Le train touristique des gorges de l’Allier est reparti sans moi.
J’avais prévu de suivre le troupeau jusqu’au bout du petit chemin de verdure, puis de disparaître. Il était pentu et les enfants simulaient l’escalade d’un col à vélo. Il y avait là des bouquets de genêts d’une hauteur me permettant de me cacher derrière et de faire le mort. Le guide du patrimoine était très à l’aise au milieu des ruines du château de Jonchères. Au-delà du rempart émietté, se dressait le donjon. Il avait été miraculeusement épargné par les assauts du temps. Quant à l’ennemi, qu’il fût anglais ou sarrasin, il lui avait été impossible d’amener des catapultes aussi loin de ses bases. Et il y avait toutes ces collines, ces monts qu’une armée eût le plus grand mal à franchir, en été comme en hiver, sans perdre des hommes.
Je n’ignorais point que cette épave avait été renflouée par moult capitaines après qu’elle avait été mise à l’eau, au XIe siècle, si fière avec sa figure de proue à tête de gorgone.
J’avais acheté un livre, traitant de la Bête du Gévaudan, où il était mentionné que les bergères se réfugiaient dans les oubliettes, poursuivies par le loup géant. L’auteur avait fantasmé le fléau, imaginant un certain Gilles de Rauret, seigneur de la baronnie du Velay, qui nourrissait ce pauvre monstre frustré par la ruse des pastourelles, en libérant les prisonniers.
Un romancier qui s’était pris pour un historien. Le bouquin m’était tombé des mains. J’avais été néanmoins amusé par la première de couverture qui montrait des brebis jouant à saute-mouton avec un border collie.
Le libraire m’avait pourtant averti qu’il avait du mal à vendre les opus de cet auteur.
« Encore un qui se croit sur Internet. Le style est minimaliste. Jamais plus de cinq mots par phrase. Moi qui les aime longues et imagées. Je ne comprends pas pourquoi un éditeur à pris le risque de… »
Le client étant roi, je lui ai coupé la parole.
« Internet déborde et la réalité écope. Proust, aujourd’hui, aurait été renvoyé à ses chères études. »
« C’était tellement mieux avant, mon bon monsieur. »
Je n’avais rien dit. J’ai haussé les épaules mentalement, ce qui n’a sollicité que mes sourcils.
Le convoi avait fait halte dans la gare de Jonchères, désaffectée depuis une dizaine d’années. Le Cévenol n’y faisait que passer, en coup de vent, malgré sa lenteur. Il roulait sur des rails fraîchement rénovés, mais les nombreux tunnels, ainsi que la vétusté des viaducs, n’autorisaient aucune folie de la part du conducteur. Il était loin, le temps où le chien du garde-barrière aboyait pour annoncer son arrivée.
J’étais déjà venu en voiture, mais le prix du carburant perdant les pédales, j’étais monté dans le train des gorges tout guilleret. J’aurais pu prendre un abonnement. Je collectionnais ces balades, notant tout sur un carnet de voyage. J’utilisais le stylo rouge lorsqu’il était question d’un animal heurté à la sortie d’un tournant, et le vert lorsqu’un pêcheur ou un kayakiste nous faisait coucou.
Je poussais un cri de victoire chaque fois que l’autorail bleu démarrait. Les enfants m’imitaient, au grand dam des parents qui me regardaient comme si je les avais offensés.
Ce jour-là, j’étais en mission. Ce n’était pas la première fois que j’allais cueillir des sans-soleil. Cette fleur pousse au milieu des vieilles pierres, motivée par les ricochets, sur la roche, de la lumière tombée du ciel.
Mais tout le monde n’a pas le pouvoir de les voir. Encore moins de les entendre.
*
La visite des ruines du château s’est achevée dans un grand ouf de soulagement. Les touristes voulaient admirer le paysage, rien d’autre. Apprendre que les soldats de Gilles de Rauret balançaient, par-dessus le rempart est, des cochons vivants au moyen de l’unique catapulte, ne les intéressait guère.
Comme saisi par une intuition, l’un des enfants s’est retourné au moment où j’émergeais de ma cachette. L’odeur des genêts m’avait enivré. L’index barrant mes lèvres, je lui avais fait signe de se taire. Je crois bien avoir raté ma bouche. Il a ramassé un caillou et l’a lancé dans ma direction dans un grand sourire. Avait-il fait exprès de me manquer ? Ou me faisait-il comprendre qu’il était temps que je prenne le large parce que les adultes n’aiment pas les déserteurs ?
