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24 heures de la vie d"une femme
De la quatrième à la neuvième heure

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Il est huit heures.

 Elle est arrivée à la gare.

Elle sort. Là encore, même rituel. Vu qu'elle a une heure avant de prendre son poste, elle se balade. Elle va d'abord au parc près de la gare. Aujourd'hui, il ne pleut pas. Elle peut donc s'asseoir sur un banc et relire les textes qu'elle a écrits ce matin. C'est très fort. Très intense. Elle en a les larmes aux yeux. De ce qu'elle a réussi à comprendre par l'écriture. Sa différence. Le fait qu'il va falloir qu'elle change de boulot. Mais pour l'instant, elle continue. Elle a un bon salaire. Il faudrait juste qu'elle réussisse à publier tout ce qu'elle écrit. Au moins un recueil et après qui sait? Peut-être qu'elle pourrait même tout faire paraître. En actualisant, bien sûr. Aujourd'hui, elle s'exprime autrement. Elle a un nouveau regard sur ses écrits, sur sa vie.

Bientôt 8h50. Elle se lève, sort du parc et atteint sa destination. C'est bon. Elle est arrivée. Tout va bien?

Il est neuf heures. Elle arrive au bureau, se met direct sur l'ordinateur. Elle donne un cours d'alphabétisation à 10 heures. En attendant, beaucoup d'administratif. Cela l'ennuie, alors elle déconnecte son cerveau et se met à rêver pendant que ses doigts tapotent sur le clavier. Malheureusement, elle se fait trop vite rattraper par la réalité. Il ne faut pas beaucoup de temps pour que de nombreuses personnes viennent l'importuner, tentant de la soudoyer, de lui faire espérer monts et merveilles, en noyant le poisson. Avec détermination, elle nomme les choses. Elle tente en vain de questionner ses habitudes en utilisant son cerveau. Mais elle bute sans cesse contre la même pierre, les mêmes personnes. Elle espère constamment que l'éternité l'attend, la soutient, que les choses vont changer. Son travail reste répétitif, l'aide précieuse qu'elle attend des autres use de trop d'artifices pour tenir. Elle rage, crie, s'énerve, Avec toute la détermination que la vérité peut lui apporter.

Elle espère encore s'échapper. Il lui faut tellement de temps pour accomplir la tâche qui lui incombe. Son esprit est ailleurs : ses collègues le voient. Elle est douée pourtant. Elle ose le proclamer, le rêver. Elle use de tous les artifices possibles pour être bienveillante. La bienveillance qui affronte, éternellement, la malveillance. Le venin lancé, chaque jour, par ses collègues, initie une nouvelle guerre, sans fin, sans espoir de s'en sortir.

Peut-être que la forme prise par son rêve tourne au cauchemar. Elle ne sait plus. Si vraiment elle se noie dans son travail, devant son ordinateur, ou si la folie lui fait croire qu'elle vit cela. Elle opte pour une réflexion profonde : est-elle vraiment, maintenant, face à son ordinateur?

Elle regarde l'heure : il est 10 heures. Enfin l'heure de son cours d'alphabétisation. Elle adore, elle se sent revivre. Cette proposition apporte aux autres un rituel qui tranche avec leur quotidien. Il faut à chacun reprendre goût à la reprise du travail. Et, lorsqu'on est analphabète, cela suppose de poursuivre une autre quête : découvrir un objet inconnu, une autre façon d'affronter la réalité, ses problèmes.

La longue initiation du langage, qui s'énonce comme une nouveauté alors que les sujets concernés croient, au moins pour partie, la maîtriser, devient une urgence en même temps qu'une difficulté. Se croire prêt et rugissant par la parole avec juste quelques erreurs, qui sont, en réalité, fondamentales : on suggère des choses que l'on ne peut pas transmettre. On pense, mais l'écrit est inaccessible.

Un mur se dresse face aux autres. Et la honte revient encore mettre à mal les concernés. Avec beaucoup de tact, elle prétend corriger cela. Faire que les participants ne se sentent pas jugés, que les erreurs qu'ils feront seront vite nommées, qu'ils comprendront que les données qu'elle veut leur apporter resteront des outils et des armes qu'ils pourront utiliser chaque jour.

Il y a surtout une évidence. Un grand mélange s'est fait dans le groupe qu'elle encadre chaque jour. Virevoltant, il a su laisser apparaître les items qu'il compose. Chacun veut progresser avec la rigueur et la vigueur qu'il peut y mettre. Elle n'a pas fini d'expliquer tout ce qu'elle aurait aimé aborder aujourd'hui.

