Luoar.
Depuis deux semaines, chaque matin, il y avait un message de menace, écrit sur une feuille de cahier à spirale pliée en quatre, dans ma boîte aux lettres.
« Un jour, j'aurai ta peau, et je vais la tanner et te transformer en carpette. »
C'est la signature qui m'intriguait : Luoar.
Le harceleur n'avait pas peur d'annoncer la couleur.
Je ne connaissais personne portant ce nom. La consonance évoquait un pays de l'Est ou scandinave. Un étranger qui s'amusait à faire peur ? Raoul, mon ami d'enfance, avait eu affaire à l'un d'eux, sur Internet. Il s'était avéré que c'était le mari de son ex-femme.
J'ai branché le facteur qui a, évidemment, nié.
« Je ne vous accuse pas ! J'ai vu qu'il n'y avait pas d'enveloppe timbrée... Vous auriez pu apercevoir quelqu'un qui s'approchait très près de ma boîte. Vous êtes le mieux placé. Le hasard a pu vous mettre en présence du corbeau. J'ai acheté une librairie qui me prend tout mon temps. Je ne peux pas espionner la rue, du matin au soir. »
« Votre corbeau doit s'envoler quand il me voit. Je suis l'épouvantail idéal. »
Il m'avait arraché un sourire. Je ne lui connaissais point cet humour. Il m'avait donné mon courrier puis serré la main. Sa poigne était franche.
« Je vous souhaite de dénicher votre tourmenteur. Mais si j'étais vous, j'embaucherais un SDF. Vous lui demandez de faire la quête sur le trottoir, devant chez vous, moyennant quelques billets, et... »
Je lui avais coupé la parole.
« Excellente idée ! Si vous étiez une fille... »
« Vous me colleriez un timbre sur la langue ? »
J'en avais touché deux mots à Raoul qui m'avait conseillé d'alerter la police.
« C'est ce que j'ai fait avec qui tu sais, sur Internet. M'étonne pas que mon ex-femme se soit amourachée de cet abruti. »
« Surtout pas ! Je ne veux pas d'histoire. Je préfère régler le problème sans faire de vagues. »
« Tu dis ça parce que tu viens d'acheter cette librairie... Tu crains des représailles ? »
« Pas spécialement. »
« Parce que si la police met la main sur ce type, ce sera la prison direct, et il n'en sortira pas de sitôt. »
Je ne sus quoi lui répondre, alors je fis comme le facteur, je choisis l'humour.
« C'est peut-être une femme. Il m'est arrivé d'en éconduire. Je veux savoir à qui je dois demander pardon. »
« T'as de la chance que je ne sois pas complice des féministes. »
J'avais haussé les épaules avant de resservir une rasade de pastis. Nous étions assis sur ma terrasse, c'était l'heure de l'apéro, et la vigne vierge nous économisait une poignée de degrés sur l'échelle du mercure.
*
Le harcèlement a cessé du jour au lendemain. J'en avais été étrangement contrarié. Etais-je en train de revisiter le syndrome de Stockholm ? J'avais recommencé à m'endormir, le soir, sans imaginer le pire. Un client déçu par un livre que je lui avais vendu, et qui avait décidé de se venger ? Ce dingue m'avait suivi, dans la rue, afin de savoir où j'habitais.
J'avais décidé de revoir ma copie, de recevoir la clientèle avec un sourire plus large, plus franc. Pas envie de sauter d'un harceleur à l'autre telle une grenouille bondissant sur des nénuphars, histoire de tester l'élasticité de ses guiboles.
Une jeune femme aux longs cheveux roux entra dans la librairie, ce matin-là, en se déhanchant. Son rouge à lèvres m'éclaboussa, deux traits de lumière au cœur d'une nuit imaginaire. A ma grande honte, je me suis dit que sa place était plutôt sur un podium, lors d'un défilé de mode.
Elle vint se planter devant la banque et ses yeux entrèrent en contact avec les miens. La sensation d'être hypnotisé. J'ai dû soutenir ce regard perforant sans saigner des paupières.
« Bonjour, je voudrais le dernier Gontran Dupontel. »
« Le chevalier du ciel ? »
« Oui. »
« Je le reçois demain, dans la matinée. Si vous voulez, je vous le mets de côté, et vous venez le chercher dans l'après-midi, d'accord ? Vous me donnez votre nom ? »
Je crois bien avoir bredouillé.
« Et pourquoi pas mon 06 ? » lança-t-elle en haussant les épaules.
Elle était ressortie comme elle était entrée, en se déhanchant, perchée sur des talons aiguilles aiguisés comme des dagues. J'avais zappé ce détail, tout à l'heure.