Je me suis retenu d‘éclater de rire. Un milan royal m’a survolé avant d’attaquer en piqué, au-delà du donjon. Il avait probablement repéré une proie. Il est immédiatement remonté vers l’azur, un énorme poisson dans le bec. Probablement une truite.
« Comment vas-tu faire pour rentrer ? C’est loin, à pied. Dix kilomètres, plus de trois heures de marche. »
La petite voix revenait à la charge. Elle semblait m’attendre.
« Comme d’habitude. Je ferai du stop. »
« Tu n’as pas peur de tomber sur un pervers ? »
« A mon âge ? Je ne suis plus un enfant. »
« Continue de fréquenter ces ruines et tu vas le redevenir. »
La première fois que je l’ai entendue, j’avais trouvé l’entrée des oubliettes par hasard, avant d’en réchapper par miracle. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’avais glissé sur une pierre polie par le vent du nord et…
Et j’avais fait du toboggan au pied du donjon.
Les autres ne s’étaient rendu compte de rien. Ils avaient suivi aveuglément le berger, guide du patrimoine à la voix ensorceleuse. Le conducteur du train avait klaxonné, signifiant qu’il était temps de repartir. Il fallait respecter les horaires, contrairement au Cévenol qui lambinait sur la ligne des Cévennes.
« Elles t’ont choisi. »
« Pardon ? »
Je m’étais retourné, dans un nuage de poussière, alors que j’avais le cul dans les gravats à la suite d’une méchante glissade.
« Les sans-soleil, elles vont bientôt chanter. Les sans-soleil sont des fleurs invisibles qui ne se montrent qu’aux âmes pures. Elles ont côtoyé tant de barbares, jadis. Elles ne poussent qu’aux abords des oubliettes. Elles n’aiment pas la lumière. C’est paradoxal, je sais, mais c’est comme ça. »
Je me suis ébroué, croyant être victime d’une hallucination auditive. La sensation d’être encore dans l’autorail bleu, bercé par le roulis, et en train de rêver.
« Tu ne rêves pas, non. »
« Mais… où êtes-vous ? Et qui êtes-vous ? »
« J’ai été condamné à ne jamais être vu. »
« Condamné par qui ? »
« Un mage. J’ai humé la fleur interdite. Je n’avais pas le droit. C’est une longue histoire… »
« Vous n’avez pas répondu à la seconde question. »
« Je suis le messager des sans-soleil. Elles m’ont aidé à m’en sortir quand j’ai été poussé dans les oubliettes par le seigneur Gilles de Rauret. Il a voulu faire du zèle et… »
« Il avait besoin des prédictions d’un mage avant d’affronter un siège ? »
« En fait, c’était un espion. Il a été surpris alors qu’il faisait une prière musulmane. Pour quelqu’un qui se déclarait chrétien, c’était un comble. Il a été pendu par les pieds au-dessus de l’Allier. Les milans royaux lui ont mis les tripes à l’air. La rivière est devenue rouge et les truites se sont gavées. Il n’a pas eu le temps d’annuler sa malédiction. Et me voilà… »
« Mais… vous avez quel âge ? »
« Je ne compte plus. »
Il y a eu un cri dans le ciel. J’ai levé la tête. Un milan royal. Le soleil m’a aveuglé. Il n’aurait pas dû se trouver là.
Je me suis réveillé, adossé au tronc d’un arbre dont j’ignorais l’essence. Je faisais face aux éboulis du rempart est. A moins de dix mètres, une pancarte plantée dans l’herbe haute : IL EST INTERDIT DE PIQUE-NIQUER DANS LES RUINES.
Je me suis dit qu’il fallait être un grand malade pour avoir faim parmi tant de fantômes.
Un chien est venu me renifler. Un border collier. Il s’était pointé à pas de loup.
Une chanson monta dans l’azur. Une bergère. Accompagnée d’une dizaine de brebis pressées de se nourrir de tant de verdure.
Un coup de klaxon, dans la vallée.
Le Cévenol.
Je connaissais ses horaires de départ ou d’arrivée en gare de Langogne. Il lui arrivait souvent d’être en retard. Pas cette fois. Vingt minutes séparaient Langogne de Jonchères. J’avais dormi pendant six heures. J’ignorais comment je m’étais retrouvé à l’ombre de ce grand arbre aux racines affleurant.
« Capitaine ! Combien de fois t’ai-je dit de ne pas t’approcher de ces racines ! »
Capitaine rejoignit sa maîtresse. Qui remarqua enfin ma présence.
