Catherine - Une Terre trop lourde

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Je ne sais pas exactement quand Catherine est entrée dans ma vie.
Elle n’a laissé de trace ni dans les agendas ni dans les albums photo.
Mais elle a laissé une empreinte dans mon regard.
Une manière de voir le monde autrement.

Elle m’a appris ceci :
la vie ne se mesure pas à ce qu’on accomplit,
ni à ce qui nous éblouit,
mais à ce qu’on accepte de voir.

Elle a dansé,
elle a ri,
elle a vidé un placard.
Puis elle s’en est allée.

 

Catherine avait des yeux immenses,
comme si elle voulait toucher
le ciel avec ses paupières.

Une femme d’une quarantaine d’années.
Pas très jolie.
Le visage un peu difforme.
Mais une moue heureuse.

Des yeux brillants d’éclats,
remplis d’étoiles.
En y regardant de près,
on y voyait son âme,
enfin apaisée.

Catherine était assise au sol.
Elle portait une couche.

Elle regardait le plafond
avec la même intensité tranquille,
comme si elle y lisait
les constellations de sa vie.

Absente
et pourtant présente.
Entière,
mais limitée.

Son occupation principale :
tournoyer sur elle-même.
Culbute après culbute.
Comme une Terre trop lourde.

Et dans chaque rotation,
elle semblait défier
les lois de la logique.

Son corps, trop lourd pour voler,
s’élevait pourtant
dans une grâce chancelante.

Catherine riait.
Pas pour plaire.
Elle riait comme on respire.
Comme on survit.

Assis là, je ne comprenais pas tout.
Je la regardais culbuter,
tourner,
recommencer.

Et cette danse déglinguée
était peut-être la plus belle
qu’elle ait jamais offerte.

Sa couche froissée,
ses cheveux en bataille,
tout cela n’avait plus d’importance.

Elle riait aux éclats,
le regard amusé.

Je me suis assis près d’elle,
me demandant comment l’aider
à aller plus loin.
Explorer autre chose.
Ouvrir une porte.

— Et si on allait voir
ce qu’il y a derrière ?

Elle me fixe.
Les yeux brillants.

Je me lève sans geste brusque
et j’ouvre la garde-robe.
Des chaussures :
vieilles, neuves, oubliées.

— On pourrait les vider.
Les aligner.

Catherine ne répond pas.
Elle s’approche.
Elle tend la main
vers une bottine élimée.

Et dans ce simple geste,
il y avait déjà un voyage.

Elle m’a transmise quelque chose de précieux.
Dans ce corps qui tourne,
Catherine ne questionnait pas le monde.
Elle en révélait la beauté.
Elle y déposait
sa part d’humanité.

Catherine est morte un matin de novembre,
après avoir vidé tout un placard.

On l’a retrouvée là, paisible,
le regard encore tourné vers le plafond.
Comme si les étoiles
étaient venues la chercher.

Le placard était vide,
mais l’air était plein.

Jamais mes guirlandes de diplômes
n’ont égalé sa sagesse.

Elle faisait culbuter l’univers entier.

Et moi ébahi,
je tremblais en la regardant,
incapable de détourner les yeux.

Catherine n’a pas disparu.
Elle s’est dissoute
dans la lumière.

 

(Texte non-libre de droits).

Photo d’ Adrian Monserrat – Pexels

 


Publié le 06/05/2026 / 3 lectures
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