Je m’étais juré de ne plus mettre les pieds sur une plage de sable. Trop de souvenirs s’y étaient enlisés. Si je me pointais, à la lisière des vagues mourantes, pour toucher l’eau, ils remonteraient à la surface.
Pourquoi « toucher l’eau » ?
Quand il fait chaud, la mer se propose, et il n’y a qu’à se baisser…
Non. C’est parce que j’ai toujours espoir qu’une vague, en se retirant, me plongera dans le passé, et m’y abandonnera.
C’est mieux qu’en rêve, car en dormant, les cauchemars se substituent aux songes agréables. Le sommeil les attire, alors que la somnolence a, paradoxalement, assez de force pour les repousser. Difficile de se ressourcer en somnolant, n’est-ce pas ?
Alors on dort…
Nous sommes attendus au tournant, au cœur de la nuit, ou des quelques minutes de sieste que l’on s’autorise.
*
L’autre jour, Raoul m’a dit qu’il connaissait une plage de galets où…
« Toi qui ne fréquentes que les plages de sable, tu m’en suggères une, de galets, où tu n’as probablement jamais mis les pieds… Ne m’as-tu pas avoué que depuis que tu t’es tordu la cheville, tu as renoncé à faire ricocher les plus beaux à la surface de l’eau… »
« Je suis comme toi, j’évite de suivre mes propres conseils. »
« Tu as raison, mais bon, je ne sais pas résister à l’appel du sable. »
« Pourtant, c’est moi qui… »
« Justement. Je suis nostalgique de cette époque. Et pas parce que nous étions tellement plus jeunes. »
« Des gamins insouciants, c’est vrai. Mais nous avons grandi, puis vieilli, et nous avons fait notre trou. »
« Parle pour toi. »
« Tu n’as pas à te plaindre. Ton métier en vaut bien d’autres. »
« C’est ce qu’on dit, mais bon, je suis tributaire de l’inspiration, et il lui arrive d’être capricieuse. Tu n’as pas ce souci. »
Il y eut un silence.
« Bon, alors, cette plage de galets… »
« La mer n’a pas encore creusé la calanque où elle va les rejeter. »
« Parce qu’elle déborderait si elle les gardait tous ? »
Nous avons ri en sirotant l’apéro, attablé dans un bar dont la vue panoramique nous grisait autant que le pastis.
« Tu te rappelles… quand tu bâtissais des châteaux de sable ? Tu avais inventé un système qui privait les vagues mourantes du plaisir de détruire tes ouvrages. »
« Oui. Je creusais de profondes douves, l’eau s’y engouffrait, épargnant les remparts. Et toi, tu te mettais dans un coin et écrivais des histoires de voiliers coulés par des sirènes ulcérées de ne pouvoir nager à reculons. »
« Tu as de la mémoire, toi, dis-moi. Perso, ce sont des souvenirs bien plus noirs qui viennent me hanter chaque fois que je teste la température de l’eau. »
« Mais pourquoi te crois-tu obligé de caresser la mer ? »
Je venais de me piéger. Il me fallait me délester des mots en les imposant aux actes.
« Pourquoi ? Là, tu as oublié. Je te lai déjà dit. Depuis que j’ai vu MARATHON MAN au cinéma. Mes parents adoraient Tom Cruise. Dustin Hoffmann joue le rôle d’un autiste, et chaque fois qu’il passe à proximité d’un arbre, il se sent obligé de le toucher du bout de l’index. Moi, c’est pareil, mais il s’agit des vagues mourantes. Et puis, un jour, le corps sans vie d’un chiot s’est échoué sur mes pieds tandis que… »
« Ça va… Ça va… Je te faisais marcher. Je me souviens de tous nos délires… et par-dessus tout, des cadeaux empoisonnés. La mer a souvent réussi à contourner l’obstacle, et détruit la plupart de mes ouvrages. »
Il a feint de chialer. Nous avons pris le « dernier pour la route ». Ce qui me fit dire à Raoul que nous nous étions, fort heureusement, déplacés à pied.
