Chapitre 17 (début) : « Le maréchal des logis chef, Tanguy Delrivière »

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            Le maréchal des logis-chef, Tanguy Delrivière, était une espèce de poisson-coffre. La sensibilité du poisson et le côté carré du coffre. S’il s’était orienté vers une carrière de motard à la gendarmerie nationale, c’était surtout pour faire plaisir à son père, chaleureux comme un caillou et gai comme une porte de prison. Il avait voulu l’épater. Que d’autres font les fils? Ensuite, après trop de soirées, trop arrosées, il avait fini par épouser Murielle. Sa mère en fut rassurée. Trois ans plus tard, pour ne pas contrarier son épouse, leur deuxième enfant était né. Encore une fille. Fonctionnaire nommé, père et époux, propriétaire d’un pavillon et d’un SUV, il avait franchi la ligne d’arrivée, il n’avait plus qu’à voguer tout droit, bien calé, sans rien pour le gêner sur le chemin d’ici au cimetière. «On peut dire qu’il a réussi, votre Tanguy» disaient les voisines poussant des Maxi-Cosi.

 

            Parfois, devant la télé allumée, le maréchal des logis-chef était ailleurs. Il avait l’impression que quelque chose clochait. Il avait tout bien fait, jamais discuté, toujours bien travaillé, mais ça avait grippé quelque part. Ou alors, c’était la fatigue, un burn out ou un truc du genre. Cette sensation, cette lente oxydation, il n’en parlait ni à sa femme, ni à sa mère, encore moins à son père, parce qu’une fois le rideau levé, on ne raconte pas son personnage, on le joue. Certains s’en imprègnent tant qu’ils le deviennent, qu’ils s’y dissolvent. Michel s’était dissout, mais une trace de lui subsistait, une vague résistance qui parfois le faisait entrer dans des fureurs noires. Il parvenait presque toujours à les maîtriser. Un jour, il avait enfoncé son poing, de toutes ses forces, dans le crépi de la bicoque neuve, comme ça pour rien, plus qu’une envie, un besoin. Ça lui avait fait du bien. Son père lui avait demandé ce que c’était que ce coup dans le mur. Il avait menti.

 

            Ce matin-là, il était sur le départ, il passait sa veste un peu précipitamment, car il était en retard quand le téléphone a sonné. Il a hésité. Murielle s’est levée. Il est revenu sur ses pas pour décrocher. Silence à l’autre bout du fil. Il a raccroché. Murielle ne lui a pas demandé qui était-ce. Il l’a regardée. Elle non. Quand il a quitté la pièce, elle a dit : «Bonne journée!» Lui non. En arrivant à la Gendarmerie, il a évité ses collègues, juste salué l’adjudant avant de monter sur sa moto de service et de rouler, devant, plus ou moins au hasard, vers le col des contrebandiers.

 

La route Forestière du Mont Baron tient plus de la piste que de l’axe routier. Plus que de terre et de gravier, elle est grignotée par la forêt depuis qu’elle fut interdite à la circulation par souci de sécurité et de respect pour la nature. Sur l’un de ses tronçons, la lumière ne filtre plus jamais, les arbres hauts et serrés d’un côté et le versant de l’autre lui interdisant de passer. C’est à cet endroit que le gendarme aperçut, deux cents mètres devant lui, une vieille Scenic rafistolée immatriculée à l’étranger. Il n’est pas possible de rouler à plus de 20 km/h à cet endroit. Au premier coup de sirène et de gyrophare, la voiture n’a pas ralenti. Au second non plus. Au troisième, elle s’est arrêtée. Tout autour, ça sent la forêt, ça sonne la forêt, ça suinte la forêt. Le bruit des pneus sur le gravier s’est interrompu. Il reste celui des moteurs qui tournent. La grosse BMW 1250 s’est immobilisée derrière l’auto, cinq mètres derrière. Le gendarme met la béquille et appelle le central. Sa voix est comme happée par la masse d’air humide qui enveloppe toute la scène. Il renseigne Nancy, la stagiaire, sur sa position et la plaque minéralogique du véhicule interpellé. Les moteurs tournent.

 

            Lors des interpellations, campé sur ses bottes haute tige et gainé dans son cuir réglementaire, le gendarme garde son casque, toujours. Il est comme un poisson dans l’eau dans ce genre de situation, parfaitement sûr de lui. Ou plutôt, sûr de l’autre. Le lui dans ces circonstances n’existe plus, n’a jamais existé. Plus la moindre trace ni la moindre résistance. Ce ne sont ni son Sig-Sauer 9 mm parabellum rangé dans son holster, ni son bâton télescopique de défense (BTD), ni son aérosol de défense individuel (ADI), ni son gilet pare-balles (GPB), ni les menottes rangées dans leur étui, ni non plus tout ce cuir qui le protège comme une armure un croisé. Ce qui le transforme en une espèce d’être immortel, c’est la légalité du personnage qu’il incarne, de l’ordre qu’on souhaite qu’il impose. Et non pas — mais il n’a jamais vraiment saisi la nuance — sa légitimité à faire régner la justice.

           


Publié le 25/04/2026 / 2 lectures
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