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L'espoir est un mirage

De Claude Fleury

Chroniqué par Michel Roberge
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En nous livrant « L’espoir est un mirage » dont on découvrira l’origine du titre en finale, Claude Fleury propose une suite particulièrement intrigante à « Impunité – La nyctale », un premier roman que j’avais beaucoup aimé. En entraînant ses personnages – Sophie Broussard, Daniel Savoie et l’inspectrice britannique Sarah Donnelly – dans une aventure internationale beaucoup plus complexe, au cœur des tensions politiques qui secouent la Turquie, l’Arménie, la Russie et le Rojava syrien.

 

Dès les premières pages de cet excellent thriller, le lecteur est plongé dans un univers où les personnages doivent composer avec des alliances fragiles, des organisations clandestines, des services secrets, des intérêts politiques contradictoires et des enjeux historiques qui dépassent largement les individus.

 

Claude Fleury ne nous facilite toutefois pas toujours la lecture. Car la dimension géopolitique du roman est particulièrement complexe. Les organisations, les personnages, les alliances et les intérêts politiques sont nombreux et les ramifications de l’intrigue nous obligent parfois à nous arrêter pour bien comprendre qui poursuit quel objectif et pourquoi. N’hésitez pas à franchir le cap des 50 premières pages, car vous serez happés par ce qui fait la richesse de ce polar qui nous oblige à nous intéresser à des événements, des peuples et des réalités dont nous connaissons parfois très peu de choses.

 

Vous apprendrez énormément en lisant « L’espoir est un mirage ».

 

La situation des femmes en Turquie, notamment, vous interpellera. À travers ses personnages et les événements qu’ils vivent, Claude Fleury montre les conséquences concrètes des choix politiques et sociaux sur celles qui tentent de faire entendre leur voix et de défendre leurs droits.

 

Les chapitres au Rojava syrien – une région du Moyen-Orient que je ne connaissais pas – sont très révélateurs quant à la place accordée aux femmes et les menaces qui pèsent sur cette réalité socio-politique.

 

J’ai parfois eu l’impression de suivre un cours accéléré de géopolitique. Heureusement, Claude Fleury réussit à intégrer ses connaissances au récit. Car l’auteur possède une connaissance du monde qui se ressent à chaque page. Son expérience professionnelle dans les communications, la culture et les relations internationales, ainsi que ses nombreux voyages, nourrissent son écriture. Le roman donne l’impression d’avoir été construit à partir d’une recherche considérable sur les territoires, les populations, les conflits et les rapports de pouvoir. Et les technologies, comme en témoignent les extraits suivants :

 

Sur les méthodes d’infiltration des systèmes :

 

« Usman en savait passablement sur la plupart des techniques utilisées pour infiltrer les systèmes. Il maîtrisait notamment l'attaque par déni de services, l'injection de codes non filtrés dans une requête SQL (Structure Query Language), ainsi que le principe du défaçage consistant à modifier une page d'accueil pour forcer un site à se mettre hors ligne. Il était familier avec le catéchisme des prêtres de l'intrusion: toujours brouiller la source de l'attaque, modifier la configuration du serveur pour récupérer les données, se servir de l'identité d'un équipement pour accéder à des services spécifiques, ou encore déclencher une saturation en connectant un maximum d'appareils. »

 

... ou sur le pilotage de drones :

 

« ... le pilotage d'un drone requiert la présence au sol d'opérateurs qui analysent en temps réel de multiples informations. [...] Le système de transmission de données de ce drone repose sur des communications satellitaires, moins vulnérables au brouillage que les communications radio. Des logiciels sophistiqués intègrent les informations relayées par les capteurs, les paramètres et commandes de vol, l'identification et la reconnaissance des cibles sur des cartes numériques, les transmissions vidéo, ainsi que tous les calculateurs destinés au pilotage. »

 

... sur le mode de fonctionnement d'un projecteur holographique :

« Le projecteur divisait le faisceau laser en deux rayons, dirigés respectivement sur une plaque photosensible et sur la personne réfléchie par le projecteur. L'illusion ainsi créée par l'hologramme scénique à taille humaine reposait sur la profondeur entre le fond de la scène et l'hologramme lui-même, d'où la présence d'un tissu sombre très fin permettant au regard de se fondre dans l'ensemble. »

Cette connaissance donne surtout beaucoup de crédibilité à l’ensemble.

 

L’auteur nous rappelle également que derrière les conflits géopolitiques se trouvent toujours des êtres humains. Des femmes et des hommes qui doivent vivre avec les décisions prises par des gouvernements, des organisations clandestines, des services secrets ou des groupes politiques dont les objectifs peuvent leur échapper complètement.

