Il y a un figuier dans mon jardin. Je ne l’aime pas et il me le rend bien.

Je n’ai jamais osé utiliser une hache. Peur de me blesser. Je l’ai arrosé avec de l’huile bouillante, en vain.

On cohabite.

 

*

 

Maman vivait seule depuis que papa était parti en voyage. Nous savions qu’il ne reviendrait jamais, l’avion s’était crashé dans le cimetière où il repose depuis. Elle avait insisté pour faire son deuil sans quiconque de la famille pour lui renvoyer son image. C’était sa façon de souffrir en silence. Ma mère était une femme paradoxale. Elle faisait la gueule lorsque j’obtenais une bonne note à l’école.

« Pas de quoi crier au génie ! Il va croire que c’est arrivé, et se laisser aller. J’en connais dont la moyenne a plongé du haut de la falaise qu’ils avaient escaladée en début d’année. Ils ont eu mal, arrivés en bas. »

Elle avait été institutrice, jadis.

Et il y avait eu la terrible nouvelle : elle avait un cancer. Elle se doutait que quelque chose clochait dans sa chair, mais repoussait sans cesse le moment de consulter un oncologue. J’ignorais qu’elle fût atteinte également de procrastination. Elle avait le don de dissimuler la gravité de ses soucis avec, plaqué sur son beau visage ridé, ce sourire qui la rendait si naturellement sympathique. Les enfants l’adoraient, les papas aussi. Elle avait perdu de son autorité d’antan, et ce n’était pas plus mal. Quand elle a appris qu’elle s’apprêtait à rejoindre son mari dans l’autre monde, elle m’a réclamé à son chevet. Elle avait quelque chose d’important à me dire. D’instinct, j’avais imaginé le pire. J’avais eu hélas raison. Mais il y avait autre chose. L’infirmière était encore là, j’avais reconnu son véhicule. J’ai attendu qu’elle s’en aille, faisant les cent pas sur le trottoir d’en face, où les platanes étaient assez rapprochés pour masquer ma déambulation de sentinelle. Je la connaissais forcément, c’était la fille de la sage-femme qui m’avait mis au monde. J’avais même failli lui faire la cour, mais son métier occupait trop de place dans sa vie, et elle avait quinze ans de moins que mes artères. Elle avait tenu à s’occuper de maman avant le grand départ, essayant de repousser la date et l’heure. Il y avait également la femme de ménage et les copines du quartier qui passaient la voir tous les jours. Il y en avait toujours une qui s‘y collait pour la border, le soir, une autre pour l’aider à déserter le lit, le matin. Elles étaient toutes allées au collège ensemble. Moi, ce qui m’inquiétait, c’était de la savoir passant ses nuits seule. Je m’endormais, une main posée sur mon portable. J’évitais de trop bouger malgré l’armée des cauchemars qui me prenait souvent à revers.

Au téléphone, elle était essoufflée comme si elle venait de courir. Il avait tintinnabulé à la manière d’une cloche appelant les fidèles, à l’heure de la messe. J’avais grimpé les marches deux par deux, l’ayant oublié dans la chambre.

« Toi, tu as monté l’escalier trop vite, mon fils. »

« Toi aussi, maman ? »

« A pieds joints. »

Elle s’était mise à tousser.

« C’est midi, maman. Tu n’appelles jamais à cette heure. »

« Tu mangeais ? »

« Une ratatouille. Tellement moins bonne que la tienne. Je n’ai pas la main verte comme papa, ni ton art de cuisiner. »

Il y eut un silence, que je rompis.

« C’est rare que tu appelles à cette heure. »

« Oui, c’est vrai. J’ai quelque chose d’important à te dire, mais je voudrais te le murmurer à l’oreille. Tu veux bien venir… »

« Tu as peur d’être sur écoute ? »

Elle a ri, mais a recommencé à tousser.

« Je finis de manger et je viens, d’accord ? »

« N’oublie pas le dessert. C’est plus indispensable que le pousse-café. »

« Les deux, ce serait abuser. Je sais, maman. Je sais. »

 

L’infirmière a traversé le boulevard en dehors des clous, semblant avoir deviné que j’étais là. C’était le cas.

« Allez-y… elle vous réclame ! Elle a quelque chose de grave à vous dire, et je suis de trop, apparemment. »

Même pas bonjour. Elle semblait méchamment vexée. Je l’étais, de mon côté, mais pour une autre raison.

Maman m’attendait, assise sur le lit, amaigrie, pâle et respirant fort.

