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L'été de tous les feux

De Catherine Lafrance

Chroniqué par Michel Roberge
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Dans les dernières pages de la précédente enquête de Michel Duquesne (« Le rugissement des tempêtes »), Catherine Lafrance avait introduit deux indices alors que Jacob, le beau-frère d’Odile Imbeault, la conjointe du journaliste, lui avait soufflé à l’oreille « Ton père n’était peut-être pas celui que tu crois ». Et que ce dernier recevait un coup de fil de Mitchell, le terroriste responsable de l’attentat à Gatineau, le menaçait en déclarant « ...mon gars, t’es pas mieux que mort. »

 

« L’été de tous les feux » reprend donc le fil de l’histoire et c’est avec grand plaisir que j’ai retrouvé le journaliste d’investigation Michel Duquesne qui entre dans un édifice ou dans une pièce le pied droit d’abord. Cette fois, l’auteure nous entraîne dans le nord du Québec, à Chibougamau, alors que des feux de forêt menacent la région et que plusieurs événements troublants viennent perturber le quotidien de ses habitants. Les personnages de Roch Tardif et de William Latendresse reprennent aussi du service.

 

L’un des grands intérêts de ce polar réside dans le contexte inquiétant dans lequel se déroule l’enquête. Les incendies de forêt ne constituent pas uniquement une toile de fond spectaculaire : ils contribuent directement à l’évolution de l’intrigue et accentuent le sentiment d’urgence qui accompagne les démarches de Michel Duquesne et de sa collègue Anne-Marie Bérubé.

 

L’auteure a aussi habilement intégré les événements de 1980 et de 2023 entourant des incendies à Chapais et dans la région dont elle s’est inspirée pour créer un personnage fictif : « L’incendiaire de Chapais » :

 

« ... il voulait alerter l'opinion publique sur le fait que les changements climatiques, selon lui, n'étaient qu'un immense canular à l'échelle planétaire. Son but, en gros, était de démontrer que, contrairement à ce que les autorités déclaraient, il n'y avait pas de sécheresse dans le secteur de Chibougamau, que les forêts n'étaient pas menacées. Il appuyait ses déclarations sur de prétendues études glanées sur des sites où se retrouvaient les complotistes, qui, à coups d'arguments fallacieux, niaient les fondements mêmes de la science. Bref, c'était un climatosceptique. »

 

À la fin du récit, l’auteure mentionne que « Les gestes que pose l’incendiaire de [son] roman, ainsi que sa personnalité, relèvent de la fiction et de la mise en scène. »

 

Comme on a pu le constater dans les reportages relatant des incendies qui ont fait la une des médias au Canada et en Europe, Catherine Lafrance nous fait ressentir la menace que représentent ces feux, leur progression en fonction de la direction des vents et les conséquences qu’ils peuvent avoir sur les personnes prises au piège.

 

« C'est que les flammes, il faut s'en méfier. Même celles qu'on ne voit pas. Surtout celles qu'on ne voit pas. Parfois, elles se cachent sous la surface, elles y vivent pendant des semaines, voire des mois, se nourrissant de rhizomes et d'un peu d'oxygène. Invisibles, elles guettent, tapies, silencieuses. Sournoises. Puis, un beau jour, à la faveur d'un trou creusé par quelque animal, elles surgissent au milieu de nulle part, véritables geysers rougeoyants, et vous piègent, si vous avez la malchance de vous trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Le feu est plus rusé qu'on ne le croie. »

 

Le territoire joue donc un rôle déterminant dans la trame dramatique alors que les déplacements se compliquent et que les possibilités d’intervention se réduisent.

 

Le personnage imaginé par la polariste ne manque pas d’instinct ni de curiosité et cherche à aller au-delà des explications qui semblent de prime abord évidentes. La connaissance du milieu journalistique de l’auteure est mise à profit : la démarche de Duquesne repose sur l’observation, la recherche d’informations, les rencontres et la vérification des faits. Il ne se contente pas des réponses qu’on lui donne et cherche à comprendre ce qui se cache derrière les apparences.

 

Cette détermination, qui le caractérise depuis ses premières enquêtes, l’entraîne une fois de plus dans une situation où sa propre sécurité peut être compromise.

 

« Les dangers sont nombreux dans les bois. Outre les incendies et les bêtes qui rôdent, il y a la forêt en elle-même. Dense, sombre, elle n'attend qu'une occasion pour emprisonner ceux qui osent s'y aventurer. Les épinettes noires, les mélèzes et quelques feuillus se dressent pour faire barrage, si proches les uns des autres que leurs branches et leurs racines s'entremêlent. Il est facile de s'y perdre, d'autant plus que les montagnes n'offrent pas davantage de points de repère. Elles se succèdent, identiques les unes aux autres. Si, par malheur on dévie de sa trajectoire, on est vite déboussolé. Et alors, bonne chance pour trouver de l'aide. Dans ces étendues laurentiennes vastes comme des mers, les cris sont vains. Les appels au secours restent ignorés. »

 

Mais Michel Duquesne est aussi un héros vulnérable. Ses décisions ont des conséquences, tant sur le plan personnel que professionnel, et son implication dans cette nouvelle enquête n’est pas sans répercussions sur sa vie familiale.

