Gamin, je pensais que l’amitié n’était qu’une parenthèse ouverte parce que c’était la coutume d’avoir un pote. Parenthèse qui se fermait aussitôt dans un au revoir bâclé. Ce n’était point un viscéral besoin comme l’amour, non. Les relations entre personnes de sexe différent était destinées à la reproduction de l’espèce, n’est-ce pas ?
Je fonctionnais parfois à la manière d’un robot. Mes parents commençaient à désespérer. Je ne les comprenais pas. Je ressemblais à l’oncle Arthur, paraissait-il. Il avait vécu seul dans sa maison en pierre, en Lozère. Il y était mort, découvert par un voisin à cause de l’odeur. Il avait mijoté un long mois dans ses humeurs. Les mouches avaient utilisé son corps pour bâtir un aérodrome. Mon père s’était cru malin, mais sa vanne visant son beau-frère avait étrangement amusé ma mère.
Gamin, je pensais que l’on changeait d’ami comme de chemise. Qu’un ami, une fois sale, passait le relais à son remplaçant. Il allait se laver et repartait en chasse. Je ne pouvais concevoir l’amitié en groupe. L’équivalent des partouzes, chez les adultes. Un groupe d’amis, c’étaient des gosses incapables de tirer un trait sur le passé. De dangereux nostalgiques. J’avais l’âge de croire que dire des sottises, c’était une qualité.
Les adultes étaient, à mes yeux, des gens instables. Qui vivent sur un grand radeau de la taille d’un continent alors que la tempête se lève…
Rien à voir avec les jouets, tellement plus fidèles. Et équilibrés, sauf le culbuto.
Un nounours, lui, se garde au fil des ans. Mais il faut lui trouver un endroit de la maison où l’on est sûr de le retrouver plus tard. Car on aura vite fait de le perdre de vue. Il semblerait qu’un adulte câlinant un ours en peluche soit passible d’un séjour en clinique psychiatrique. On le regarde comme si c’était un attardé. L’enfant qui sommeille dans son cœur n’a même pas le droit de se montrer, à l’occasion.
Un ami, je ne savais pas trop où le mettre une fois usé jusqu’à la corde. Mais il y avait eu le beau Raymond. Un gosse à l’aura saisissante. Les adultes parlaient de charisme. L’institutrice voyait surtout en lui un as de la classe. Il était bon dans toutes les matières. Il n’avait qu’un seul défaut : il était bavard. Les filles aimaient les chevaliers servants à la langue bien pendue, mais, à l’époque, les écoles n’étaient point mixtes. Il eût été capable d’hypnotiser un dragon en lui parlant de granges à incendier.
Ce matin-là, il m’avait fait comprendre qu’il n’avait pas envie de parler de bon matin. Il avait mal dormi et il attendait de recoller les morceaux égarés en route. Il ne faisait jamais l’école buissonnière. L’unique fois où il avait fait un détour pour profiter du soleil de mai, passant devant la ferme du père Aspignan, un chien l’avait coursé.
Il m’avait juste dit qu’il avait fait un cauchemar et qu’il me le raconterait à la récré. Il avait joint le geste à la parole, comme s’il venait de se brûler les doigts.
La première partie de la matinée m’était apparue plus longue que d’habitude. L’institutrice semblait évoluer au ralenti. Elle maniait la craie comme si elle forçait pour tendre le bras jusqu’au tableau noir. Elle n’avait point encore l’âge d’avoir de l’arthrose, ma foi.
Je pensais que le récit ne durerait que dix minutes, grand maximum. Au contraire, à mesure qu’il me relatait les faits, il semblait tirer sur un élastique. Il ne craignait même pas un retour de bâton.
Le syndrome du boomerang.
Il m’était souvent arrivé qu’un bon mot lancé à la volée me revienne en pleine poire. Et lorsqu’ils étaient plusieurs, c’est un véritable essaim qui…
Deux heures plus tard, nous étions encore assis sous le préau et l’institutrice nous cherchait partout.
Le beau Raymond s’était fait engueuler. Moi pas.
*
Depuis quelque temps, mon ami collectionnait les cauchemars. Mais ce n’était jamais un nouvel épisode. C’était la suite d’un roman-feuilleton nocturne. Il n’avait jamais tout à fait conscience de se souvenir avec précision des autres chapitres, non, mais des détails le remettaient sur les bons rails.
