Dans ce monde, une seule loi régnait : personne ne pouvait être différent.
On nous apprenait tous la même règle :
Ce que tu ressens n’a aucune importance.
Sois comme les autres, c’est tout ce qu’on te demande.
Conforme-toi, sinon on trouvera le moyen de te faire disparaître.
Rien ne doit être de travers dans un monde parfait.
J’ai vécu dans ce monde-là.
Pour vous, les mondes dystopiques ne sont que fiction.
Pour moi, ce monde, votre monde, a été longtemps ma dystopie.
J’aimerais vous dire qu’elle ne l’est plus.
Mais faut quand même pas rêver.
Les vieux, comme moi, savent qu’il faut toujours résister, se battre.
Rien n’est jamais gagné.
Souvent, tout recommence.
La haine a toujours faim.
Je suis né presque à la fin des années 50, dans un p’tit monde parfait,
un monde en noir et blanc : une sorte de Pleasantville.
Contrairement aux Américains, nous, on parlait français : des Canadiens-Français.
La différence, c’est que chez nous, ça sentait le clergé à plein nez.
Pas pour rien qu’aujourd’hui on sacre comme des charretiers.
Ils nous ont tellement fait chier.
Comme dans le film Pleasantville,
il y avait ces piles de pancakes avec un coulis de fraises,
les sourires figés, feignant un air sympathique,
dans un monde puritain où l’idée même de plaisir sexuel était une révolte.
La Révolution tranquille avait frappé à la porte.
Pas de grande manifestation, juste un ras-le-bol généralisé.
Et ce monde a persisté jusqu’au seuil des années 70.
À 12 ans, j’ai appris que mon corps était un ennemi.
L’Église me le hurlait.
La loi l’écrivait.
L’école l’exigeait.
La société le réclamait.
Et moi, bien sûr, je l’ai cru.
Une sensation d’étouffement me serrait la gorge.
Les mains moites, je retenais un tremblement.
Rien ne devait paraître.
Je suis en noir et blanc.
J’imite un pan de mur.
Discret.
Invisible.
Mais là. Bien là.
Malgré moi.
Si on me découvrait à l’école, c’était fini pour moi.
Chaque geste suspect pouvait être dénoncé.
Il y avait des yeux partout.
Ils surveillaient.
J’ai appris à me tenir droit, à bomber le torse,
à marcher les jambes écartées,
les bras serrés autour du corps.
Limiter les mouvements trop amples.
Mon corps ne devait pas me trahir.
Je vais à la douche avec les autres, après le cours d’éducation physique.
Il ne faut pas que je bande, même si un camarade me touche, juste pour rigoler.
Je déteste ce mot qui colle à ma peau.
Ce mot me fait vomir.
Mais c’est ce que je suis.
Pour passer inaperçu, je me revêts d’une peau de p’tit caïd.
Je ne veux pas être ce p’tit fif de merde.
J’apprends à rire des gars efféminés.
Les tantouzes, les tapettes.
C’est ce que je suis.
Je les insulte.
Je suis un lâche.
J’ai mal.
Je me déteste.
Je voudrais mourir.
À 15 ans, j’ai une blonde.
Comme les autres.
Pendant que les autres gars découvrent les premiers élans amoureux,
avec de magnifiques jeunes filles,
dans les cinémas, à s’embrasser, à se caresser…
Moi, je fais semblant.
Je la caresse, je l’embrasse, je la tripote.
Ses lèvres sont douces, son parfum sucré.
Elle ressent quelque chose. Moi, rien.
J’ai la gorge sèche.
Le cœur tout autant.
Aucune flamme dans le pantalon.
Espèce de p’tite tapette de merde.
Bande, espèce de moumoune.
Moi, je pense à Luc, le gars qui joue au hockey.
Il m’a souri l’autre jour.
J’imagine ses lèvres. Je sens sa sueur.
Ça y est, ça lève.
Je me fonds dans le décor.
Personne ne doit deviner qui je suis.
Je dois faire plus que le nécessaire.
Coûte à devenir le plus gros con qui puisse exister.
Survie oblige.
Ma porno, à l’époque : les catalogues de grands magasins.
Les pages de sous-vêtements pour hommes.
Et le p’tit crisse de Pomerleau qui me travaille.
Ensuite, la culpabilité revient me hanter.
Ça t’excite, p’tite ordure.
À 16 ans, je veux crever.
Un gars m’a traité de tapette.
Parce que j’avais plus de petite amie.
Il a raison.
C’est pas normal.
Mais je dois montrer l’exemple.
Pour pas que ça s’étende.
Je serre les poings.
Je le frappe.
Je lui casse une dent.
On n’insulte pas un petit pédé.
Je joue le gros macho.
