Une mer rouge, un tsunami de sang.
Je venais de tomber en panne d’essence devant un champ de coquelicots. Je n’en avais jamais vu autant en si peu d’espace. Il y avait une cabane en bois au beau milieu de la plaie. Un caillot au sein d’une hémorragie. J’ai soudain sursauté en entendant claquer le tonnerre, au loin. J’aurais dû faire le plein avant de partir. Je suis toujours tête en l’air lorsque je bulle à la campagne.
Je me rendais au village le plus proche afin d’acheter du pain. J’enviais ceux qui se faisaient livrer. La camionnette passait devant la maison où j’avais posé mes valises pour une semaine. Un gîte choisi sur Internet parce qu’il était isolé, au pied d’une colline dont l’ombre faisait la nique aux nuages. Le proprio, d’après ses dires, en avait hérité d’un ami orphelin qui y vivait en ermite.
Ce jour-là, pas de bol, le boulanger m’avait oublié.
La pluie a commencé à tomber dru. Ses doigts prenaient ma voiture pour un piano. Mais elle jouait faux. L’eau gagnait du terrain à bâbord et à tribord. Le Steinway n’était plus qu’un frêle esquif. L’évacuation se faisait mal sur cette route ; bientôt, je voguerais sur un océan de boue.
En face du champ de coquelicots, une colline laissait couler moult ruisseaux, chacun imitant une couleuvre devenue boa. Je stressais au point de lancer mon cœur au triple galop. Je ne savais pas nager, et cette carence, sans véritable raison, me donna le frisson.
Je jetai un œil à mes chaussures, comme pour les plaindre de ce qu’elles allaient endurer, car ma décision était prise : il devenait urgent d’écraser quelques coquelicots pour rejoindre cette cabane, tout là-bas. Je m’y sentirai sans doute plus à l’abri que pris entre deux feux. Ce qui était paradoxal sous ce déluge. Dans la région, ils disaient que c’était un « épisode cévenol ». Il me tardait déjà de tourner la dernière page de ce roman-feuilleton.
J’ai frémi en entendant le bruit de succion que firent mes premiers pas. J’eus la sensation de courir sur une dalle où l’on venait de sacrifier des animaux. Le sol saignait. Et l’eau de pluie semblait celle d’une source.
La cabane me parut moins éloignée que je ne l’avais imaginé, et je m’y calfeutrai comme si j’avais une meute de loups à mes trousses.
« Tu ne te sentais pas à l’abri dans ta voiture ? »
« J’ai vu un film où le type restait bloqué. »
« Et il pleuvait ? »
« Non. Mais moi, je suis claustrophobe. »
« Ta voiture n’est pas une cabine d’ascenseur. »
« Elle peut le devenir. »
Le monde chavira lorsque je refermai la brinquebalante porte. Un autre coup de tonnerre ébranla la charpente. Je regardai ma montre. Cinq minutes avaient imité une passerelle au-dessus des coquelicots depuis que j’avais abandonné mon moyen de locomotion. Je ne voulus même pas chercher à l’apercevoir derrière le rideau de pluie. C’était perdu d’avance. Je me suis assis contre l’un des murs de la cabane. Je sentais monter le stress. J’éprouvai le besoin de glisser le nez entre deux rondins mal imbriqués afin de respirer l’air mouillé. Différentes senteurs me harcelèrent jusqu’à ce que je les aie toutes cataloguées. Une écharde me griffa et je revins sur terre. J’ai eu un violent mouvement de recul, sentinelle mitraillée par l’ennemi. Alors je me suis mis à compter les rafales – les rafales de vent – comme si c’étaient des moutons. Elles étaient si nombreuses que je me suis endormi.
Je me vis pilotant un Messerschmitt et visant le centre de cette étrange cible. Gamin, je collectionnais les avions de guerre. J’assemblais les pièces moi-même, avec mes petits doigts musclés. Il y avait toujours une odeur de colle qui planait dans ma chambre. Mon père m’avait appris comment en confectionner en papier. J’en avais fait voler un qui avait failli éborgner ma mère.
La mitrailleuse fit mouche. Alors les coquelicots portèrent le deuil de l’épouvantail touché par l’unique balle perdue.
Tout à l’heure, dans la précipitation, je n’y avais point fait attention.
Un épouvantail dans le champ ? Passé inaperçu, en tout cas, quand la mer rouge s’était ouverte devant mes pas précipités.
Je m’étais réveillé sans raison apparente. Rien, dans mon songe, n’ayant motivé mon retour aux affaires. D’ordinaire, il y avait toujours un bruit inattendu, une explosion… la proximité d’une mort certaine.
Je me suis mis à bâiller et j’ai encore regardé ma montre. J’avais dormi une bonne heure et il ne pleuvait plus. Il était temps de rentrer. J’ai ouvert la porte et le soleil est entré sans frapper. Les nuages s’enfuyaient vers l’est, au-delà des collines. L’odeur d’herbe mouillée flatta mes narines le temps de lorgner l’épouvantail dont la froide présence ombrait les coquelicots.
Je me sentis soudain cerné. Des yeux m’épiaient, des bouches avides m’espéraient. Comme si des plantes carnivores, des T-Rex sur tiges, n’attendaient que mes jambes pour se nourrir. Pour faire de ma modeste personne un cul-de-jatte, image qui m’amusa et me détendit en régnant sur mon monde de paradoxes. J’avais surtout envie de les prendre à mon cou. Etais-je condamné à rester sur cette île déserte après le naufrage du ciel ?