Mais, il est 11 heures, son cours est terminé. Elle enchaine. Chaque jour, cela représente un moment très bizarre pour elle. Pendant une heure, elle anime un atelier qui se compose de pôles libres. Des enfants de l'école d'à côté viennent découvrir les langues et cultures du monde. Elle prépare les pôles en fonction de l'actualité et utilise le numérique. Un ordinateur sur lequel un jeu interactif est installé. Un stand origami qui permet d'apprendre l'art du pliage au travers de différents modèles. Un pôle sportif avec un parcours sur lequel des pancartes nomment les objets dans toutes les langues. Elle s'investit beaucoup dans la préparation. Chaque jour, elle est déçue par les animateurs qui encadrent le groupe. Ils semblent absents, pas intéressés, et font un peu perdre l'enthousiasme ressenti par les enfants. Tous les jours, elle entend les critiques des animateurs, dites à demi mots : "mais c'est pas adapté, ils vont se blesser, s"ennuyer." Elle a juste envie de leur dire d'aller faire une pause et de laisser les enfants prendre du plaisir.

Il est déjà midi. Il ne reste plus qu'un groupe, qui est sur le départ. C’est l'heure de sa pause déjeuner. Parfois, elle va au bistrot se faire une assiette. Aujourd'hui, il fait beau et elle s'est préparé un repas à manger dehors. Elle marche donc jusqu'au parc et se pose. Elle se régale. Puis, en guise de dessert, un petit texte :

 

"Qu'est-ce qu'il fait beau aujourd'hui!

 Un tel moment est appréciable,

 Elle le sait, en a conscience.

 Lentement, elle essaie de

 

 Profiter de chaque instant, de

 Lire dans les branches de chaque

 Arbre comme si elles lui parlaient,

 Intensément, à elle, rien qu'à elle.

 Seule dans ce parc, elle profite.

 Il faut bien que le temps passe, elle ne prendra pas de

 Retard, elle le sait, aucun

 

 Doute là dessus. Lorsqu'

 Elle écrit, qu'elle vit, qu'elle

 

 Parcourt sa propre existence, sans

 Rougir, ni rugir, le temps s'arrête. Les

 Objets se meuvent au ralenti.

 Finalement, elle ne perdra pas de temps.

 Intensément, elle profite de ce moment, ce

 Temps suspendu,

 En apesanteur, pour

 Relire et relier tous les

 

 Doutes qu'

 Elle a pu avoir depuis

 

 Le matin.

 Avec un grand sourire, elle sait que sa

 

 Vie est importante,

 Imminente,

 Et que le fin mot de ce texte sonnera pour elle l'heure de reprendre son travail."

 

Il est 13 heures. L'heure des réunions.

Aujourd'hui, c'est un point d'équipe. Toujours les mêmes blabla. Mais faut être attentif et écouter. Il faudra l'appliquer sur le terrain.

Surtout que, l'après-midi, elle encadre des enfants sur des temps informels et pendant les activités.

La grosse difficulté c'est le travail d'équipe. Il faut s'harmoniser avec d'autres animateurs qui ne font aucun effort. Elle rêve encore pendant que tous discutent.

Un nouveau texte dans sa tête.

 

Il est une évidence

Latente : il

 

Faut qu'elle bouge. Elle ne peut pas s'

Arrêter là, passer ses journées à faire de l'

Urgence alors que les

Tensions redoublent. Surtout qu'

 

Avec ses tâches quotidiennes, elle voit

Bien que celles-ci n'ont rien de vital, de

Solide. C'est comme si elle vivait les

Objets dans

Leurs apparences. L'

Utilité de ce qu'elle fait lui échappe souvent.

Malheureusement,

Elle est comme prisonnière d'un

Nid qu'elle a constitué, forgé malgré

Tout, contre sa volonté. Son

 

Questionnement est alors profond.

Une histoire s'est

Ecrite, elle aimerait la changer,

 

Justifier ces changements par un mal

Être. Or,

 

Cela n'a rien à voir.

Heureuse, elle le sera, si elle

Admet enfin qu'elle veut faire autre chose,

Ne plus suivre une petite routine

Gâchée par une remise

En cause permanente. Elle

 

Doit

Enfin assumer. C’est

 

Très dur pour elle de le

Reconnaître, d'

Avancer, sans reculer, sans maquiller la

Vérité : elle va mal, se ment

A elle même et se conforte en

Initiant de longs pleurs quotidiens.

La réunion s'achève enfin.

 

Publié le 11/04/2026 / 14 lectures
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