« Bonjour. Elles sont si dangereuses que ça ? »
« Qui ça ? »
« Les racines. »
« J’ai eu des bêtes étranglées. »
« Vous êtes sûre que… »
« Je les ai vues à l’œuvre. Elles rampent comme des serpents… »
« Si vous le dites. »
« Vous ne devriez pas vous éterniser dans le coin. J’en ai vu un, en bermuda, qui est mort de peur en les voyant bouger. »
« Décidément, cet arbre attire du monde. »
« Son ombre est vivante. Elle apporte de la fraîcheur, beaucoup de fraîcheur. Mais c’est un piège. »
« Sans blague. J’ai l’impression que vous me bizutez. »
« Si peu. Mais bon, je peux déjà vous remercier de ne pas vous étonner ouvertement qu’une bergère, à notre époque… »
« Par ici, on a plutôt l’habitude de vachers cernés de mouches. »
« Nous ne sommes pas en Lozère. »
« Oui, c’est vrai. »
Elle a zappé ce détail.
« Sinon, vous êtes venu pour visiter les ruines en dehors des heures où les touristes se font bourrer le mou par un historien de pacotille ? »
« C’est un peu ça. Mais je me suis endormi. »
« L’ombre vous a hypnotisé. »
« Vous n’allez pas recommencer. »
« Non, non. Je suis très sérieuse. Il m’est arrivé la même chose. J’ai perdu deux brebis. Capitaine n’avait pas réussi à me réveiller, malgré son cinéma. Il m’avait même mordu la main. Regardez : j’en ai gardé des cicatrices. »
Elle ne m’a pas permis de vérifier. Elle l’a retirée à la vitesse s’un cobra sur la défensive. J’ai été à deux doigts de lui demander si elle avait fait un cauchemar. Elle m’a salué d’un geste militaire, avec l’autre main, avant de rejoindre son troupeau. Elle était très jolie, mais quelque chose, dans sa dégaine, me donna à penser qu’elle n’avait pas l’âge de ses artères.
Alors j’ai repensé à la voix tombée du ciel.
« A mon âge ? Je ne suis plus un enfant. »
« Continue de fréquenter ces ruines et tu vas le redevenir. »
Une voix si juvénile pour quelqu’un qui avait vécu plusieurs siècles. Le tutoiement m’avait mis mal à l’aise, je l’avoue.
Un songe que je n’étais pas prêt d’oublier, tant il semblait réaliste.
J’ai dodeliné de la tête. Il était temps de regagner mes pénates. Je me suis avancé sur le bord de la route et j’ai attendu qu’une voiture…
J’ai revu mon père, représentant en librairie, inversant le pouce vers le bas. Il était tombé en panne. Il en avait marre des autostoppeurs.
« On dirait des croque-morts qui, après avoir chassé les pêcheurs, attendent que passe un défunt, trimbalé par le courant. »
Une heure plus tard, j’étais de retour à Langogne.
*
« Ton père a eu une mauvaise pensée. Les fantômes n’ont pas le permis. »
Je suis tombé des nues. Nous nous rapprochions de Langogne. La route plongeait vers le lac de Naussac, étoffe grise déchirée par les lames du soleil. Je m’apprêtais à féliciter mon chauffeur pour sa conduite toute en douceur dans les virages. Incapable de réagir, j’ai feint de n’avoir rien entendu.
« Tu ne reconnais pas ma voix ? C’est humiliant. »
« Mais… »
« Les sans-soleil m’ont demandé de t’aider. Je suis là. Je te ramène chez toi. Tu n’es pas responsable des propos de ton papa, mais tout de même, tu peux comprendre que c’est vexant. Je suis un être vivant. »
« Mais… »
« Jamais deux sans trois. »
« Mais… »
« Et voilà… Nous sommes arrivés à Langogne. Je te dépose où ? »
Je m’étais endormi à la place du mort, et le brave homme qui maniait le volant comme un pilote de rallye, avait eu la délicatesse de ne point me réveiller.
« Vous dormiez si bien. »
« Je suis vraiment désolé, je n’ai pas été très bavard. »
« Détrompez-vous, vous avez parlé en dormant. »
« Et qu’est-ce que j’ai dit ? »
« J’ai cru comprendre que… Vous avez évoqué des sans-soleil. Vous en parliez comme si c’étaient des fleurs… »
« C’est ici. Merci. Si, un jour, on se croise à nouveau, rappelez-moi que je vous suis redevable. »
« Vous avez des problèmes de mémoire ? »
Je suis descendu après lui avoir serré la main. Elle était froide, très froide.
