Ce jour-là, il faisait un temps magnifique. Normal, au mois de juin, mais bon, les « épisodes cévenols », pressés de mettre du gris, et parfois du noir, là où il y avait du jaune d’or, jouaient souvent au chien dans un jeu de quilles. Les nuages s’abstenant de dessiner les contours de chaque élément de la meute, oreilles tombantes ou dressées. Je m’étais dit que c’était le temps idéal – non sans espionner l’horizon, par où risquait de se pointer les légions de cumulonimbus – pour visiter les ruines du château de Jonchères, en Haute-Loire. Depuis le temps que j’en rêvais devant un bon feu de cheminée, me remémorant les innombrables batailles que j’organisais, enfant, sur la table du salon, archers contre arbalétriers par-dessus des remparts fendues de meurtrières vomissant la mort masquée.

Pas question de monter à bord du train touristique des gorges de l’Allier, en gare de Langogne, non. Par la route, oui, malgré un sacré détour. Ici, à cause des nombreux virages et de l’étroitesse des routes, les distances se calculent en temps. Pas envie de suivre le guide du patrimoine tel un mouton au cœur d’un troupeau. Pas brebis galeuse, mais presque. Je tenais à mon indépendance même en vacances.

De toute façon, je savais que ce castel moyenâgeux avait été bâti au XIe siècle et moult fois retapé, à la suite de tant de sièges. Le donjon était encore debout et couronné de créneaux cariés. J’avais souvent imaginé des sentinelles exposées aux flèches enflammées des Sarrasins. Un « coup de jeune » leur eût permis de s’abriter de la mort aux ailes de feu. Elle aurait ricoché sur une matière bien plus imperméable que leurs écus.

J’avais lu son histoire sur pas mal de fascicules vantant son rôle de gardien, perché sur un éperon rocheux, du passage entre le Velay et le Gévaudan.

Je m’étais garé sous un arbre dont j’ignorais l’essence. Ses racines, affleurant, évoquaient un nid de serpents. Elles me parurent néanmoins inoffensives. Le tonnerre a retenti, dans le lointain, au moment où je descendais de voiture. Etais-je victime d’une hallucination auditive ?

Le neurologue m’avait averti.

« Vous verrez, vous entendrez des bruits qui n’existent que pour vous. Vous avez eu de la chance que votre tumeur ne soit pas inopérable. Au fil des jours, ces stigmates disparaîtront, mais il faudra faire avec pendant quelques mois encore. »

« Pas de visions ? »

« Peu probable… mais ça arrive. La plupart du temps, elles ne durent pas. »

« Et les hallucinations auditives… elles, elles durent, c’est ça ? »

« J’ai eu un patient qui passait des nuits blanches parce que quelqu’un ronflait dans son lit. »

« Et il n’y avait personne. »

« Voilà. »

 

*

 

Le soleil a été voilé par un gros nuage gris, je me suis assis sur une racine, attendant l’orage. Je n’étais point en danger, c’était une légende, la foudre frappant les cimes. Il y avait le donjon, une denrée, une proie tellement plus comestible, avec son chapelet de siècles. Je l’ai imaginé se fracturant en deux parties symétriques qui écrasaient les touristes du train touristique. Les rescapés insultaient le guide du patrimoine : une fois de plus, il n’avait pas su gérer l’affaire. Comment se comporterait-il si le convoi déraillait ? Un sourire sarcastique m’a défiguré. Nul besoin de me mirer dans une flaque d’eau pour apercevoir mon double négatif, tellement avide de souffrance et de malheur.

La grisaille a libéré la lumière et l’azur a repris possession du ciel. J’ai voulu me lever… Impossible. La racine s’était enroulée autour de ma jambe et…

Je me suis ébroué et tout est rentré dans l’ordre.

« Monsieur, monsieur… »

Une voix d’enfant.

