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Ce qu'il restait du ciel
Deux regards

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Deux regards

Quelques jours passèrent sans que je rende visite à Élise.

J'en éprouvais presque le besoin.

Pas parce que je manquais de questions.

Au contraire.

J'en avais trop.

Je craignais de chercher chez elle des réponses qui m'appartenaient désormais.

À la fin de mon service, Tara me proposa de boire un café.

Nous nous installâmes dans une petite cafétéria donnant sur l'un des jardins intérieurs. À cette heure de la journée, l'endroit était presque vide. Quelques étudiants révisaient en silence. Deux enfants jouaient aux cartes pendant qu'une femme lisait un livre.

Tara posa sa tasse devant elle.

— Tu as changé.

Je souris.

— À ce point-là ?

— Un peu.

Elle réfléchit quelques secondes.

— Avant, tu regardais surtout ce que tu faisais. Maintenant, tu regardes ce qui t'entoure.

Je baissai les yeux vers mon café.

Je n'avais jamais formulé les choses ainsi.

— C'est une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

Elle rit doucement.

— Je n'en sais rien.

Je crois juste que tu te poses beaucoup de questions.

Je lui racontai ma visite au musée. La photographie. Le vieil homme. Le banc.

Elle m'écouta sans m'interrompre.

Lorsque j'eus terminé, elle resta silencieuse quelques instants.

— Tu aurais aimé vivre à cette époque ?

Sa question me surprit.

Je pris le temps d'y réfléchir.

— Je ne crois pas.

Elle haussa légèrement les sourcils.

— Vraiment ?

— Non.

Je n'ai pas envie de vivre les canicules qu'ils ont connues. Ni les crises. Ni les incertitudes.

Je marquai une pause.

— Mais j'aurais aimé connaître ce qu'ils n'avaient même pas conscience de posséder.

Tara me regarda avec curiosité.

— Comme quoi ?

Je pensai à la photographie.

— Pouvoir partir marcher sans se demander si la chaleur le permettra.

Ouvrir une fenêtre sans vérifier les alertes.

Entendre la pluie arriver.

Elle resta quelques secondes sans parler.

Puis elle sourit.

— Tu sais...

Moi, j'aurais adoré voir un concert.

Je la regardai, surprise.

— Un concert ?

— Oui.

Des milliers de personnes dehors.

Qui chantent ensemble.

Qui dansent.

Qui oublient l'heure.

Je n'y avais jamais pensé.

Pour moi, le passé était devenu celui des paysages.

Pour Tara, c'était celui des rassemblements.

Elle poursuivit.

— Chacun regrette ce qu'il imagine.

Cette phrase me plut.

Elle n'opposait pas nos regards.

Elle les complétait.

Nous finîmes nos cafés en parlant d'autre chose. De notre travail. D'un collègue qui approchait de la retraite. D'une panne qui avait mobilisé toute l'équipe la semaine précédente.

En rentrant chez moi, je repensai à notre conversation.

Élise me racontait ce qu'elle avait vécu.

Tara imaginait ce qu'elle n'avait jamais connu.

Et moi...

Je me trouvais quelque part entre les deux.

Je ne cherchais plus à savoir si le passé était meilleur.

Je voulais simplement comprendre à quel moment certaines possibilités avaient cessé d'exister.

Peut-être qu'un monde ne change pas seulement lorsque de nouvelles choses apparaissent.

Peut-être change-t-il aussi lorsque certaines questions ne se posent même plus.

Publié le 06/07/2026 / 15 lectures
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