« Tu veux que j’appelle ton médecin traitant ? »

« Non, non, ça va aller. Ça, je peux encore le faire. »

Elle avait demandé à l’infirmière de laisser la porte ouverte, et maintenant, il y avait des courants d’air.

« Bonjour, mon fils. »

« Bonjour, maman. Tu voulais me voir ? »

« Je veux tout le temps te voir… »

Son sourire, à peine esquissé, se transforma en grimace.

 

*

 

Je suis ressorti de chez ma mère totalement abasourdi par ce que je venais d’entendre. Ses yeux, profondément cernés, avaient été illuminés par un feu intérieur. Ce fut comme si de la braise s’apprêtait à jaillir de chacune de ses orbites creuses, au-dessus d’une épaisse couche de cendres. J’ai erré sur le trottoir, tête basse, pendant dix longues minutes. J’avais immédiatement remarqué que la voiture à caducée était encore là. Je m’étais dit, sur le moment, que l’infirmière avait un autre patient dans le coin. Je me trompais. Elle a surgi de derrière un platane tel un fauve à l’affût.

« Vous êtes encore là ? »

« Comme vous voyez. Elle a tout dit ? »

« Tout, oui. A vous aussi ? »

« Oui. »

« Et vous en pensez quoi ? Qu’elle a perdu la tête ? »

« Pas forcément. Ma mère m’avait confié qu’un lourd secret plombait sa vie, secret qui vous impactait directement. Maman a cru que c’était le décès de votre père… »

« Le décès de mon père ? »

Elle sembla feindre de ne point m’entendre.

« … qu’elle commençait à délirer, terrassée par les souvenirs. »

« Et votre mère est au courant depuis le début ? »

« Depuis qu’elle vous a mis au monde, oui. »

« Comment ça ? »

« Juste avant le travail, elle lui a dit qu’elle allait mettre au monde un bébé très spécial. »

« Elle en avait l’intuition ou… »

« Non, non. Votre grand-mère avait ce don mais ne l’a jamais utilisé. »

« Et mon père ne s’est rendu compte de rien ? »

« Il était trop obsédé par son travail. Ecrivain, ça vous prend la tête jour et nuit. Et il arrive qu’un personnage hante vos nuits. »

« Vous en parlez comme si vous-même… »

« Mon fiancé est romancier. Il se réveille en pleine nuit et hurle le nom de ses héroïnes. Il me trompe avec beaucoup de femmes… Mais tant que c’est sur le papier… »

La déclaration de ma mère l’avait visiblement bouleversée, elle aussi.

« Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi elle  vous a mis dans la confidence. »

« Probablement parce qu’elle craignait de ne pas en avoir le courage, une fois que vous seriez devant elle. »

« Elle a répété la scène comme une actrice ? Elle était donc persuadée que son cancer lui laisserait le temps de se libérer de ce poids avant de partir. Elle a lâché du lest avant de décoller. »

Pendant que nous devisions, frisant la discorde, je m’étais machinalement adossé au platane. Des piétons gloussaient à notre vue. Ils devaient s’imaginer que je jouais le rôle de la fille se faisant draguer par un gars. La modernité de notre époque permettait cette évocation.

Elle est retournée à sa voiture sans un au revoir, gênée par la tournure que prenaient les événements, ou fâchée de n’avoir point été la seule à partager ce secret avec sa mère. Elle exagérait. J’étais tout de même le principal concerné…

J’ai un peu marché, sous le regard d‘un enfant qui jouait aux billes, tout seul dans le caniveau. Puis j’ai regagné mes pénates en roulant lentement. J’avais une subite envie de dormir. Envie de déserter ce monde… pour n’y revenir que lorsque je le déciderais…

L’instinct guiderait mes pas. Là, je me sentais vide. J’étais monté à bord de ma voiture comme si j’avais gonflé au point d’avoir besoin d’un chausse-pied pour me mettre au volant.

J’ai fait coucou au gamin, qui m’a rendu mon coucou. Je l’ai envié si fort que j’ai raté une vitesse.

 

De retour à la maison, je me suis allongé sur le canapé et j’ai repensé à tout ce que m’avait dit maman. J’avais été dans le déni jusqu’à ce que je lise la sincérité, et non la folie, dans son regard. J’ai été capturé par un sommeil comme tombé du ciel. Je l’entendais me parler du don dont elle avait été privée, à la naissance, mais qui avait concerné toute sa famille depuis plus d’un siècle.