La journée a déroulé son tapis de minutes dans la plus glauque des ambiances. Si j'avais eu un rendez-vous avec cette jeune personne, j'aurais été moins nerveux.
Il me tardait déjà que demain soit là. Désirait-elle un paquet cadeau ? Envie de lui faire la surprise. Ridicule. Elle avait l'air froide, aussi froide que la lune, et je risquais de me brûler les ailes en imitant Icare. Dans ma tête, le soleil se cachait derrière les nuages, et en émergerait au moment où...
Cette nuit-là, j'ai rêvé que je m'étais endormi sur mon siège, accoudé à la banque de la librairie, ma tête entre les mains. Morphée m'avait pris par surprise. Les clients se faisaient si rares. Soudain, une musique de machine à coudre. Une machine à coudre en marche, et qui se rapproche. Je ne l'avais point entendue entrer, la jolie rousse chaussée de façon à composter le sol, signature de son passage. Pour la suivre, fallait-il compter les trous ?
J'avais sursauté lorsqu'elle me demanda de lui servir un Gin fizz.
« Vous n'êtes pas venue pour le livre ? »
« Le livre ? Quel livre ? »
« Le dernier Gontran Dupontel. »
« Dupontel... C'est un nom d'acteur, ça. Un type un peu dingue, mais quel talent ! »
« Vous êtes dans une librairie, ici... »
« Oui, et alors ? »
« Alors je ne peux pas vous servir à boire. »
Et elle était repartie en colère. Parvenue devant la porte, elle s'était tordu une cheville, ponctuant sa douleur d’un cri de souris. Elle s'était baissée, pour ramasser sa chaussure au long bec, et me l'avait jetée à la figure, me crevant un œil. Je me suis réveillé, une main tâtant le globe oculaire au travers de ma paupière, rideau moelleux tiré, rempart contre la lumière. Il était encore là, dur comme la pierre. Je fus rassuré. J'ai soupiré puis je me suis rendormi.
*
Ce matin-là, je suis parti travailler plus tôt qu'à l'accoutumée, persuadé que ma cliente revêche reviendrait. Je ne m'étais pas pomponné, non, mais j'avais failli me raser, au risque de me taillader. Je portais une barbe de trois jours. Par précaution. J'avais une peau de bébé. D'habitude, je laissais mes poils grandir. J'imitais mon père. Il prétendait que les joues, c'était le jardin d'un homme, avec des pousses qu'il faut entretenir en utilisant de la mousse comme engrais et de l'after shave dans le rôle de l'eau.
Le stress de la nuit m'avait quitté, et c'est en sifflotant que je me suis installé derrière la banque, prêt à en découdre avec la jolie rousse.
Mais, d'abord, il y avait la livraison des nouveautés.
Elle avait eu lieu à l'heure prévue. Trois cartons pleins dont le dernier opus de Gontran Dupontel. L'illustration de la première de couverture représentait un dragon volant très près d'un gros soleil orangé. Un homme en armure et casqué d'un heaume impressionnant le chevauchait. J'ai pensé que ce n'était point le genre de littérature que les mannequins lisent. J'ai éclaté de rire, tout seul, dans mon coin. J'avais imaginé ma cliente revêche promenant le monstre ailé. Il la suivait, comme un toutou, en voletant à une dizaine de mètres au-dessus du sol. Elle le tenait en laisse et l'attachait au platane, devant la librairie, avant d'entrer et de retirer son masque, sa perruque, et de se déchausser.
J'ai fait un bond de cabri lorsque la porte a tintinnabulé. Un client est entré et m'a demandé une vieille édition de Michel Strogoff de Jules Verne. Je l'ai aiguillé vers les bouquinistes, à deux pas d'ici. Il m'a remercié puis s'est évanoui dans la ville. Il avait une démarche de fantôme, mais comme je n'avais jamais vu les jambes d'un fantôme...
Ce bref épisode m'avait aidé de redescendre sur terre.
La journée coula et la jolie rousse était en train de me poser un lapin. Mais comme nous n'avions pas rendez-vous...
Comme souvent, des clients se sont pointés, en fin d'après-midi, alors que je m'apprêtais à fermer. J'avais dépassé l'horaire de trente minutes lorsque la jolie rousse a toqué à la porte vitrée. J’avais passé un coup de balai après avoir rangé quelques livres déplacés par les mains baladeuses des clients.
J'avais tiré le verrou, appréciant tout particulièrement ce moment rare au cours duquel je me calfeutrais au fond de ma grotte, nez au vent et humant les fragrances d'encre et de papier. J'enviais parfois mes amis bouquinistes dont les livres aux pages jaunies en exhalaient de tellement plus âcres, et poussiéreuses. Ici, tout était artificiel, même les romans – comme réécrits – de certains auteurs, et où seul le nom des personnages changeait. Mais je n'allais pas me plaindre, travers des commerçants ; ce sont ceux-là que je vendais le mieux.