Celui qui n’accepte pas qu’on se foute de sa gueule.
Je remets les rumeurs à zéro.
Je nomme mon poing gauche :
Œil au beurre noir.
Et l’autre, le droit :
Chirurgie plastique.
Plus personne ne vient me faire chier.
Je leur fais peur.
Pas pour ce que je suis vraiment.
Mais pour la brute que j’incarne maintenant.
Personne ne doit me cracher dessus.
Je le fais très bien tout seul, merci.
Dans mon p’tit coin.
Je me cache.
Je braille.
Je me hais.
Espèce de p’tit enculé de merde.
Je vois un homme dans la piscine.
Son corps musclé, ses pectoraux, ses abdos.
Je devine la forme dans son costume de bain.
Son cul bombé…
J’ai du mal à cacher l’insurrection entre mes jambes.
Une douche froide et c’est réglé.
Mais encore faut-il que j’y arrive.
Inaperçu.
Je déteste mon corps qui perd le contrôle.
Je l’ai frappé pour me maîtriser.
Ma propre thérapie de conversion.
À 18 ans, je sais que mon désir est un délit.
J’essaie à nouveau de me faire une p’tite amie.
Bien sûr, rien ne change.
On ne peut pas persuader un corps d’obéir.
Je pense à l’homme dans la piscine.
Un gars sexy.
J’ai joué l’hétéro.
Moi, la vermine d’homo.
Je tombe amoureux d’un gars.
Il me sourit.
Se détourne quand je passe.
Il est peut-être comme moi.
J’attends.
J’ai peur de me tromper.
Il est étrange avec moi.
Au fond, c’est peut-être ça.
Je lui dis ce que je ressens pour lui.
Il me fuit, l’air dégoûté.
Maudit niaiseux, t’es con, t’es pervers.
Je tente de me suicider.
Je n’arrive pas à me conformer
à la norme imposée par la société.
Je me suis manqué.
Même ça, t’es pas capable.
Maudite tapette.
Même Dieu ne veut pas de moi.
Va chier, Dieu.
J’t’hais.
Tout ça c’est de ta faute !
Je me suis repris en main.
Des cours de judo, d’aïkido.
Je me prépare.
Si on veut me frapper,
me lyncher,
ou même me tuer.
Je les attends.
Personne n’est venu.
Je suis presque déçu.
Trop lâches pour venir m’achever ?
À 19 ans, je prends le chemin de la résistance.
Je croise le regard de mon prof de danse.
Lui, je sais qu’il est comme moi.
Il est troublé quand il me voit.
Ben oui, j’ai lâché le judo, l’aïkido, l’auto-défense.
Je me suis payé un cours de danse.
De jazz.
À chaque fois qu’il corrige ma posture,
Mon corps réagit.
Je sens qu’il le sait.
J’ai troqué mon jockstrap par une belt dance.
Une chance que j’ai cette ceinture de danse.
Rien ne paraît.
Il me résiste.
Je prends mon temps pour le séduire.
Son rôle, la différence d’âge, la responsabilité.
C’est à ça qu’il pense.
J’ai 19 ans.
Lui, 34.
Il a peut-être peur de moi.
Peur de se tromper.
Peur de recevoir un coup de poing s’il ose.
C’est moi qui vais faire les premiers pas.
J’ai trop envie de lui.
Et un soir, après un party…
C’est enfin arrivé.
En 1977, un jeune hétéro peut consentir à une relation à partir de 14 ans.
Un jeune homosexuel, comme moi, doit attendre 21 ans.
Ils appellent ça la justice.
Et moi, une parodie de justice.
Une mauvaise blague.
Une dénonciation, et on nous envoie en prison.
À 20 ans, je sors du placard,
devant les étudiants,
les profs à l’université,
devant ma famille.
J’en ai plus rien à branler.
Je suis révolté.
Je défends mes droits.
Et ceux des autres.
J’embrasse mon chum.
Je lui tiens la main.
Je ne baisse plus les yeux.
Je désapprends la haine que j’ai pour moi.
Je désapprends la honte.
Je désapprends la violence.
Je désapprends la culpabilité.
J’apprends à m’affirmer comme je suis.
Je réapprends la douceur.
Je réapprends les caresses.
Je réapprends la tendresse.
Je laisse la passion m’envahir.
Je n’ai plus peur du désir.
Je réapprends à céder à l’amour.
Je m’excuse pour les rôles qu’on m’a forcé à jouer.
À ceux et celles à qui j’ai menti,
que j’ai fait souffrir.
J’envoie chier votre monde dystopique.
C’était mon enfer.
Mais jamais, je ne retournerai en arrière.
Et je réalise que je sais maintenant…
Ça veut dire quoi, être libre.
Et vous, le savez-vous vraiment ?
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