Et j’ai rêvé. Revisitant le mythe de Daphné, la nymphe qui s’était transformée en laurier pour échapper à la concupiscence d’Apollon.

Je me suis réveillé d’un bond. J’ai failli tomber de mon perchoir. Dans le songe, c’est moi qui me changeais en arbre, un platane, tandis que l’infirmière s’apprêtait à m’embrasser de force sous le regard d’un enfant jouant aux billes dans le caniveau. C’était moi à six ans. Je n’avais pas aimé son sourire. Une main féminine avait empoigné mes testicules, mais pas pour me castrer, non, au contraire.

Je me suis mis debout. Je m’étais pissé dessus. La honte m’a épargné et je me suis précipité dans la salle de bains où la douche froide n’a pas arrangé les choses. Sous la pluie domestiquée, je décidai de me shooter à la caféine. Pas question de me rendormir. J’aurais été capable de maudire mon don.

« Ton don… Ton don… »

« Pardon ? »

« Ce n’est pas tout à fait ce que t’a révélé ta maman. »

Cette voix. Une voix d’enfant.

« Qu’est-ce que t’en sais ? »

« Tu souffrais d’incontinence quand tu étais petit, tu as oublié ? C’était pour imiter les chiens ? Ton urine a-t-elle encore le pouvoir de ressusciter les arbres morts ? »

« Mais qui es-tu ? »

« Toi, à six ans ! »

« N’importe quoi. Tu es ma conscience, c’est ça ? Une autre version de Jiminy Cricket ? »

« Là, tu chipotes. »

« Alors… J’attends ta réponse. »

« Ton ombre. Tu es tellement replié sur toi-même que tu n’as pas remarqué qu’elle n’avait jamais grandi. »

Je me suis servi un whisky dans un silence de fin du monde. J’ai dû ajouter deux glaçons, histoire de créer du son. Deux univers venaient de se télescoper, le temps d’un gros coup de blues.

 

*

 

Après ce que je venais d’apprendre, j’avais besoin de vérifier quelque chose. D’avoir la preuve que je possédais un don… contre nature. Je me suis mis immédiatement en route pour l’arrière-pays. Direction : le vieux mas acheté par mes parents, sur un coup de tête, après s’être passés la bague au doigt. Un fantasme de papa. Maman l’avait suivi… par amour.

« Pour nous rendre au boulot, nous ne rallongeons le trajet que d’une trentaine de minutes. »

« Tu sais bien que je te suivrais au bout du monde. »

« Je ne t’en demande pas tant. »

Ils bossaient ensemble. Ils étaient tombés amoureux l’un de l’autre alors que maman venait à peine d’être embauchée. Papa était chef de rayon dans une grande librairie du centre-ville. Ils étaient retournés vivre en front de mer après que j’avais mis le nez à la fenêtre. Ils avaient très vite déchanté après avoir constaté que les cigales, en été, transformaient les journées d’un bébé en cauchemars et crises de larmes. Ils n’en avaient fait qu’à leur tête, seuls au monde, sourds aux avertissements.

« Elles jouent d’un instrument désaccordé, mais bon, si vous avez l’oreille musicale, vous ferez avec. »

L’agent immobilier avait été correct, d’un grand professionnalisme. Papa l’avait accusé d’être mélomane, comme si c’était une maladie.

Le vieux mas avait été vendu à un richard de la capitale, musicien à ses heures, qui enregistrait le chant des cigales, composant des œuvres assourdissantes que personne n’écoutait. Mes parents avaient laissé, dans les environs, des preuves de leur passage. Gamin, moi aussi, j’en semais, enterrant une bille dans le jardin de mes camarades de jeux, me vantant que c’était mon autographe.

« Quand on ira à l’école pour apprendre à écrire, vous aurez droit à une signature personnalisée. Maintenant, si vous êtes des cancres et ne savez pas lire… »

Ils me laissaient faire, un sourire de gargouille au coin des babines. Je soupçonnais chacun d’eux d’attendre que je m’en aille pour déterrer la minuscule lune, et la garder. Les billes se ressemblent toutes, seule la chance me permettrait de récupérer les miennes – s’ils les remettaient en jeu. Je les menaçais de revenir sur les lieux de mon crime. Ils s’arrangeaient toujours pour se fâcher avec moi.

