Après l’orage

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Ce texte participe à l'activité : Souffrance et résilience

Quand les feuilles tombent L’automne avait toujours été sa saison préférée.

Avant la maladie, Clémence aimait regarder les arbres changer de couleur. Elle aimait le bruit des feuilles mortes sous ses chaussures, l’odeur humide de la terre après la pluie et cette lumière particulière qui semblait rendre les journées plus douces.

Cette année-là, pourtant, elle ne regardait plus les arbres.

Elle regardait ses jambes.

Assise dans son fauteuil roulant près de la fenêtre, elle observait son reflet dans la vitre. Elle avait parfois du mal à reconnaître la femme qu’elle voyait.

Elle avait trente-deux ans.

Et pourtant, certains matins, elle avait l’impression d’en avoir quatre-vingts.

Avant, elle travaillait, courait d’une table à l’autre, plaisantait avec les clients et rentrait chez elle fatiguée mais heureuse. Elle avait des projets. Une maison. Une famille. Des journées ordinaires qui lui semblaient alors si précieuses qu’elle ne pensait même pas à les apprécier.

Puis son corps avait décidé de changer les règles.

Un jour, elle avait cessé de pouvoir marcher normalement.

Puis étaient venus les douleurs, les migraines, les vertiges, les nuits sans sommeil, les rendez-vous médicaux, les examens et les questions sans réponses.

Elle avait appris des mots qu’elle n’aurait jamais voulu connaître.

Elle avait aussi appris ce que signifiait ne pas être crue.

« Les examens sont normaux. »

Cette phrase, elle l’avait entendue tant de fois qu’elle avait fini par la détester.

Normaux.

Alors pourquoi avait-elle mal ?

Pourquoi son bras ne répondait-il plus comme avant ?

Pourquoi fallait-il parfois qu’elle s’accroche à son mari pour traverser quelques mètres ?

Pourquoi avait-elle besoin d’un fauteuil pour faire ce qu’elle faisait autrefois sans même y penser ?

Et surtout…

Pourquoi avait-elle parfois honte d’être malade alors qu’elle n’avait rien choisi de tout cela ?

Ce soir-là, Fabian était dans la pièce voisine avec leur fille.

Clémence entendait leurs voix.

Un rire, puis un autre.

Elle sourit malgré elle.

C’était cela qui la retenait.

Sa famille.

Elle aurait voulu être forte tout le temps pour eux.

Mais ce soir-là, elle n’en avait pas la force.

Une larme coula sur sa joue.

Puis une deuxième.

Elle essuya rapidement son visage, comme si quelqu’un pouvait lui reprocher de pleurer.

Elle regarda son fauteuil.

« Je ne veux pas que ce soit toute ma vie », murmura-t-elle.

Pour la première fois depuis longtemps, elle ne parlait pas de marcher.

Elle parlait de vivre.

Son regard se posa alors sur un cahier posé sur une étagère.

Elle l’attrapa difficilement.

La couverture était simple.

À l’intérieur, les pages étaient blanches.

Clémence prit un stylo.

Elle resta quelques secondes sans bouger.

Puis elle écrivit :

Je suis malade.

Elle s’arrêta.

Ce n’était pas suffisant.

Elle continua.

J’ai peur. Une larme tomba sur le papier.

Je suis en colère.

Puis : Je suis fatiguée.

Elle aurait pu s’arrêter là.

Mais quelque chose en elle refusait de refermer le cahier.

Alors elle écrivit encore.

Mais je suis toujours là.

Cette phrase lui fit mal. Et pourtant, elle lui fit du bien.

Elle continua d’écrire. Elle écrivit ses nuits difficiles. Ses douleurs. Ses colères. Ses regrets.

Les choses qu’elle avait perdues. Les choses qu’elle craignait de ne jamais retrouver.

Elle écrivit aussi son mari, qui ne lui demandait jamais d’aller plus vite qu’elle ne le pouvait.

Elle écrivit sa fille, son sourire et ses petits bras autour de son cou.

Elle écrivit les soirées devant la télévision, les devoirs, les repas en famille, les éclats de rire pour des choses insignifiantes.

Elle écrivit toutes ces petites choses qu’elle avait commencé à considérer comme des victoires.

Ce soir-là, elle comprit quelque chose.

Elle ne pouvait peut-être pas choisir ce que son corps lui ferait demain.

Mais elle pouvait choisir ce qu’elle ferait de ce qu’elle vivait aujourd’hui.

L’écriture ne guérissait pas ses douleurs.

Elle ne faisait pas disparaître les migraines.

Elle ne faisait pas marcher sa jambe par magie.

Mais elle transformait le silence en mots.

Et les mots, eux, pouvaient devenir une histoire.

Peut-être même une histoire qui aiderait quelqu’un d’autre à ne plus se sentir seul.

Clémence referma son cahier.

Dans la pièce voisine, sa fille l’appelait.

Elle sourit.

« J’arrive. »

Elle plaça ses mains sur les roues de son fauteuil.

Avant, elle aurait pensé à tout ce qu’elle ne pouvait plus faire.

Ce soir-là, elle pensa à tout ce qu’elle pouvait encore vivre.

Dehors, les feuilles continuaient de tomber. Elles quittaient les arbres sans savoir où le vent les emporterait.

Clémence les regarda quelques secondes.

Puis elle sourit.

Elle aussi avait perdu une partie de son ancienne vie.

Mais peut-être que perdre n’était pas toujours la fin. Parfois, il fallait accepter de laisser tomber ce que l’on était pour découvrir ce que l’on pouvait encore devenir. Elle prit son cahier contre elle et rejoignit sa famille.

L’automne était là. Et, pour la première fois depuis longtemps, Clémence ne le regardait plus comme une saison de fin.

Elle y voyait le commencement d’autre chose.

Une renaissance.

La sienne.


Publié le 02/10/2026 / 1 lecture
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