« Vous ne m’avez pas répondu. Vous avez des problèmes de mémoire ? »
Je me suis retourné, vierge de toute réponse, paradoxalement souriant. La voiture avait disparu.
J’avais mal aux pattes. Une envie folle de me déchausser, de prendre une douche, de me poser après avoir bu un café très sucré. Je commençais à voir des mouches, en orbite autour de ma tête. Plus de trois heures de marche à pied sur le goudron, et au soleil. Je n’avais point pris le risque de couper à travers bois.
Et ce milan royal qui m’a accompagné jusqu’à l’entrée en Lozère, de l’autre côté du pont métallique, au-delà de la petite gare désaffectée.
On eût dit qu’il n’avait pas le droit de survoler un territoire autre que le Velay.
A peine rentré, je me suis servi un whisky. Mes mains tremblaient. J’avais tutoyé la folie. La vouvoyer eût été une gageure. Le glaçon tintinnabula contre le verre.
« Tu vas te tenir tranquille, toi ! »
J’ai avalé ma dose de lave cul sec, en grimaçant tel un clown. Je me suis vautré sur le canapé, yeux fermés, claquant ma langue sur le palais. La fatigue me gagna et je m’écroulai, terrassé par le sommeil.
J’étais pourtant prêt à me resservir. Dommage.
J’étais en train de glisser, je me suis carrément assis sur le carrelage. On venait de toquer à la porte. Pas avec le poing, non, juste quelques phalanges en action. Forcément une femme. Je me suis abstenu de faire la grosse voix. J’aimais bien intimider mes visiteurs, surtout le facteur.
« Oui… Voilà… J’arrive… »
La sensation d’avoir dormi toute une nuit alors que le crépuscule n’avait pas encore dressé son chapiteau.
J’ouvris.
Je n’ai pas eu le temps de poser la moindre question.
« C’est à quel sujet ? »
« A qui ai-je l’honneur ? »
« On se connaît ? »
Mes yeux venaient de s’agrandir exagérément.
« C’est moi, la bergère de Jonchères. Si vous me laissez entrer, je vous dirai sans tarder pourquoi je suis là. Mais, de grâce, ne m’invitez pas à m’asseoir ! Je repars immédiatement. Mon temps est compté. »
« Vous allez mourir ? »
« Ce n’est pas au programme. » plaisanta-t-elle tandis que je regrettais déjà ce trait d’humour noir.
Je me suis écarté de son chemin. Le couloir l’a accueillie comme dans un conte de fées. Elle espionna les murs, probablement histoire de vérifier s’il n’y avait pas des chandeliers brandis par des bras. Elle était joliment vêtue, et ses cheveux roux étaient réunis en chignon. Lors de notre rencontre, je n’avais remarqué que ses yeux verts, avec sa délicieuse manie de fixer son interlocuteur, forant un tunnel immatériel jusqu’à son cerveau.
« Je vous écoute. »
« Les sans-soleil ont chanté. Elles vous réclament. Vous avez une qualité fondamentale pour elles. Vous ressemblez à l’homme qui a assassiné Gilles de Rauret. Maintenant, je dois partir. »
Je m’étais immobilisé à l’entrée du salon.
« Mais… vous êtes… »
« L’épouse du messager, oui. Lui ne peut se montrer. »
Elle sortit.
« C’est un pur esprit. » lança-t-elle de la rue.
« Et ta sœur ! » osa un ado qui détala.
La porte se referma toute seule et claqua si fort qu’elle me réveilla.
Je me suis levé et me suis dirigé vers le grand miroir accroché au mur, en face de moi.
« Je ressemble à un assassin, tu as entendu ? »
« Vraiment ? Peut-être que ce Gilles avait le pouvoir de les empêcher de chanter. »
« Comment tu sais ça, toi ? »
« Je suis ton reflet. Il y a ton cerveau, donc ta mémoire, dans cette tête que tu contemples, gros égotique ! »
« Je ne suis pas gros. »
« Ça viendra. »
Je me suis servi un autre verre de whisky. Mes mains ne tremblaient plus. Le troisième n’a guère tardé.
Jamais deux sans trois.
Pas question de faire mentir le dicton.
*
Le lendemain matin, mon intuition a dégainé une pulsion : j’ai pris la direction de Jonchères.