« Je sauterai par-dessus le mur de vos jardins. »

« Et pour le retour ? Va te falloir prendre de l’élan. Et avec le potager de nos papas… »

« J’abattrai les tuteurs et je piétinerai les plants de tomates. »

« Hé, les mecs ! Vous croyez qu’il est bon en slalom ? »

« Y’a jamais de neige, par ici. » rétorquai-je dans un grand éclat de rire.

J’avais une féroce envie d’être un fauve, et de leur sauter à la gorge. Un autre don m’habitait, mais j’ignorais lequel. En tout cas, pas celui de me métamorphoser en animal, tel Jupiter.

 

Je suis arrivé au pied du Garlaban, d’où je dominais Aubagne, la ville de Pagnol, sans le moindre émoi en bandoulière. Il faut dire que j’avais huit mois lorsque mes parents étaient retournés vivre en ville. Des nuages avaient réussi à faire taire les cigales. Mon pèlerinage commençait plutôt bien. Je savais que, de là où j’étais posté, je pouvais apercevoir le mas.

« Tu sais, fils, ta mère et moi avons gravé nos prénoms sur le tronc d’un pin parasol. Il semblait exilé, à cent mètres de la pinède. Il ressemblait à un épouvantail. La foudre l’épargnait toujours. Peut-être qu’elle avait peur de ses réactions. Que ses racines la capturent au vol et la retournent contre l’envoyeur. Tu étais trop petit pour l’avoir connu. Nous t’avons pourtant montré nos prénoms. Tu as fermé les yeux et éternué, postillonnant sur celui de ta mère. Tu t’étais trompé de cible, fils… une maman, c’est sacré. »

Il avait gloussé en souriant.

Il parlait de ce pin comme si c’était un être humain. L’émotion sourdait de chacun de ses mots. Il eût fait attention en présence de maman.

« Nous avions un ami, là-bas, qui nous a invités à choisir un autre arbre. »

« Trop tard, monsieur Aspignan, nous l’avons fait saigner. »

« La résine coulait ? »

« Oui. »

« Mais quelle idée de faire ça ! Je croyais que c’était réservé aux ados. »

« Les temps ont changé, monsieur Aspignan. »

« Ce n’est pas bon signe. Ça veut dire que c’est un vieux pin, probablement plus que centenaire, et vous l’avez blessé. Vous savez, mes amis, il a connu Marcel Pagnol. Ses pignes doivent s’effriter quand on les cueille à pleines mains. Vous avez essayé ? »

« Non. »

Mes parents avaient refusé de boire un coup, prétextant qu’ils ne s’abreuvaient que d’eau, dans la journée, et de café, uniquement le matin.

« Jamais d’alcool. Pas même pour les grandes occasions. »

« Ça se voit que vous venez de la ville. Les temps ont changé, en effet. »

Ils avaient menti. Ils étaient rentrés déçus par la réaction de leur ami, qui habitait une bastide, à deux pas du mas. C’est lui qui avait conseillé à papa de désherber.

« Les pompiers vont certainement venir. Ils vous féliciteront d’avoir anticipé le danger. Ils auront du mal à croire que vous venez de la ville. Mais vous n’êtes pas obligés de vous en vanter. Il y a souvent des feux de pinèdes, par ici, et le mistral se fait un plaisir de souffler sur les braises. »

 

J’ai aperçu le vieux mas. Je m’en suis approché à pas de loup, craignant de me tordre une cheville sur les cailloux qui jonchaient le petit chemin assiégé par la garrigue. Les abeilles bourdonnaient comme des hélicos. On ne les entendait point lorsque les cigales jouaient des castagnettes.

Et je l’ai vu. Il était clair que la pinède avait gagné du terrain, comme si elle voulait récupérer celui qu’elle avait autrefois banni. J’ai pensé que le peloton rattrapait l’échappé, à quelques centaines de mètres de l’arrivée. C’était le seul qui semblait mort. Son écorce grisâtre en attestait. Le père Aspignan disait que c’était un totem, qu’il faisait peur à la foudre, qu’il la retournait contre elle, oui. Un retour de service, comme au tennis.

Mes parents s’amusaient de tels délires. Ils étaient tout heureux de s’être faits un ami qui possédait toute la collection des pièces et romans de Pagnol, et rien d’autre. Il était décédé deux ans après leur départ. Les journaux en avaient parlé.