Il m’avait confié – on dit tout à son ami – que son père avait le même problème. Mais lui, c’étaient des songes paradisiaques. Veuf, il capturait dans son sommeil des femmes auxquelles il aspirait, dans la réalité, sans se l’avouer. Là, il les attrapait au lasso, comme du bétail. Elles se pavanaient sur une estrade devant le regard magnétisé de quelques mâles. C’était à celui qui dégainait le plus vite la corde à mettre au cou de la créature convoitée. Il ne fallait surtout pas la rater car il n’y avait qu’un coup à tirer.
Sa femme était décédée il y a trois ans et il n’avait toujours pas trouvé quelqu’un pour la remplacer. Son fils le motivait pourtant à oublier une partie de son passé. Il avait surtout besoin d’une présence féminine à ses côtés. Il ne voulait pas grandir dans un monde d’hommes. Il risquait de devenir un ours.
Le beau Raymond s’impatientait, en rêve, de combattre des dragons à mains nues. Il ne le faisait même pas pour les beaux yeux d’une princesse, non, juste pour le plaisir de tuer. Aucun autre animal n’était digne de périr sous ses coups. Il était devenu un chasseur de monstres. Au fil des nuits, il s’attaquait à des bêtes de plus en plus grosses. Et lorsque vint le tour des dragons, la taille de ceux-ci évolua jusqu’à la nuit dernière au cours de laquelle il affronta le plus grand de tous.
D’ordinaire, il leur tordait le cou, mais là, il aurait du mal… Ses bras n’étaient point assez longs. Il avait songé à se faire aider par un écuyer mais aucun n’était assez courageux pour chevaucher à ses côtés jusqu’à la grotte du terrible cracheur de flammes.
Le beau Raymond portait une cotte de mailles qui l’isolerait des langues de feu, malgré la sensation de cuire dans un chaudron, mais point des crocs du dragon géant.
La nuit dernière, le beau Raymond s’apprêtait à faire passer de vie à trépas son pire ennemi. Il s’était pointé à l’entrée de son antre et…
Et il avait vu la bête crevée, la langue pendante, une longue estafilade sur son flanc. Une affreuse odeur de soufre se mêlait à celle d’un démon à l’haleine fétide. Le beau Raymond s’était pincé le nez. Il y eut alors un hurlement terrible qui l’obligea à se boucher les oreilles. Les fragrances impies en profitèrent pour lui agresser à nouveau les narines.
Il s’était réveillé au moment où une ombre gigantesque le recouvrait. Le beau Raymond avait été piégé. Un animal de la taille d’une colline l’avait appâté comme une vulgaire truite.
Et maintenant, il avait la trouille de se rendormir. Il ne connaissait aucun monstre d’une telle taille. Il n’avait pas l’habitude de rêver de bêtes imaginaires. Son esprit ne créait que des animaux connus. Et il avait le pressentiment que l’ombre n’appartenait point à un dinosaure.
L’institutrice nous avait séparés pour le restant de la journée scolaire. Le beau Raymond semblait l’avoir déçue et le dépit la rendait aussi haineuse qu’une harpie.
Il me tardait le lendemain pour apprendre de quel bois se chauffait le nouveau monstre. Je l’imaginais haut comme un immeuble de quatre étages et long comme une avenue.
Je n’ai jamais revu le beau Raymond.
*
Je n’ai pas cherché à comprendre, ni posé de question. Des bruits circulaient dans la classe, pendant l’heure de dessin, et sous le préau. Les parents d’élèves se complaisaient dans les messes basses. J’ignorais où il habitait. Et je n’avais jamais voulu le savoir. Maintenant encore moins qu’avant. Je devais me mettre en quête d’un nouvel ami. Je ne voulais pas d’un parasite, juste un copain à qui parler et qui me raconterait ses rêves, ses cauchemars. Pas sa vie, ni celle de ses parents.
Je m’étais mis tout naturellement en tête que le beau Raymond s’était fait bouffer par le démon… D’ordinaire, l’approche de la mort réveille le dormeur. Là, le dormeur avait dû s’évanouir au cours du songe, hypnotisé par le regard de glace de l’immense animal.
J’eusse tant aimé connaître ses formes, sa taille au centimètre près. J’eusse réclamé au beau Raymond des précisions. La couleur, le nombre de pattes, la longueur des griffes. Le niveau de puanteur de son haleine.
