Dario (extrait du roman en cours)

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Quand j’ai ouvert la porte, la maison était rangée, bien nette. Ça sentait bon même. Et sur la nappe de la cuisine, ma préférée, la rouge à pois blancs, il y avait un petit mot avec beaucoup de fautes signées Dario. Lui et sa femme venaient parfois avec leur petite fille, Gabrielle pour profiter du jardin quand il faisait beau. C’était toujours ouvert derrière.
Dario, c’est mon voisin. Il est albanais. Sa femme, je ne sais pas. Enfin, je sais qu’elle est albanaise, mais j’ignore son prénom parce que Dario, quand il explique, souvent, on ne comprend pas. Ça dépend si ça l'intéresse ou pas. Avec la couche de nicotine qui tapisse le fond de sa gorge et son accent des Balkans en plus, je ne sais toujours pas si la femme de Dario s’appelle Pipette, Popette, Gipette ou Ginette. Les fois où je lui ai redemandé, il m’a ressorti des nouveautés.
On ne se voit pas souvent, Dario et moi. Juste parfois, devant le commerce à remettre de l’esthéticienne en face. Le quartier n’est pas très commerçant. Il a dû l’être avant. Avant qu’ils multiplient leurs saloperies de zonings commerciaux tout autour de la ville et de ses 20 000 petits habitants. Il n’y a plus qu’une pharmacie, un coiffeur, un kebab et une boulangerie par ici. Quand je rentre avec mon pain et que Dario fume sa première clope, tranquille, sur le coin, on se retrouve, lui et moi, chemise blanche et casquette, deux planètes par hasard alignées qui causent un court instant. Même sans comprendre grand-chose à ce que raconte Dario, j’aime bien l’écouter. Les mots français dans l’Adriatique se heurtent comme des auto-scooters sur la foire. Des pare-chocs se percutent, s’amortissent, tout en rondeur caoutchouteuse.
Dario a fait toute sa vie dans le taxi, mais il a dû arrêter. Son dos et puis pas que. Un soir dans son taxi qu’il bavardait avec une dame chic chargée dans les beaux quartiers et que ça ne bouchonnait pas moins que d’habitude, il s’était passé un truc. Au cours d'un bavardage agréable, après qu'elle lui ait demandé de quel pays il venait et qu'il répondît : « Albanie. Je viens Albanie. » Elle ne lui avait plus adressé la parole.
Quand il me parle, Dario, il ne me regarde pas dans les yeux, il regarde ma bouche. C’est un peu étrange, mais je me suis habitué. Quand c’est lui qui raconte, moi non plus, je ne regarde pas ses yeux parce que mon regard est aspiré par le bouton de sa chemise à hauteur de son nombril qui menace d’exploser. C’est pas que Dario soit gros, c’est que ses chemises sont étroites, tendues au niveau de l’abdomen comme les élastiques à vélo sur les porte-bagages marocains en route vers le bled.

Publié le 29/03/2026 / 3 lectures
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