 

Claude Fleury excelle dans la description physique de ses personnages, particulièrement ceux du côté sombre du récit :

 

Ahmet Evren, chef du cabinet du président, dont le nom n’est jamais mentionné  :

 

« Ahmet Evren était un homme assez grand, affreuse ment maigre, début cinquantaine, sans signe distinct apparent à l'exception de ses yeux, très sombres, vifs et arrogants, entraînés à dominer ses interlocuteurs. Lorsqu'il s'était présenté à elle, les deux bras légèrement relevés le long de sa taille, Sarah eut l'impression d'apercevoir un suricate, dressé sur ses pattes arrière à l'affût d'un danger. Sa silhouette furtive ne semblait projeter aucune ombre et malgré cette poignée de main tendue et l'invitation à s'asseoir sur le canapé, elle n'arrivait pas à chasser cette première impression. »

Hakan Demirel, directeur des services secrets turcs :

 

« On aurait dit un espion flairant un complot en permanence. [...] Il était, à proprement parler, énorme! Un homme de cette corpulence devait consacrer le plus clair de son temps à épaissir sa charpente. Tous ces kilos superflus respiraient l'excès; toutefois, c'est sa pilosité excessive, à la limite de l'hypertrichose, qui la fascinait. Cette concentration inouïe de follicules pileux lui donnait l'apparence d'une mygale noire velue. »

 

Matronika, la gardienne de prison :

« Ce surnom lui allait à ravir. Maquillée différemment, elle aurait pu être assortie à la célèbre créature du docteur Victor Frankenstein. Ses cheveux avaient une texture de laine d'acier, ridiculement gonflés par la pression qu'exerçait sa casquette de chef de division. Ses petits yeux rapprochés de fouine aux aguets semblaient écrasés par des arcades sourcilières velues comme des moustaches. Son visage rougeaud, à la limite de la rupture d'anévrisme, trahissait un souffle court. Même immobile, Matronika semblait essoufflée. Toutefois, le trait le plus singulier de son apparence était assurément cette bouche ouverte en permanence, ce qui lui donnait l'air ahuri du grand ibijau gris, comme si la nature l'avait privée de toute vivacité, du cerveau comme du regard. »

L’intrigue est construite autour de cyberattaques, de sabotages, d’enlèvements, de dénonciations et de manipulations politiques. Tous les moyens semblent permis pour affaiblir le pouvoir en place et provoquer un changement politique. Mais les services secrets turcs ne restent évidemment pas inactifs. À mesure que l’histoire progresse, les objectifs des différents protagonistes deviennent de plus en plus difficiles à distinguer. Qui manipule qui ? Qui dit la vérité ? Qui poursuit réellement un idéal politique et qui cherche simplement à prendre le pouvoir ?

 

Claude Fleury démontre qu’un bon thriller peut aussi nous amener à réfléchir. À réfléchir sur la vengeance, la justice, la mémoire, le pouvoir, mais aussi sur l’espoir qui n’est peut-être qu’un mirage dans un monde confronté quotidiennement aux réalités politiques, aux intérêts personnels, aux jeux de pouvoir, voire à l’imbécillité de certains dirigeants. J’ai retenu ces quelques exemples :

 

« Il est toujours périlleux de bousculer la clarté des certitudes, tant qu’on n’a pas pris conscience de l’obscur ! »

 

« Ergoter sur le sens du divin est un privilège bourgeois que n’ont pas ceux et celles qui luttent pour leur survie. »

 

« Jusqu'à aujourd'hui, l'humanité a inventé quelque dix mille religions pour tenter d'expliquer notre place dans l'univers, certaines se réclamant d'un seul Dieu, d'autres d'un panthéon de divinités. Cependant, toutes les religions, incapables d'expliquer notre misérable place dans le cosmos, se sont avisées pour se rendre crédibles, de ne plus y penser. Selon les dernières estimations, il faudrait se déplacer pendant quatre-vingt-quatorze milliards d'années à la vitesse de la lumière pour parcourir l'univers en entier. Dans ces conditions, et tenant compte du fait que la Terre soit indétectable de n'importe quel point du cosmos, je doute que la révélation divine puisse émaner de ce misérable atome qu'est notre planète. »

 

Avec « L’espoir est un mirage », Claude Fleury fait cohabiter harmonieusement la fiction et des réalités historiques et politiques bien concrètes tout en assurant une continuité à son univers romanesque et propose une histoire qui peut être appréciée même par celles et ceux qui n’ont pas lu « Impunité – La nyctale ». Le roman est exigeant par moments. En se laissant entraîner dans cette aventure internationale, la dimension documentaire permet de découvrir ou de mieux comprendre plusieurs réalités tout en nous faisant voyager.

 

Avant de conclure, j’aimerais citer ces deux extraits qui m’ont fait sourire, dont le premier – je vous laisse découvrir, au fil de la lecture, la référence architecturale – qui rappelle que Claude Fleury a occupé la fonction de directeur du Bureau du Québec à Barcelone :

« Les plans s'inspirent en partie du quartier Eixample construit à Barcelone à la fin du XIXe siècle, expliqua le vieil homme. Les immeubles auront une dizaine d'étages et les carrefours seront octogonaux. »

Et celui-ci sur la vie éternelle promise aux combattants djihadistes :

 

« Quelques exaltés tentèrent un ultime assaut, préférant mourir en martyr, afin de rejoindre les vierges qui les attendaient de l'autre côté. Ils n'y trouvèrent vraisemblablement que le néant, similaire à celui précédant leur venue sur Terre. »

 

Malgré une intrigue parfois complexe et un nombre important de personnages et d’organisations à suivre, je recommande sans hésitation « L’espoir est un mirage » aux amatrices et amateurs de thrillers qui aiment non seulement être captivés par une intrigue, mais également apprendre en tournant les pages grâce à l’érudition de son auteur.


Publié le 10/09/2026