« Oui ? »

« Il ne faut pas s’asseoir sur ces racines. »

« Et pourquoi donc, gamin ? »

« Elles vous scrutent, et si vous ne leur plaisez pas, elles vous ligotent à l’arbre. »

« Bien sûr. Tu as beaucoup d’imagination, gamin. Tu t’appelles comment ? »

« Raoul. »

« C’est un prénom de vieux, ça. »

« Mais… je suis vieux. »

Il est parti d’un pas alerte qui s’est appesanti à mesure qu’il s’éloignait. Après avoir parcouru cent mètres, il avait visiblement vieilli d‘un demi-siècle. Je me suis demandé si les stigmates de ma tumeur ne me jouaient pas des tours. J’ai voulu vérifier, je me suis allongé dans l’herbe, entre deux racines. Il m’avait bien semblé qu’elles avaient frémi. Un petit somme de dix minutes ne pouvait pas me faire de mal, j’avais l’habitude des micro-siestes. Le monde redevenait normal en mon absence.

 

Le gamin octogénaire ressemblait étrangement à l’un de mes amis d’enfance – j’en avais gardé pas mal sous la main. Celui qui s’asseyait toujours à côté de moi, au début pour me copier dessus, ensuite parce que nous étions devenus potes. Il avait un penchant surtout à l’occasion des dictées. Je le laissais faire parce qu’il m’était sympathique, et me flattait. C’est lui qui relisait mes rédactions.

« Moi, je ne pourrais pas écrire comme toi, j’ai des idées, mais je suis incapable de les développer. Toi, tu mets de la chair sur les os. »

« Tu voudrais me proposer des idées… et que je les enrobe ? »

« Oui. Comme ça, plus tard, on pourra se faire éditer, et il y aura nos deux noms sur la première de couverture. »

J’ai lorgné les ruines du château. Etait-il possible de remettre un peu de chair sur ses vieux os ?

 

Une pensée vagabonde m’a aiguillé sur une voie de garage. Je pédalais sur une cyclo-draisine qui mettait mes mollets à la torture.

J’avais un autre ami d’enfance – rencontré lors de ma première année de collège – qui était devenu prestidigitateur. Il me faisait peur avec ses tours de con. Il changeait de vieilles cartes postales en paysages récents, accompagnés d’une écriture inclusive. De jaunies, elles avaient viré « à la mode ». Il m’avait trimbalé sur les marchés où il faisait son numéro sous le nez des vendeurs.

« Voyons, cher monsieur, vous m’avez vendu une carte postale vierge. Je veux du vieux, du qui sent la poussière. »

« Mais c’est vous qui l’avez choisie dans le tas… »

« Je n’ai pas regardé les autres. Le hasard vous a desservi, je suis désolé. Il n’empêche, je suis collectionneur de vieilles cartes postales, et celle-ci sort à peine des presses. Vous êtes un escroc. »

Il rattrapait vite le coup, mais il arrivait que le vendeur se fâchât tout rouge. Mon ami le calmait en lui achetant tout le lot à un bon prix.

Un peu plus tard, il m’avait donné une photo de ses grands-parents datant de la fin du XIXe siècle.

« Garde-la précieusement. C’est une expérience au long cours, mais je suis sûr de moi. Il n’y a rien de magique là-dedans. Mes grands-parents vont rajeunir au fil des ans, sur le papier jauni. Je compte sur toi pour vérifier, toutes les fins de mois, comme pour un bulletin de salaire. »

Il me filait la trouille, mais je lui obéissais. Il était doué pour jongler avec les mirages.

 

Une autre image s’imposa à mon esprit, incongrue. Celle de ma sœur, vieillissante, qui se maquillait tellement, afin de paraître vingt ans de moins, qu’elle en faisait dix de plus. Je n’aurais pas voulu la voir au lever.

Je chassais cette image comme si une mouche avait atterri entre mes sourcils, me faisant loucher.

C’est l’image qui s’envola.

 

« Monsieur, ne vous laissez pas hypnotiser par ces ruines… C’est un piège. Bientôt, va vous apparaître le château tel qu’il a été bâti au XIe siècle. Je suis bien placé pour vous en parler, j’ai été sa victime. Je viens souvent par ici, histoire de vérifier s’il recommence son cinéma rien que pour mes beaux yeux. »

Je l’avais laissé débiter sa tirade, probablement apprise par cœur, son débit m’ayant semblé mécanique, comme s’il lisait un prompteur.

