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La nuit fut courte.
À cinq heures, les premiers messages d'alerte réveillèrent toute la ville.
Le phénomène Kénos venait de changer de trajectoire.
Les dernières prévisions ne laissaient presque plus de doute.
Il passerait au-dessus des plaines agricoles.
Je m'habillai en silence.
Lorsque j'arrivai au centre de coordination, l'agitation avait remplacé le calme méthodique des jours précédents.
Des cartes occupaient tous les écrans.
Les trajectoires étaient recalculées en permanence.
Des équipes entraient et sortaient sans interruption.
Je retrouvai Tara devant le tableau des affectations.
Elle avait les traits tirés.
— Tu as dormi ?
Elle esquissa un sourire.
— Un peu.
Puis elle ajouta :
— Ça ira.
Je savais que cette réponse signifiait exactement le contraire.
Nous fûmes réparties sur plusieurs secteurs.
Toute la matinée, nous renforçâmes les points les plus sensibles des bulles. Les équipes d'entretien travaillaient aux côtés des ingénieurs. Les agronomes vérifiaient les cultures les plus fragiles. Les responsables logistiques organisaient déjà d'éventuelles redistributions alimentaires.
Je regardais tout ce monde s'activer.
Personne ne cherchait à défendre une idée.
Tout le monde cherchait à protéger quelque chose.
Je repensai soudain aux réunions dont Élise m'avait parlé.
Je les avais toujours imaginées autour d'une table.
Je comprenais enfin qu'elles commençaient bien avant.
Elles commençaient ici.
Dans les ateliers.
Sur le terrain.
Au milieu de femmes et d'hommes qui faisaient simplement leur travail.
En début d'après-midi, un message interrompit nos opérations.
Réunion exceptionnelle du projet Horizon. Présence immédiate.
Je regardai Tara.
Elle souffla doucement.
— Ils vont encore devoir choisir.
Nous traversâmes le bâtiment presque en courant.
Lorsque nous entrâmes dans la salle, l'atmosphère n'avait plus rien de celle de notre précédente rencontre.
Les dossiers avaient disparu.
Les cartes aussi.
À leur place, les écrans diffusaient les dernières images satellites.
Le cyclone occupait presque tout l'horizon.
Le responsable prit immédiatement la parole.
— Nous devons prendre une décision dans l'heure.
L'ingénieur se leva.
— Nous pouvons renforcer les structures les plus exposées.
L'économiste ajouta :
— Mais pas toutes.
Les ressources ne suffiront pas.
L'agronome poursuivit.
— Si nous concentrons les moyens sur les secteurs les plus productifs, nous limiterons les pertes alimentaires.
La climatologue intervint à son tour.
— Les régions les moins rentables seront probablement condamnées.
Personne ne répondit.
Je sentis un poids s'installer dans la pièce.
Il ne s'agissait plus de choisir entre deux projets.
Il fallait désormais choisir ce que nous pouvions encore sauver.
Le responsable se tourna vers l'assemblée.
— Nous n'avons pas le temps d'étudier tous les scénarios.
Nous devons décider.
Ces mots résonnèrent en moi.
Je compris brusquement ce qu'Élise avait essayé de m'expliquer pendant tous ces mois.
L'urgence ne rend pas les gens moins intelligents.
Elle réduit simplement le nombre de questions qu'ils ont le temps de poser.
Je regardai la chaise autour de laquelle nous nous étions réunis quelques semaines plus tôt.
Elle était toujours là.
Invisible.
Mais je savais désormais qu'elle n'était pas la seule.
Autour de cette table, il y avait aussi une autre présence.
Celle du temps.
Et, ce jour-là, je compris que le temps n'est pas seulement ce qui permet de construire un avenir.
C'est aussi ce que l'urgence nous oblige parfois à sacrifier.