Et le petit Raoul est entré dans ma vie. Je l’avais rencontré à la récré. Il avait un an de moins que moi. C’était un cancre, d’après ses propres dires. Il passait son temps à bouder. Il n’était pas très beau et parlait peu. Il était qualifié, en classe, de taiseux. Seuls les adultes savaient ce que signifiait ce mot. On ne se voyait que lors des récréations et à la sortie des classes. On faisait une partie du chemin ensemble. A mi-parcours, il tournait à droite. On apercevait la maison de ses parents, isolée du village, au centre d’un pré où germaient des chardons, des orties. Une île battue par le vent et les nombreux ressacs d’une mer d’herbe grasse. On eût dit des tessons de bouteille sur une plage dorée de sable fin.
J’avais appris tout à fait par hasard que le petit Raoul avait une sœur. J’avais simulé le désintérêt. Un jour, j’avais suivi mon nouvel ami sur le chemin de la maison de ses parents. Il était à découvert et je craignais d’être vu de loin. J’avais renoncé au bout d’une quinzaine de mètres. J’étais encore obsédé par le monstre qui avait terrassé le beau Raymond. Il grondait dans mes oreilles comme un train passant sans s’arrêter. Son ombre mangeait la gare et les quais se tordaient de souffrance. Les rails avaient fondu sous le feu de son haleine. Cette maison, au loin, paraissait sur le point de décoller, arrachée à sa terre nourricière par la gueule d’un monstre de l’espace en orbite.
Le lendemain, avant d’entrer en classe, j’avais demandé au petit Raoul s’il lui arrivait de se souvenir de ses rêves. J’avais prévu d’aller au-delà s’il me répondait oui, bien sûr. Il ne le fit point. C’était un amnésique de l’aube. Je ne saurais donc jamais si ses songes étaient squattés par des dragons ou des démons. Puis j’avais été à deux doigts de lui parler de sa sœur. L’institutrice nous faisait signe de monter. Le petit Raoul m’avait suivi jusqu’à une classe qui était au-dessus de la sienne. Il semblait encore troublé par ma question de tout à l’heure.
Je le regardais partir avec une certaine tendresse. J’avais dans l’idée qu’il eût pu être mon frère. J’avais compté sur mes doigts si c’était possible. Je n’ignorais pas que les femmes avaient le ballon pendant neuf mois, comme les vaches.
Je croyais que l’expression « avoir le ballon » était réservée aux fans de foot. C’est mon père qui l’avait prononcée en parlant de sa sœur, sa cadette de dix ans. J’appris que j’allais être tonton de la plus hétéroclite des façons.
A la récré, mon ami m’avoua avoir menti. Il se rappelait de ses rêves, mais la plupart n’étaient guère glorieux. Il avait alors dit les mots magiques. Dans sa bouche, ils paraissaient soufflés par une voix étrangère.
Le syndrome du boomerang.
Il avait peur du contrecoup s’il racontait ses nuits. Sa mère, qui était un peu médium, prétendait que les rêves rattrapaient leur initiateur dans la réalité si celui-ci en faisait étalage en public.
Le petit Raoul redoutait d’avoir affaire à ses déjà vieux démons quand le soleil clignait de l’œil à chaque passage d’un nuage. Il avait choisi le mutisme. Il baissait la tête, rougissait, et se taisait quand on lui réclamait des détails de sa nuit…
Et puis, un jour, il se passa un truc invraisemblable. Le petit Raoul daigna enfin me parler d’un cauchemar qui l’avait laissé pleurant et suant sous la couette. Sa mère était venue le réconforter. Il ne s’était point rendormi, traqué par l’éventualité de se retrouver face au terrible monstre.
– Un monstre ? Quel genre de monstre ? Un dino ?
– Non, non. Un truc énorme avec plein de cornes sur la gueule et le long de son dos.
– Oui, un dino.
– Non, un truc que je n’ai jamais vu dans un livre.
Il avait raconté son histoire sans négliger les détails. Le monstre en question évoquait un peu celui qui avait eu raison du beau Raymond. Etait-il possible que ma présence provoquât une situation onirique chez les autres ? La bête immonde avait chargé dans ma tête après que mon ancien ami m’en avait touché deux mots, puis bondi dans le cerveau du petit Raoul. Alors ce dernier dit quelque chose qui me tourneboula au point de chavirer sur un pied, oubliant de poser le second. Je faillis perdre l’équilibre.
Quelqu’un était là pendant qu’il était aux prises avec le démon. Je lui demandai de m’en faire la description. Blond, les yeux bleus, le nez en trompette : le beau Raymond !
Dans le rêve, il était vivant, prisonnier du monstre. Il avait du mal à décrire ce dernier avec précision mais je ne lui en demandais pas tant. Je savais maintenant que mon ancien ami avait échoué dans son entreprise de trucider le démon ultime. Le petit Raoul avait donc la possibilité de le sauver. Il n’y avait aucune raison pour que ce rêve n’ait point de suite dans l’esprit du gamin, puisqu’il s’était invité une première fois à la fête.