« A pied, on ne risque rien, mais ça va se voir… »
Il a laissé un gros pourboire au garçon avant de tituber jusqu’à la porte du bar, sous le regard intrigué des autres clients.
Il a failli tomber. Si je n’avais pas été là…
Le pastis, c’est comme des vagues mourantes, si tu te dresses face à lui, sans creuser de profondes douves, il fonce dans le tas.
*
Je me suis remémoré ce jour où Raoul m’a appelé dans la nuit. Il savait que je ne râlerais pas. Je ne m’étais point gêné, autrefois, de le sortir du lit pour qu’il me rejoigne alors que je sortais de boîte.
« J’ai besoin de toi, vieux. J’ai levé une superbe créature, mais elle refuse de laisser sa copine seule. Je suis sûr qu’elle te plaira. Je te revaudrai ça. »
Il avait accouru.
C’était il y a longtemps. Les portables n’existaient pas.
La sonnerie aigrelette de mon téléphone m’avait fait sursauter.
« Mec, j’ai vu un fantôme ! »
« Quoi ? Tu as bu ? »
« Non. Je travaille. Tu sais bien que j’aime la nuit. Un autre point commun. »
« Tu as rêvé. Tu t’es endormi sur un plan et… »
Il m’a interrompu – m’avait-il seulement entendu ?
« Et ce n’est pas la première fois qu’il se manifeste. »
« Vas-y, lâche-toi ! De toute façon, je n’ai pas sommeil. Je lisais. »
« Tu n’écris jamais, la nuit ? »
« Non. J’ai trop peur d’être négatif. Mes lecteurs sont majoritairement des dépressifs. Je ne voudrais pas qu’ils se suicident avant d’avoir acheté tous mes livres. Je préfère sortir ou regarder la télé. »
« Ton cynisme me comble, mon ami. Donc, je travaille sur un immeuble de sept étages. Un jardin public va être rayé de la carte, et il va le remplacer. »
« Et depuis que tu as accepté ce boulot, ce fantôme te harcèle pour que tu renonces… »
« C’est à peu près ça, oui. Tu le connais ? »
Il s’est forcé à rire. Je l’ai imité, à l’aise.
« Je ne fréquente pas l’au-delà. J’ai déjà bien assez de mal avec les vivants. Mais il m’arrive de rêver de l’un d’eux. Il me squatte quand je prends un somnifère. Il me reproche d’avoir écrit que l’au-delà n’existait que dans les esprits faibles, et lui se prétendait fort. Le tien, il se manifeste comment ? »
« La lumière s’éteint, dans mon bureau, quand je prends ma règle et mon crayon. »
« Il faut peut-être changer l’ampoule. »
« C’est fait. J’ai même utilisé une lampe torche. »
« Tu veux venir travailler chez moi ? Il ne te suivra pas, si ? On pourra vérifier, si c’est bien un phénomène paranormal. Ici, j’ai changé toutes les ampoules, la semaine dernière, parce qu’elles clignotaient. Elles ont ce problème COLLECTIVEMENT. C’est normal, elles ont la même durée de vie. »
« Je ne sais pas si je peux accepter ton invitation. Au clair de lune, je chante en travaillant, et je risque de… »
« Pas grave. De toute façon, je n’ai pas sommeil. J’ai bu trop de café. »
« Alors d’accord. »
Le fantôme s’était abstenu de le suivre.
Raoul avait amené son matos. Je lui avais proposé de bosser dans la chambre d’ami.
Je l’avais retrouvé, une heure plus tard, endormi sur la chaise, la tête posée sur des plans dont les tracés me laissèrent de glace, tant ma compétence en la matière tutoyait le zéro pointé.
Je l’ai laissé tranquille.
La vie est belle sans un fantôme pour vous la pourrir.
*
Nous avions des souvenirs communs, Raoul et moi. Qui ont pris leur source sur une plage de sable.
Nous étions gamins. Il faisait des pâtés avec une pelle et un seau, et moi…
Je collectionnais les coquillages. Pas pour faire des colliers, non. Je creusais avec la pelle de Raoul. Quand il avait fini de l’utiliser, il me la prêtait. Sinon, je me servais de mes mains, au grand dam de ma mère, surtout lorsque j’oubliais de les laver avant le repas de midi.