Je me suis levé, m’appuyant sur une racine qui vibra sous mes doigts.

Il me tendit une main virile que je m’efforçai de serrer sans mollesse.

« Je m’appelle François, François Jolivet, je suis l’ancien guide du patrimoine du train touristique. J’ai démissionné après que ce satané château m’a piégé. Il m’est apparu beau comme un sou neuf alors que je vantais les siècles de l’avoir miraculeusement épargné. J’ai été métaphoriquement lapidé par les voyageurs, déçus d’avoir été trompés sur la marchandise. Les touristes qui viennent du nord sont très incultes, alors… »

J’aurais pu croire qu’il se foutait de ma gueule, moi qui m’abritais sous un arbre alors qu’un orage avait menacé, mais non. Avec ce que j’avais vu, dans ma tête, il était clair qu’un phénomène sans nom possédait l’âme de ce castel moyenâgeux.

« Je vais vous étonner, mais je vous crois. »

« Je parie qu’il vous a déjà embobiné… »

« Exactement, on peut dire ça comme ça. Il m’a fait son cinéma, oui. »

Il y a eu un violent courant d’air, comme si le vent s’était subitement levé pour nous amener quelques nuages, chargeant flan contre flan tels des éléphants.

Je me suis retrouvé seul, debout à trois pas du tronc de l’arbre dont l’écorce fumait, maintenant. J’ai eu le réflexe de l’arroser de terre comme s’il prenait feu. Les racines ont ondulé avant de s’immobiliser, de retour dans le vrai monde. L’écorce a cicatrisé en un éclair. J’étais désormais son ami.

Mais où était donc passé l’ancien guide du patrimoine ?

« Je suis ici. »

« Où ? »

« Dans votre tête. »

J’ai enlacé le tronc de l’arbre dont j’ignorais l’essence et un inénarrable bien-être a coulé dans mes veines, imitant la sève au printemps.

 

*

 

Dix minutes ont passé. Je me suis approché des premières ruines à pas de loup. Des papillons voletaient autour de moi tandis que je pestais contre les touristes qui, comme moi, venaient par la route, mais se garaient dans l’herbe verte. J’en étais là de mes pensées lorsque j’ai entendu tintinnabuler des clochettes. Je me suis retourné et j’ai immédiatement été émerveillé par la jolie bergère qui sifflotait en brandissant gentiment un bâton. Une vingtaine de brebis contrôlées par un seul Border Collie. Il m’aperçut et vint me humer les chaussures. Il m’avait visiblement accepté sur son territoire car il repartit, en trottinant, faire son taf. La jeune femme, d’une insolente blondeur, feignait de m’ignorer, minaudant comme une diva. Elle a attendu que je lui dise bonjour, de loin, d’un signe de la main, pour faire semblant de découvrir ma présence.

« Bonjour, mademoiselle. Je visite les ruines, et vous détonnez méchamment. »

Elle avait haussé les épaules. Avait-elle quelque intérêt à se faire passer pour une sauvageonne, telle Emmanuelle Béart dans Manon des sources, le film de Claude Berri, d’après Marcel Pagnol ?

« Vous détestez les flatteries ? Vous avez raison. Bonjour, je m’appelle Franck. »

« Vous ne devriez pas rester ici. Pas maintenant. Il va se transformer. »

« Vous parlez de qui ? »

« Du château. »

« Il va se transformer et vous allez rester là ? Mais se transformer en quoi ? En loup ? »

Le Border Collie avait compris à qui je faisais allusion car il se mit à grogner, ce qui effraya les brebis les plus proches.

« Vous voyez, vous perturbez mon troupeau ? »

« Vous ne m’avez pas répondu. Il va se transformer en quoi ? »

Elle resta à distance, immobile. Sa voix portait loin. L’acoustique, probablement. L’écho devait se régaler.

« Surtout pendant les batailles. » pensai-je.

« Tout ce que je peux vous dire, c’est que si le train touristique n’est pas en service, le matin, c’est à cause de… »

Un milan royal nous survola en criant.