Je me suis retourné après avoir fait trois pas ; la cabane en bois avait disparu. J’étais devenu le centre de la cible et un avion me survolait. J’ai tout de suite reconnu un Messerschmitt. Il y eut un second passage du grand oiseau de feu. Je fis un bras d’honneur au pilote qui riposta.
Je me suis réveillé quand l’essaim d’abeilles s’est pris pour un collier et m’a tranché la tête.
*
La pluie a cessé. Un arc-en-ciel égaye le ciel morose d’où la grisaille est désormais chassée. Sur les rouges pétales, les gouttes d’eau sont devenues des balises, et les bourdons sont revenus butiner. Je sors. Le soleil me capture dans ses rayons et je me goinfre du retour de la chaleur dorée, de vitamine D. Et je le vois.
Je vois celui que j’ai effrontément zappé, en arrivant.
Le gardien, la sentinelle des bons comme des mauvais jours, survivant de tant de batailles : L’EPOUVANTAIL !
« Il a grandi grâce à la pluie. La foudre a frappé le centre du champ et il est apparu, accouché par le ventre du monde. Enfanté par les caprices du ciel. Il est né dans mon rêve et compte s’épanouir ici ! Je suis son père ! »
Je ne savais que penser.
Il me tardait de rentrer. Mais ma voiture n’allait pas redémarrer comme par enchantement, si ? Et j’étais fâché avec le téléphone portable.
Il me tardait de rentrer, oui, et je devais rebrousser chemin au milieu des coquelicots glissants. Cette fois, je ne les entendrais pas craquer sous la semelle, non. Ce serait un bruit plus… plus organique.
J’essayai de m’encourager en me disant qu’une jungle eût été plus… bestiale. Là, il me suffisait de compter mes pas, de regarder où je mettais les pieds. La mer rouge recelait-elle des pièges à loup ? Ramper ? Vaut-il mieux perdre une main qu’un pied ?
Et il y avait les terribles limaces noires qui commençaient à s’imposer dans la place, à la chasse aux limaçons.
A mi-parcours, influencé par ces terribles prédateurs, j’eus une hallucination. Quelqu’un avait mis le feu aux coquelicots et je devais quitter les lieux en courant à travers champ. Je dérapais tous les dix mètres, et je ne voulais surtout pas savoir sur quoi. Je me rattrapais à des branches imaginaires, les oreilles pleines des pleurs des fleurs de sang. Un avion surgissait de derrière un nuage et je me réfugiais derrière l’épouvantail dont la longue cape rouge m’enveloppait pour me soustraire au regard du pilote que je reconnus tout de suite.
Je m’ébrouai. Je repartis, motivé, pressé d’en finir, en direction de la route. J’allais devoir y faire de l’autostop. Il ne passait pas grand-monde par ici, mais bon, avec un peu de chance…
Je parvins sur le ruban de goudron qui détonnait tant au cœur de la campagne. Au loin, les collines évoquaient des dromadaires assoupis après une tempête de sable. Le vent avait amené des graines et des forêts y avaient germé tandis qu’ils s’étaient fossilisés.
Je devenais aussi fou que le monde qui m’environnait. Je m’apprêtais à me positionner sur la route, pour attirer le chaland, lorsqu’un grondement de moteur secoua le ciel.
Un Stuka survola la cabane en bois et largua une bombe qui la transforma en tas de cendres.
Un coup de klaxon me vrilla les tympans, et me bouta hors de mon délire. C’était la camionnette du boulanger. Il ralentit. Il venait d’achever ses livraisons et il me fit bien sentir que j’avais bien de la chance, oui…
Il me prit à bord en m’engueulant.
« Quoi ? Vous avez oublié de faire le plein ? C’est comme si moi j’oubliais de faire le pain. »
Et il éclata de rire.
« Vous allez où ? »
« Je n’ose vous le dire. »
La tête déjà pleine de ses reproches, je me retournai juste avant le premier virage et je vis l’épouvantail, dans le champ, dont la cape rouge volait au vent, et qui me faisait coucou d’une main que je ne lui soupçonnais point.
Le ciel était bleu et le corbeau qui escortait la camionnette était noir.
Une mer rouge, un tsunami de sang.
Je venais de tomber en panne d’essence devant un champ de coquelicots. Je n’en avais jamais vu autant en si peu d’espace. Il y avait une cabane en bois au beau milieu de la plaie. Un caillot au sein d’une hémorragie.
Mon éditeur m’avait commandé un recueil de nouvelles. J’avais eu le malheur de lui dire qu’un écrivain n’était jamais en vacances.
Je savais déjà comment commencerait mon premier texte. Le boulanger me parlait de la pluie et du beau temps. Surtout du beau temps.
« Dites-moi, mon sauveur, le corbeau qui nous suit, là, c’est le vôtre ? »
« Un corbeau ? Où ça ? Je rêve ou vous avez pris la pluie… Vous connaissez le supplice de la goutte d’eau ? »
Je n’ai pas répondu.
« Vous ne me répondez pas ? Pourquoi ? »
« Ça croasse trop fort dans ma tête. »
« Vous avez aussi pris la foudre, apparemment. »
J’ai regardé mon sauveur de profil. C’était celui de l’épouvantail. J’ai décidé de poursuivre la route à pied. Mais il n’a pas voulu s’arrêter.