Nous étions devenus amis. Je n’avais pas besoin de son seau.
Avant d’entrer au collège, il bâtissait des châteaux… et moi, j’avais laissé tomber les coquillages à cause de maman. Elle détestait leur odeur quand je les mettais à sécher, sur la terrasse.
J’avais porté mon dévolu sur l’écriture. La fantastique sensation de manier un stylo, baguette magique destinée à diriger l’orchestre des mots.
C’est sur une plage de sable que j’ai rencontré la femme de ma vie. J’avais vingt ans. Raoul commençait à imaginer des maisons tellement plus modestes que ses châteaux. Il avait ramassé des galets, sur une autre plage. Son oncle en avait besoin pour rehausser et consolider le mur mitoyen, dans le jardin de ses parents. L’ancien était trop bas, et le « petit » Raoul commençait à grandir, ce qui lui permettait de lorgner la fille du voisin qui se faisait bronzer à demi-nue.
Miranda lisait, allongée sur le ventre, lunettes de soleil sur le nez. Nous étions en juin, l’eau était froide. Le mistral, un mistral de trois jours, l’avait terriblement rafraichie. La jeune femme, de cinq ans mon aînée, avait renoncé à se baigner. J’avais tâté l’eau en grimaçant, tant elle était froide par rapport à la semaine passée. Le vent du nord lui avait glacé le sang. Le matin, même les pêcheurs avaient boycotté les rochers où ils avaient l’habitude de se percher pour taquiner la poiscaille.
Miranda avait posé sa rabane trop près du terminus des vagues mourantes. J’ai voulu l’alerter de la probabilité d’un courant marin d’une violence inattendue. Elle a cru que je la draguais. C’est ce que je redoutais. J’ai feint de l’ignorer, et c’est elle qui m’a branché, trempée de la tête aux pieds, alors que j’admirais le ciel qui embrassait la mer, au-delà de l’horizon.
Nous avons été longtemps amoureux, et puis, un jour, elle en a eu marre de n’être QUE l’égale de mes personnages. Elle les accusait de me détourner d’elle. Je me suis mis à travailler essentiellement la nuit. Je dormais, la journée, en m’isolant du lustre de feu. J’ai fait une carence en vitamine D, vite compensée par des compléments alimentaires.
Il m’arrivait de ne pas répondre à Miranda. Elle avait une façon très particulière de me téléphoner. Elle raccrochait et rappelait immédiatement. J’avais privilégié le sommeil et le travail. J’ai longtemps cru qu’aimer écrire était plus important que l’aimer, elle. Je l’ai payé cher.
Son ego la poussait à croire que j’étais épris de mon éditrice qui avait deux fois mon âge.
Nous nous sommes séparés. Je suis souvent retourné sur cette plage de sable. La sensation de voir son ombre se dessiner à sa place habituelle. Les vagues mourantes ne parvenaient même pas à l’effacer.
Raoul, lui, réussissait sa vie en croquant, au sens figuré, le ventre des maisons. Il me montrait celles qui avaient pris corps.
« Je te dis qu’elles sont hantées. Personne n’en veut. Une visite suffit pour dégoûter les prétendants. J’ai un ami agent immobilier qui m’a conseillé de me faire désenvoûter. »
Alors, pour lui faire plaisir, j’ai déménagé dans l’une d’elles. Je m’éloignais des calanques tout en me rapprochant de l’arrière-pays, troquant le chant des sirènes contre celui des cigales.
Une nuit, j’ai entendu des chocs sourds, suivis de vibrations, en provenance des hauteurs. J’ai utilisé mon dictaphone afin d’enregistrer le message de l’au-delà. Avec Raoul, nous avons consulté un médium et lui avons fait écouter l’improbable appel.