Alors j'ignore pourquoi j'ai eu ce réflexe, mais j'ai fait comme si j'étais sourd, le nez dans mon cahier de comptes, maniant le stylo à la manière d'un aveugle mimant un écrivain. Je me suis levé et me suis dirigé vers le rayon où le dernier Gontran Dupontel avait trouvé refuge. Dix exemplaires dont aucun n'avait été réservé.
De là où j'étais posté, je pus zieuter la jolie rousse. Elle se prenait pour tous ces gens qui attendent l'heure de fermeture pour se pointer dans les magasins. De mon observatoire, je la vis qui dégainait son rouge à lèvres.
Elle s'en servit pour écrire un mot sur la vitre, et ce n'était pas un mot d'amour.
drannoC
Puis elle s'en était allée, drapée dans sa dignité. Je me suis approché de la porte comme si j'avais peur de marcher sur une mine.
drannoC
M'avait-elle maudit en employant un sabir secret ?
Je me suis précipité sur mon ordinateur. Je n'ai rien trouvé.
Elle n’avait même pas pioché dans le flot de paroles d’une langue étrangère.
Il ne me restait plus qu'à nettoyer alors que j'étais pressé, maintenant, de rentrer et de prendre une bonne douche relaxante.
Je suis sorti dans la rue. Personne. Une chance. Qu'aurais-je répondu à un curieux ?
« Un ami qui m'a fait une blague. C'est de l'esperanto. Le bonjour chez vous, cher monsieur. »
C'est là que la réalité m'a craché à la gueule.
La jolie rousse avait écrit : « Connard ».
Elle avait juste oublié qu'elle se trouvait de l'autre côté du miroir.
*
M’en retournant à la maison, j’ai été aveuglé par une nouvelle révélation. Etais-je victime d'un cobra récidiviste ?
La signature, sur les messages de menace : Luoar.
C'était une blague de mon ami Raoul.
Je l'ai appelé. Pas pour l'engueuler, non, pour lui demander la raison de ce délire.
Il est tombé des nues.
« Ce n'est pas moi, mec ! Ça me chagrine que tu aies pensé... »
« Je ne connais personne d'autre qui s'appelle Raoul. »
« Ton facteur, peut-être. »
J'ai mentalement haussé les épaules. Mais, le lendemain matin, j'ai profité d'une lettre recommandée pour inviter le préposé à boire l'apéro.
« J'ai une question à vous poser. Je ne vous ai pas dit que je ne recevais plus de lettres de menace... »
« Non. »
« C'est quoi votre prénom ? »
« Raoul, pourquoi ? »
Mon poing est parti, et il s'est effondré. Il se massa la mâchoire, lieu d'atterrissage de ma droite volante. Le verre avait explosé sur le carrelage. J'ai cru qu'il s'était pissé dessus. Il ne l'avait même pas fini.
Il se ressaisit et me regarda comme si j'avais prévu de l'achever, faisant durer le plaisir, tel un chat.
« Oui, j'avoue. C'est moi. Mais c'était pour faire plaisir à ma sœur. »
« A votre sœur ? »
« Oui, vous l'avez connue, autrefois. C'est ce qu'elle m'a dit. Le hasard a voulu qu'elle emménage dans le quartier. J'ai un ami agent immobilier. Elle vous a reconnu, dans la rue. Il paraît que vous lui aviez promis le mariage quand vous étiez ados. Moi, vous comprenez, c'est ma petite sœur. Je veux lui rendre service chaque fois que l'occasion se présente. Nos parents m’ont fait jurer. C'est moi qui ai eu l'idée de la signature inversée. Elle m'a dit que vous n'étiez pas très futé, que vous ne capteriez pas le stratagème. Elle a été obligée de transformer son apparence pour que vous ne la reconnaissiez pas. »
« Elle est rousse, maintenant, n'est-ce pas ? »
« Comment le savez-vous ? »
Je lui ai resservi à boire.
« Vous êtes bizarre, quand même. »
« Pas tant que votre sœur. »
Et là, c'est moi qui ai eu droit à un bourre-pif.
Il a terminé sa tournée en chancelant devant chaque boîte aux lettres. Très difficile de trouver la fente quand on est bourré.
Je m'étais fait un nouvel ami. Mais comment gérer la suite ?
Quand je pense qu'il avait failli être mon beau-frère. J'ai toujours été un peu salaud avec les filles.