« Ça ne va pas tarder. Moi, je ne risque rien, j’appartiens à son passé. Je n’ai jamais pu le suivre lorsqu’il rejoint le temps de sa splendeur. »

« Et c’était quand ? »

« Quelques jours, à peine, après avoir été bâti. Le Seigneur Gilles de Rauret, de la Baronnie du Velay, a festoyé durant de longs jours. Et puis… les Sarrasins sont arrivés… »

« Ils n’ont guère tardé. »

« Il y avait des espions dans tout le Gévaudan. Ils se sont reproduits, et c’est leur descendance que la Bête a choisie pour commencer son festin. »

« Elle était islamophobe ? »

« Pardon ? »

J’ai souri. Elle s’exprimait comme un guide du patrimoine. Décidément…

J’avais décidé d’entrer dans son jeu. Elle me paraissait mentalement perturbée. L’idiote du village ? Mais quel village ?

Il y avait bien une gare, en contrebas, mais elle était désaffectée, et Rauret se trouvait à un quart d’heure de route.

 

La jolie blonde a rejoint son troupeau et je me suis aventuré dans les ruines. Au pied du donjon, il y avait un rocher étrangement plat. On pouvait y faire frire des œufs. L’image m’amusa et je grimpai sur cette étrangeté. Pas question d’y surfer dessus. Je me sentais euphorique, soudain. J’ai eu un vertige, comme s’il avait bougé. Il n’était pourtant pas en équilibre instable, ni n’avait le moindre socle tels certains blocs de granit du Sidobre, dans le Tarn. La sensation de chevaucher un monstre ensablé qui essaie de s’extraire de sa prison.

« Descendez de là ! Vous allez tomber et vous faire mal ! »

La surprise m’a fait obéir à la manière d’un gamin pris sur le fait.

« Désolé, j’ignorais que c’était défendu de monter dessus. C’était tentant. Et vous êtes qui ? »

« Le gardien. »

« L’interdiction n’est indiquée nulle part. Je suis sûr qu’on y pique-nique… »

« Ils arrachent le panneau. Je dois sans arrêt en planter un autre. J’ai même songé à un épouvantail, pour solliciter leur fibre humoristique. Mais il a été déraciné, lui aussi. »

« Dites, je n’ai pas rêvé, il a bien bougé… »

« La terre est meuble dessous. »

« Mais qu’est-ce qu’elle fait là, cette grosse pierre ? Elle est tombée du ciel ? »

« La légende dit qu’on a enterré, ici, la Bête du Gévaudan après que Jean Chastel l’a tuée. »

« Les livres d’Histoire donnent une autre version. »

« Oui, je sais, mais bon, chez nous, les livres d’Histoire, on les brûle. »

« C’est le Moyen Age ? Vous n’avez rien d’un gueux… Bref. Pourquoi ce gros rocher sur sa tombe, si c’est vrai ? »

« Pourquoi ? Parce qu’elle se débat et cherche à s’évader… »

« Elle ressuscite, c’est ça ? »

« On le dit. Les nuits de pleine lune, ses yeux s’ouvrent, son cœur recommence à battre, et elle cherche à sortir. »

« Mais elle peut creuser un tunnel avec ses griffes… »

« Ses griffes, elles ont été coupées. »

« Mais… les griffes, ça repousse… même après la mort… »

« Je n’y peux rien, si les gens du Velay sont crédules. J’ai eu la chance, moi, d’être allé dans une bonne école. Je crois qu’ils font ça pour dissuader les touristes de les envahir. Ce sont des Sarrasins, pour eux. A Rauret, le village le plus proche, ils éprouvent le besoin de reproduire pacifiquement les grands sièges d’antan. J’y suis né. Je m’efforce de les faire évoluer, mais c’est compliqué. »

« Et… qui vous paie pour monter la garde ? »

« Personne. Je fais du zèle. Et puis, à dire la vérité, ça tombe bien, parce que la jolie blonde, la bergère… vous l’avez sans doute aperçue… »

« Et vous êtes amoureux d’elle. »

« Nous sommes tous amoureux d’elle, à Rauret. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle vit en sauvageonne dans une bergerie, avec ses bêtes, au-delà des arbres. »

« Vous êtes vraiment surprenant. Si on m’avait parlé de vous, j’aurais pensé qu’on se foutait de ma gueule. Vous êtes un homme paradoxal. »

« Et vous, un touriste indépendant, n’est-ce pas ? »

Il éclata de rire.