 

« Le père Aspignan, le centenaire qui a connu Marcel Pagnol, est parti le rejoindre à l’heure de l’apéro. Et si vous entendez le tonnerre, au-dessus du Garlaban, c’est qu’ils jouent à la pétanque avec les anges. »

 

Parvenu à dix mètres du pin parasol, j’ai vu qu’il n’était plus qu’un squelette. Ses branches évoquaient les griffes d’une sorcière. Je me suis encore approché et…

J’ai cru voir du sang couler sur son tronc, le seul os qui paraissait intact, et recelant de la moelle. Ce fut comme si un doigt m’indiquait l’endroit où mes parents avaient gravé leurs prénoms de la pointe du canif de papa. Et alors là, la rivière a débordé. Les larmes ont pris possession de mes yeux et fait se lever le brouillard. Je n’ai pu lutter contre la pulsion d’embrasser le pin parasol. Si seulement j’avais pu danser avec lui. Mais il était encore bien enraciné. Un cœur s’est mis à battre sous l’écorce. J’ai alors entendu des craquements – une armée de squelettes en marche. J’ai fait volte-face. La pinède…

La pinède était tellement plus proche que tout à l’heure. Avait-elle profité de mon émotion pour avancer, et me prendre par surprise ?

« Hé, toi ! Tu veux me manger ? Tu as faim de chair humaine ? Je suis indigeste, on ne te l’a pas dit ? Tu risques de te casser les dents. »

Une bartavelle s’est envolée d’un buisson… Je n’ai même pas sursauté. Je l’ai froidement regardée s’éloigner dans le ciel redevenu bleu. Elle a disparu derrière le Garlaban et j’ai déserté les lieux.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Lorsque je suis rentré, il y a avait la voiture à caducée devant la maison. J’ai immédiatement compris ce que cela signifiait. L’infirmière de maman m’attendait, assise sur un banc. Elle me tournait le dos, perdue dans ses pensées.

« Je suis là. »

« Je vous ai cherché partout, pas moyen de vous joindre par téléphone. »

« J’avais laissé mon portable dans la boîte à gants. »

Elle sembla se demander si j’étais sérieux ou si je plaisantais.

« Que me vaut le plaisir… »

« Ce n’est pas un plaisir… »

Elle renifla. Je n’avais pas immédiatement remarqué que ses yeux étaient mouillés.

Ma mère était partie, elle avait rejoint papa.

Elle avait eu le temps de me parler de mon don, comme on présente son vrai père à son fils.

Je me suis forcé à être triste. Incapable de jouer la comédie, j’ai lu du mépris dans le regard de l’infirmière.

Et ce don… maman l’avait probablement inventé… Au seuil de la mort, elle avait déliré…

 

Je ne l’ai point invitée à entrer. Je me suis précipité dans le cagibi où je rangeais mes outils de jardin et j’ai pris une pelle.

J’avais quelque chose à déterrer.

Les billes de mon enfance étaient là, au pied du figuier, à un mètre de profondeur. Je les avais semées, là, dans l’espoir que pousse, à sa place, un arbre à billes. Je venais d’entrer au collège, j’étais encore naïf. Je détestais ce figuier. Ses fruits étaient juteux, si moelleux au toucher, mais sa sève… elle avait la couleur du lait et le goût du venin.

J’avais cassé une branche sans le faire exprès, et il avait saigné. Je n’aurais pas dû lécher ses plaies…

Non, je n’aurais pas dû.

 

*

 

J’ai appris en lisant le journal qu’un incendie ravageait les pinèdes, au pied du Garlaban. Le mistral, vieil ami des flammes, participait à la fête païenne. Je l’avais entendu souffler toute la nuit.

« Encore des abrutis qui ont oublié d’éteindre leur feu de camp. » me dis-je.

« Ils n’ont tout de même pas eu peur des bêtes sauvages… Des loups, peut-être… Quelle bande de connards ! »

Un sous-titre m’a particulièrement interpellé : Le Rescapé.

J’ai douté de ma raison en regardant la photo. Le pin parasol de mes parents. Il avait survécu à l’attaque des flammes. Les pompiers ne comprenaient pas.

« C’est visiblement un arbre centenaire et… et il a survécu à la fournaise. C’est un miracle. » avait déclaré le capitaine des pompiers.

« Je ne t’aurais pas sauvé la vie, saleté de figuier, si tu avais été déraciné par la foudre… »

Je venais d’avoir confirmation de mon don. Maman ne m’avait point menti.

Je suis retourné dans le jardin et j’ai fait la paix avec le figuier.

« Je serai toujours là pour toi… »

Je l’ai caressé, son écorce était rugueuse. Il ne donnait plus de fruits depuis longtemps.


Publié le 10/08/2026
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