 

C’est d’ailleurs l’un des aspects intéressants de cette série : Catherine Lafrance ne limite pas ses récits aux seules investigations de son personnage principal. Elle accorde également une place importante à son entourage et aux relations qui contribuent à définir sa personnalité. Sans rien divulgâcher, le titre du roman y trouve toute sa signification.

 

Ainsi, pendant que Duquesne enquête à Chibougamau, l’auteure nous fait suivre Odile, qui doit composer avec la fameuse révélation de son beau-frère Jacob. Cette intrigue familiale apporte une autre dimension au récit qui permet de mieux connaître Odile et d’explorer les conséquences que peuvent avoir les événements sur la relation du couple. La progression en parallèle de ces deux trames narratives, chacune comportant ses propres enjeux et ses révélations, contribue à maintenir l’intérêt tout au long du récit, tout en donnant une profondeur supplémentaire aux personnages.

 

Comme dans ses précédents romans, Catherine Lafrance démontre une excellente maîtrise de la construction d’une intrigue policière. Les événements s’enchaînent progressivement, les pistes se précisent et les révélations viennent modifier notre compréhension de la situation. L’auteure sait entretenir le suspense sans dévoiler trop rapidement les éléments essentiels de son histoire. La scène près de la cabane de T-Louis, celle de l’orignal à l’aéroport et l’exemple qui suit illustrent bien cette façon de maintenir la tension :

 

Duquesne « sentit son cœur s'emballer, tous ses sens se mettre en alerte. Il plissa les yeux et, dans la lumière blafarde d'un lampadaire, il le vit: un animal d'assez grande taille, qui se déplaçait lentement.

La bête le fixait, tête légèrement tournée vers lui. Le journaliste remarqua le pelage gris, les énormes pattes et la démarche pru-dente, mesurée. Qu'est-ce que c'était ? Un gros chien? Non, il avait une allure beaucoup trop sauvage. Cet animal avait tout du prédateur en train de chasser. Et Duquesne comprit: c'était un loup ! Ça ne faisait plus de doute. Il n'en avait jamais vu en vrai, mais il savait qu'il ne se trompait pas. Et cette bête le suivait. Elle l'avait probablement pisté il y avait un bon moment. »

 

De plus, les différentes situations auxquelles sont confrontés Michel et Odile suscitent des interrogations qui incitent à poursuivre la lecture afin de découvrir comment les deux intrigues vont évoluer et, surtout, comment elles se dénoueront.

 

Le style fluide et efficace de l’auteure permet de suivre aisément les nombreux événements du récit. Elle sait alterner les moments d’action, les recherches, les échanges entre les personnages et les passages plus introspectifs, sans perdre de vue les enjeux de son intrigue. Elle excelle dans les descriptions très visuelles de certaines séquences du récit. En voici quelques exemples :

 

« L'ironie dans tout ça, c'est qu'elles étaient presque belles, ces flammes chatoyantes. Elles dévalaient les collines, avalaient les forêts entières. On aurait dit des chevaux sauvages tout droit sortis de l'imagination débridée d'un dessinateur un peu fou. »

 

« La fumée s'élevait toujours doucement dans les rayons du soleil, se frayant un chemin entre les branches, brodant une dentelle vaporeuse. Il ne pouvait s'empêcher de trouver ça beau, les feux. »

 

J’ai également apprécié la manière dont elle décrit le territoire nordique et les conditions difficiles auxquelles sont confrontés les personnages.

 

J’ai noté au passage ces quelques extraits :

 

« Exposé à l’horreur, le cerveau redouble d’efforts pour imaginer une autre réalité que celle à laquelle il se voit confronté. »

 

« Duquesne voulut faire demi-tour, mais il aperçut une voiture de police qui se profilait comme un requin sous la surface d’une mer calme. »

 

« Quelquefois, les sons qui nous font dresser l'échine sont les plus faibles. Un murmure au milieu du silence. Un chuchotement.

Ils nous font réagir davantage qu'un coup de tonnerre. »

 

Avec « L’été de tous les feux », Catherine Lafrance signe un polar qui réunit plusieurs éléments que j’apprécie dans ce genre littéraire : une enquête bien construite, des personnages crédibles, des situations inquiétantes et une intrigue qui réserve son lot de surprises jusqu’à la finale. J’ai particulièrement aimé la place accordée aux relations humaines et aux conséquences que peuvent avoir les événements sur la vie personnelle des personnages.

 

J’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver Michel Duquesne et son univers. Je recommande ce tourne-page sans hésitation aux amatrices et aux amateurs de romans policiers québécois.


Publié le 08/10/2026