Le train touristique des gorges de l’Allier ne circulait pas, ni le Cévenol. Il y avait des travaux sur la voie, du côté de Chapeauroux. Un éboulement avait épargné les rails de peu, mais le danger subsistait. Des filets allaient être mis en place. J’ai plaint le chef de gare. Il devrait annoncer la mauvaise nouvelle aux voyageurs qui faisaient les cent pas sur le quai. Des cars s’agglutineraient sur l’esplanade, à destination de Langeac, Brioude ou Clermont-Ferrand. Deux bonnes heures à ajouter au temps perdu en train.
Du mal à faire le tri entre la fiction et la réalité. Il faisait beau, la rosée avait dû rendre l’herbe verte plus grasse encore, et les brebis…
Bref.
J’en avais pour trente minutes d’une route en lacets. Ici, les distances se calculent en temps. Et il y a péril à croiser une autre voiture alors que certaines départementales n’autorisent aucun dépassement par manque de place.
Je suis arrivé à Jonchères en imaginant la sentinelle, penchée entre deux créneaux. Sa vue est bonne, mais il vaut mieux ne pas me confondre avec un braconnier chargé d’apporter du gibier. Elle soufflerait dans l’olifant afin d’annoncer l’arrivée du descendant de l’homme qui avait assassiné Gilles de Rauret. Je risquais une volée de flèches, surtout depuis que les Anglais avaient perdu la guerre, et que l’on avait renoncé à utiliser les arbalètes, au tir tellement moins précis. J’ai machinalement levé les yeux au ciel.
Le milan royal tournoyait, en ombre chinoise sur un nuage étrangement blanc, traquant les mulots, les campagnols.
« J’ai cru, un moment, que tu étais là pour moi. J’espère que tu n’as rien contre les républicains. »
Je me suis très vite aperçu que j’étais plus à l’aise sans personne pour me dicter la marche à suivre.
J’ai pensé au guide du patrimoine, privé de monologue à cause de quelques rochers encombrant le ballast. Je l’imaginais s’entraînant devant le miroir de sa salle de bains.
« Nous nous dirigeons vers Chapeauroux où nous franchirons un viaduc mesurant 433 mètres. Le plus long d’Europe. Je vous rappelle que la ligne a été bâtie, au XIXe siècle, par des cheminots qui se nourrissaient exclusivement de saumons. »
Soudain, des jappements. Un chiot noir et blanc qui me faisait la fête. Un homme tenant un bâton de berger, accompagné d’une fillette qui, apparemment, serrait très fort sa main libre.
« Bonjour. Vous êtes tombé du train ? »
« Il n’y en a pas, aujourd’hui. Des travaux sur la voie. Bonjour, monsieur. »
La fillette avait de magnifiques yeux verts.
« Alors vous êtes venu écouter chanter les sans-soleil. Il paraît qu’elles ont trouvé celui qu’elles cherchaient depuis la nuit des temps. »
« Et que se passe-t-il de si exceptionnel lorsqu’elles chantent ? »
« Regardez ma fille. Hier, elle avait trente ans. Et moi soixante. Vous vous rendez compte s’il y avait eu une cargaison de touristes… »
« Ils repartiraient sans les gosses qui ne seraient pas encore nés. »
« C’est vrai ça. Vous êtes un malin, vous. »
« Et votre troupeau. »
« Que des agneaux. Ils restent à la bergerie. Avec tous ces chiens errants. Ils ne sont pas aussi cruels que des loups, mais ils sortent du bois à cause de la faim, eux aussi. »
J’étais en train de me demander pourquoi je ne rajeunissais pas… comme les autres. Il était clair que c’était parce que je n’avais pas entendu chanter les sans-soleil. La légende ne disait-elle pas, également, qu’elles se montraient à…
Un bruit de fouet cinglant l’espace. Une flèche se planta dans une racine affleurant qui saigna. L’arbre dont j’ignorais l’essence… il me parut moins grand. Et les boas, au pied du tronc, n’étaient plus que des couleuvres. Je n’ai pas cherché à comprendre, je suis remonté dans la voiture et j’ai démarré au quart de tour.
Au passage à niveau, elles m’attendaient. Elles avaient déchiré le goudron de la route. Il me fut interdit de traverser l’Allier sur le pont métallique.
J’avais rarement vu des fleurs avec des yeux et des cheveux.
Elles ont chanté pour moi.
Bercé, je me suis endormi.
Quand je me suis réveillé…
Je ne me rappelais plus comment démarrer et où je me trouvais. J’ai mis pied à terre, tel un cavalier. A la vue de mon ombre, j’avais quinze ans, guère plus.