Au pays des cimetières et des terrains de football

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Cher Me

Un ami en uniforme, dont la vaillance garde encore un sens, a eu la délicatesse de m’envoyer des clichés de ta résidence. Elle a été vandalisée — le mot est faible — par ceux-là mêmes que l’on nomme les hommes de loi : avocats, huissiers, magistrats, toute cette grande chaîne administrative qui défait les vies.

Ces images m’ont ramené des années en arrière. Je me souvenais de ce que j’avais raconté autrefois à notre vénérable de la rue du Centre, le jour de son cent vingt-huitième anniversaire. Je lui disais qu'en plus de mes comprimés habituels, je gardais toujours une poignée de verveine au fond de ma poche. C’est que je vis désormais dans la posture de notre ami l’ambassadeur : celle d’un homme qui marche avec son propre cercueil sous le bras.

En fixant ces photos de ruines, le visage du Patriarche de nos Codes m’est revenu à l’esprit. C'était l'époque où je lui avais rendu visite dans son cabinet de la rue des Miracles. Je venais lui confier que tu m’avais, une fois de plus, poussé à reprendre les chemins de la Faculté de Droit. Le Patriarche — fils et père d’avocats, une lignée gravée dans le marbre — m'avait fixé de son regard franc. Il m’avait ordonné de ne jamais abandonner les prétoires. Nous étions au milieu des années quatre-vingt-dix. À cette époque-là, je n’aurais jamais osé lui poser la question qui me hante aujourd'hui : que reste-t-il à faire lorsque ce sont les tribunaux qui nous abandonnent ?

J’ai donc vu ta maison. Ou plutôt, ce qu’il en subsiste. Les hommes de loi ont commencé le travail, et d'autres confrères en d'autres genres se chargeront de le finir. D’ici lundi matin, pour toute propriété, il ne te restera qu’un terrain de football, comme le scandaient déjà les manifestants de 1946. Un grand vide. Au fond, cela résume assez bien le grand projet national pour le siècle à venir : des cimetières et des terrains de football. Rien d'autre entre les deux.

Je me rappelle si bien vos visites du samedi, avec Madame. Vous veniez déposer ces lots de matériaux achetés à crédit, brique par brique. Dès le début de l’aventure, tu m’avais proposé de devenir ton voisin. Je n’ai pas été à la hauteur de cette promesse. J'étais alors trop fasciné, trop distrait par mon propre projet chez Madame Jeanine. Il a fallu la lucidité de notre dentiste, ton vénérable voisin, pour me dissuader de commettre une erreur. Il m'avait fait comprendre que le quartier que je courtisais préférait le porno à la culture classique. Si j'avais insisté pour ouvrir une librairie dans cette rue aujourd'hui assiégée par mille stations d’essence, il y a bien longtemps que l'on m'aurait fusillé.

Que te dire d’encourageant au seuil de cette ère nouvelle ? En si peu de temps, c'est devenu une habitude, une sinistre tradition : des nègres qui en chassent d’autres, sous le regard lointain et bienveillant de toute la chaîne, généralement animée d’une négritude de choc. La Justice, la Police, les ministères, les huissiers, les juges. Et cetera...

Gilbert Mervilus


 


Publié le 26/07/2026 / 8 lectures
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