Il suffirait de libérer le beau Raymond. Inutile de tuer la bête. J’étais proche de lui réclamer quelques gouttes de son sang, mais je me retins.
L’as de la classe allait avoir besoin de deux cancres pour se tirer des griffes de l’hydre.
Je repensai soudain à ce qu’avait dit le petit Raoul à propos du syndrome du boomerang. Le monstre envahirait-il notre monde, la nuit prochaine, si mon nouvel ami le poussait à bout ?
Cette histoire jouait sur les mots. Et le fil rouge avait plein de cornes sur la gueule et le long de son dos.
Le petit Raoul est tombé malade. Une méchante grippe. Et le beau Raymond est revenu d’entre les morts. Il avait été kidnappé par un voyou et la police avait organisé une omerta autour de l’affaire. Rien n’avait filtré. On avait coincé le salaud, qui réclamait une rançon, tandis qu’il dormait dans une grange. C’était l’idiot du village. Chacun, par ici, avait été abasourdi par l’info. La famille du beau Raymond était donc riche.
Je ne pus me retenir d’imaginer le démon le libérant pour une obscure raison. Peut-être ne supportait-il plus les caprices de ce merdeux…
J’enviais les deux gamins d’être capables de vivre de telles aventures et d’en réchapper vivants. Le petit Raoul avait-il été contaminé par la proximité de la bête ? Un virus extraterrestre ? Elle provenait donc d’une autre galaxie ?
Le syndrome du boomerang, c’était ce microbe inconnu au bataillon. Et mon nouvel ami était en danger de mort, le front fiévreux et la peau squattée par des frissons de l’espace.
S’il guérissait, aurais-je le courage de garder deux potes, au risque d’aller à l’encontre de mon système ? Je craignais le pire. La jalousie, par exemple.
Dans ce cas, mieux valait chercher un troisième ami. Et pourquoi pas une fille ?
Elle jouait à la marelle sur la place du village. Elle avait les joues toutes tâchées de rousseur. Sa robe voletait dans l’espace comme une raie manta. Elle avait la grâce naturelle d’une ballerine. Je l’avais déjà regardée évoluer mais jamais avec autant d’intensité. Elle chantonnait du Mozart. Sa mère était venue la chercher car c’était l’heure de manger. La femme, élégante, lui avait murmuré à l’oreille quelque chose que je ne pus entendre. Mais il me sembla bien que la petite fille avait jeté un œil dans ma direction en l’écoutant. Sa mère m’avait apparemment repéré. Je faisais une entorse à tous mes principes.
Le lendemain, j’étais là, à la même heure, mais elle n’y était point. C’était dimanche, elle était sans doute à la messe avec ses parents. J’allais faire demi-tour lorsqu’elle parut sur la place du village, poussant un landau. Je n’en croyais pas mes yeux, ni mes oreilles, lorsqu’elle parla à son poupon. Elle employait des mots d’adulte. J’avais été à deux doigts de lui demander l’âge de son fils. Je me contentai de pouffer. C’était peut-être une fille. Elle se retourna et me sourit. Elle alla s’asseoir sur un banc et un quart d’heure plus tard, je sus qu’elle se prénommait Sabine et que le poupon était un ours en peluche. C’était un garçon manqué.
J’appris qu’elle était amoureuse des chevaliers du Moyen Age. N’importe lequel pourvu qu’il lui ramène une preuve de son victorieux combat contre une bête de légende. C’est à ce prix qu’elle offrirait son cœur à un bel inconnu vêtu d’une vilaine armure. Elle m’avait demandé si j’étais capable de devenir son tueur de dragons. J’avais répondu qu’ils étaient bien trop petits pour faire face à mon courage. J’en avais quelques-uns, parmi les plus gros, à mon tableau de chasse. L’un d’eux était même capable de mettre le feu à une meule de foin à plus de vingt pas.
Au fil des jours, nous étions devenus très complices. Elle avait un an de plus, elle était au CM2 des filles. J’aimais lire dans son regard l’espoir d’obtenir un trophée. Elle m’aidait à croire en ma puissance d’homme de guerre. Pour elle, j’étais capable de repousser les Sarrazins d’un revers de main.
Mais cette époque est sans pitié puisqu’aucun dragon n’y hante plus les grottes.