« Allez, vous pouvez rester dans le coin, évidemment, mais attention à ce rocher… Vous avez raison, il bouge. J’en ai vu tomber et se faire mal. Ils se prenaient pour le surfeur d’argent. »

Il s’est retiré sur la pointe des pieds, en évitant les taupinières. Il m’avait bien semblé qu’elles n’étaient point là, tout à l’heure.

 

*

 

Je n’ai pu résister longtemps au plaisir de pisser un coup contre le donjon. Puis je l’avais palpé comme si je cherchais une veine saillante où planter ma seringue. Il était granuleux. Il vibra sous mes doigts. J’ai cru perdre la tête. On eut dit qu’un moteur s’était mis en route. J’ai essayé d’atteindre une meurtrière, en vain. L’entrée avait été bloquée par un éboulis. J’ai levé les yeux au ciel. La tour avait encore la force de provoquer les nuages, mais se trouvait dans l’incapacité de leur crever la panse en les mordant car édentée. De là-haut, on devait dominer la vallée de l’Allier, et s’il m’était impossible de franchir la porte, je pouvais renoncer à une vue imprenable sur le Gévaudan. J’ai envié toutes les sentinelles qui s’y étaient perchées, tutoyant les étoiles, la nuit.

La vibration s’est accentuée. J’ai collé une oreille contre la paroi rugueuse. Après la piqûre, l’auscultation.

« Ils arrivent ! »

« Quoi ? »

« Mettez-vous à l’abri, là-bas, sous ces arbres ! »

« Mais j’en viens ! »

« Retournez-y ! »

La voix provenait du sommet du donjon qui me parut, soudain, tellement plus haut.

« Mon Dieu ! Et si j’étais responsable de ce changement… Avec ma manie de laisser des messages comme un chien… »

Une flèche cingla l’espace avant de siffler à mon oreille. Elle me frôla et ricocha sur la paroi. Je dus me baisser. Elle était brisée lorsqu’elle atterrit dans l’herbe grasse.

Les Sarrasins ?

« Mais non ! Les Anglais ! »

J’étais prêt à leur conseiller d’utiliser les catapultes pour lancer des cochons vivants sur la horde enturbannée. J’ai couru jusqu’à l’arbre dont j’ignorais l’essence et failli me prendre les pieds dans les racines affleurant.

« Montez dans l’arbre, elles vont s’énerver ! Elles n’aiment pas les vibrations des pas frappant le sol, et là, nos assiégeurs sont nombreux, et leurs archers pas maladroits. »

« Mais qui êtes-vous ? C’est de la folie. Je suis venu visiter les ruines, pas participer à une bataille du Moyen Age. »

« Qui je suis ? Peut-être votre ange gardien. Grimpez ! »

« A mon âge… est-ce bien raisonnable ? »

« La peur rajeunit les artères. »

Je me suis exécuté et, en effet, j’avais retrouvé une énergie que je croyais perdue à jamais. C’est de là que j’ai assisté au miracle.

Le château était intact. Des soldats de plomb, tant les armures brillaient au soleil, étaient parvenus au pied des remparts, les premiers grimpant sur des échelles d’assaut. Il était évident que l’effet de surprise…

« Mais où sont les défenseurs du château ? »

« A la pêche. »

« Comment ça ? »

« Le Seigneur Gilles de Rauret, de la Baronnie du Velay, a signé un armistice, mais ces salauds d’Anglais ne respectent rien. »

Il n’y avait personne autour de moi, et toujours cette voix…

« Il faut libérer la Bête ! »

« Vous délirez ? »

« Non, hélas ! Elle défendra son territoire à vos côtés ! »

Et j’ai réalisé que cette bataille avait eu lieu quatre ou cinq siècles avant ses exactions en Gévaudan.

« Sous le rocher plat ! Elle est sous le rocher plat ! »

Un grand éclat de rire retentit.

« Je sais ce que je dis. Si elle est capable de ressusciter après avoir été tuée par Jean Chastel, elle s’est probablement réincarnée sous l’apparence d’un loup géant. Si ça se trouve, avant, c’était un dragon, et elle va leur griller la couenne. Un barbecue, je vous dis ! »

« Mais que ferait-elle sous ce rocher, plusieurs siècles plus tôt ? »

« Le temps se mord la queue. Ça ne coûte rien d’essayer. Sinon, il faudra compter sur les pêcheurs pour faire le poids, et ça sera trop tard ! »

« Mais… ils ne sont pas armés ! »

« Raison de plus ! Prenez cinq ou six hommes et soulevez le rocher plat ! »

« Mais il n’y a pas de rocher plat au pied des remparts. C’est une table, et elle est à l’intérieur, dans la salle des banquets. C’est un granitier du Sidobre qui l’a sculptée en l’honneur se notre Seigneur Gilles ! »

Cette autre voix, il me semblait bien la connaître.

C’était celle de l’ancien guide du patrimoine

 

Je me suis réveillé, prisonnier des deux racines entre lesquelles je m’étais assoupi.

« Vous êtes encore là ? Heureusement que je suis revenu, ces racines sont capables d’étrangler un bœuf. Il y avait une jolie bergère, dans le coin, autrefois, elle s‘est suicidée après qu’elles ont égorgé son chien, un magnifique Bordier Collie. »

« Mais ça fait combien de jours ? »

« Que nous nous sommes vus, la première fois ? »

« Oui. »

« Trois. »

« Quoi ? »

« Et vous avez de la chance, il paraît qu’un loup rôde… Allez ! Rentrez chez vous ! Je suis sûr que vous avez faim, et surtout soif ! »

Je me suis levé avec l’aisance d’un jeune homme. Ma voiture était à l’ombre. J’avais de la chance, car je ne me serais point vu empoignant un volant brûlé par le soleil se reflétant sur la pierre. Son aile avant gauche avait été griffée par un gros animal.

« Vous voulez que je vous donne l’adresse d’un bon garagiste ? Avec lui, elle cicatrisera en moins d’une semaine. »

« Non, non, vous êtes bien aimable, mais ça ne sera pas nécessaire. »

J’étais pressé de partir. J’ai pensé que si ses pneus avaient été crevés par l’animal qui…

J’avais l’impression de déserter une salle de cinéma après avoir été saoulé par des images et des sons destinés à rendre les scènes plus réalistes. Un milan royal a crié dans le ciel, conchiant le pare-brise au passage.

C’est peut-être moi qu’il visait.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

De retour à la maison, je me suis précipité dans la salle de bains. Un coup d’œil au miroir. Je crus défaillir. Une envie folle de hurler ma joie.

J’avais trente ans.

J’ai immédiatement songé que la jolie bergère, si elle me voyait… Mais non, je délirais. Elle s’était suicidée.

C’est là que j’ai eu l’idée de vérifier quelque chose.

La photo des grands-parents de mon ami prestidigitateur.

C’étaient maintenant des nouveau-nés et leurs vêtements…

J’ai dansé en chantant à tue-tête.

Je n’avais pas encore regardé la réalité en face. Je ne pourrais plus, désormais, retrouver mes amis, mon neurologue, mes rares parents, car comment leur expliquer que j’avais égaré quelques années en route…

 

Je suis retourné dans les ruines du château de Jonchères. Je me suis assis sur le rocher plat.

« Bonjour, monsieur. Vous n’auriez pas l’heure, par hasard ? »

Je me suis retourné d’un bond.

Ce n’était hélas pas la jolie bergère.

« Oui, je l’ai, mais non, si je m’en sépare en vous la donnant, je vais redevenir vieux. »

Elle ma regardé comme si j’étais l’idiot du village et s’est enfuie en courant. Sa jupe se retroussait joliment à chacune de ses foulées.

Je n’avais même pas eu le temps de lui demander son âge, en échange de l’heure.

 

« Je crois que vous avez fait une rechute. La tumeur est de retour. Et, cette fois, elle est très mal placée. »

Comme un imbécile, je m’étais endormi dans la salle d’attente du neurologue.


Publié le 13/01/2026 / 1 lecture
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