Elle avait pleuré parce que mes mots avaient soufflé sur son château de cartes, faisant s’envoler ses rêves les plus fous. Pour me faire pardonner, je lui avais offert des livres où des chevaliers apprivoisaient les dragons en jouant de la flûte de pan – Mozart n’existait pas au Moyen Age. Dans l’un d’eux, la jeune femme réclamait de son soupirant une hydre à sept têtes réputée sourde.
Un samedi matin, tandis que je l’observais, en planque dans un coin d’ombre, Sabine avait cessé de jouer à la marelle pour poursuivre un papillon. Ce dernier était venu dans ma direction. Elle ne m’avait même pas vu. Je dus sortir de ma cachette en simulant les gestes d’un magicien. M’exposant au soleil de son sourire.
Elle semblait néanmoins préoccupée. Je m’en inquiétai à voix basse et elle m’entraîna sur un banc, sous un platane. Son sourire demeurait rayonnant.
Elle avait fait un mauvais rêve et cherchait les mots pour me le raconter sans négliger certains détails. Elle faisait un effort pour se remémorer les phrases justes qu’elle avait apprises par cœur. Elle sortait, de temps en temps, un carnet où elle les avait notées à mesure qu’elles lui venaient à l’esprit. Le plus dur, c’était de les laisser tomber alors qu’elles se suspendaient au perchoir de sa langue.
Dans son rêve, j’étais le plus vaillant des chevaliers. Mon armure en or parait les morsures, les mauvais coups. Les lames rebondissaient sur ma poitrine et mon heaume transformait mon crâne en citadelle imprenable.
Dans son rêve, je libérais un gamin séquestré par le roi des dragons. Je ne m’attendais point à trouver ce petit être enchaîné à la muraille. La tête du monstre, cornue, le dominait. Celui-ci somnolait et sa poitrine émettait un bruit de forge. Au moindre bruit, ses yeux s’ouvraient sur un double foyer incandescent.
Dans son rêve, le gamin s’appelait Raoul. Il était si minuscule qu’il avait disparu, à l’occasion d’une cueillette de champignons, sans que ses parents s’en rendissent compte. Il courait sous le couvert, attiré par un couple de lucioles. C’était le regard du démon à l’heure où le crépuscule rendait les ombres vivantes.
Sabine avait été visitée par mon nouvel ami malade alors qu’elle ignorait jusqu’à son existence. Elle m’avait dit qu’il avait saigné du nez en quittant la grotte. Longtemps après, en y repensant, j’avais évoqué le syndrome de Stockholm. Mais j’étais adulte et les années m’avaient rendu imperméable aux monstres de l’enfance.
J’avais emporté le petit Raoul dans mes bras, le protégeant de mon écu. Mon autre gantelet me préservait de la chaleur irradiant de mon épée. Ma monture était nerveuse et j’avais du mal à la maîtriser.
Je m’étais soudain retourné, faisant se cabrer le fier destrier. Il se mit à hennir. Ce n’était point dans ses habitudes de frémir devant le danger.
Une chauve-souris, sur le seuil de la grotte, tentait de prendre son envol. Ses ailes se déployèrent, couvrant les buissons, les rochers. Elle avait besoin de plus d’espace pour décoller. Elle était noire et aussi grande qu’un avion. Elle crachait sa haine à la face du monde, mais son cri me paraissait ridicule en comparaison de sa phénoménale taille. C’est lorsqu’elle s’est envolée que j’ai remarqué sa véritable envergure : celle d’une corneille.
Ici, l’ombre d’un géant trahissait la présence d’un nain.
J’eus ensuite des nouvelles du petit Raoul par ma mère. Elle-même les tenait de madame Ruffier, la boulangère.
Un matin, l’enfant s’était levé en titubant. Il saignait du nez. Ses draps en étaient maculés. Avait-il combattu Mohamed Ali sur un ring onirique ?
Le mal avait-il quitté son corps par les narines ?
Ce sanguinolent détail me mit pourtant sur la voie.
Auparavant, j’avais eu du mal à comprendre pourquoi le petit Raoul avait rêvé du beau Raymond et Sabine du petit Raoul…
PUISQU’ILS NE SE CONNAISSAIENT MEME PAS !
Dans un si petit village, ne jamais se croiser, c’était si peu probable…
Alors la plus folle des hypothèses m’égratigna comme un gros chat.
J’influençais les rêves de mes amis… ET J’ETAIS CET AFFREUX DEMON !
Aujourd’hui, vingt ans plus tard, il paraît que Sabine n’a toujours pas choisi entre le beau Raymond et le petit Raoul.
Et je me sens si seul…