« Ce n’est pas un fantôme. J’ignore ce que c’est, mais ce n’est pas un fantôme, non. Sinon, Il y a une nouvelle ligne de métro sous votre maison, n’est-ce pas ? Le bruit monte… comme la mer. »
Je n’avais guère apprécié son sourire narquois.
Nous nous sommes regardés, Raoul et moi, le rouge aux joues. Il a réglé la visite et nous sommes partis, honteux.
J’ai encore déménagé tandis qu’il connaissait son premier échec professionnel.
***
Raoul m’avait montré des photos du jardin public qu’il s’apprêtait à transformer en immeuble. Il avait cessé de travailler à la maison. Il était resté chez lui, un soir, histoire de tester l’ambiance chez les disparus. Le « sien » lui avait foutu une paix royale.
D’après ses dires, sa note d’électricité allait baisser. Et la mienne augmenter. Mais je ne lui en avais point fait le reproche. Sa présence me rassurait, et lorsque je parvenais à dormir, je ne rêvais plus du fantôme en bikini qui se prénommait Miranda.
Ce jour-là, il était d’humeur badine, au téléphone. Je l’ai soupçonné d’avoir rencontré quelqu’un.
« Tu l’as dénichée où ? »
« Qui ça ? »
« Tu m’as l’air bien enjoué pour un harcelé. »
« Non, non, tu n’y es pas. Le projet a été abandonné. »
« Et ça te met en joie ? C’est du travail en moins. »
« Le fantôme me laisse tranquille. »
« Il est donc au courant. »
« C’est paradoxal, oui. »
Il avait gloussé.
« Et que s’est-il passé ? Il y a un cimetière d’éléphants dessous ? »
« Presque ! »
« Explique ! Tu m’intéresses. »
« Des mines datant de la guerre de 40. Tu te rends compte ? Les gamins avaient la mort sous leurs pieds. »
« Mais… »
« Le jardin public va être fermé. Les démineurs ont commencé. »
« Je voulais dire que… S’il n’y avait pas eu le projet… »
« Comme quoi. »
« Tu as pensé à ce que signifie ta hantise ? »
« Non, pas vraiment. »
« Le fantôme cherchait à te contacter pour te dire que ton projet n’était pas une bonne idée. Si ça se trouve, lui-même est mort après avoir été éparpillé, par petits bouts, façon puzzle, sur les plages du débarquement. »
Ma référence cinématographique est tombée à l’eau.
« Moi, je pense surtout aux connards qui ont autorisé qu’un jardin public pousse sur un champ de mines. »
« Oui. Tu as raison. Tu as prévu de fêter la bonne nouvelle ? »
« Euh… »
« Je plaisante. »
« Je sais. On boira un coup, un de ces jours… Pour le moment, il va falloir que je me mette en quête d’un nouveau projet. »
« Trouve quelque chose qui ne contrarie pas l’au-delà. »
« Une supérette au-dessus d’un cimetière… »
« Oui, voilà. Sinon, on a enterré des éléphants, par ici, jadis. Ils avaient raté leur numéro de cirque. Je te contacterai si… »
« T’es con ! »
*
Cette nuit-là, j’ai rêvé d’un éléphant d’Asie Cartoon qui, du bout de sa trompe, déposait délicatement un bouquet de fleurs sur la tombe de son cornac.
Je me suis réveillé en fanfare. J’avais oublié d’éteindre la radio. C’était bon signe. Je m’endormais comme si je travaillais trop. J’écrivais peu depuis quelque temps. Mon éditrice m’avait appelé pour me le faire remarquer.
« Je vais m’y remettre. Juste un coup de mou. »
« Je vous fais confiance. »
Ce coup de bigophone m’avait ébranlé. Il avait rajouté une strate au millefeuille. Cette histoire de fantôme… J’avoue avoir douté de la raison de Raoul. Il travaillait trop, un burn out le guettait. Moi, pas assez.
Je m’y suis remis. Nuit et jour.
Ce jour-là, je venais de changer les ampoules dans toute la maison. Elles faisaient la course pour être la première à mourir. Elles n’avaient rien d’humain. Elles n’étaient que des soleils miniatures à la vie brève. En attendant, elles clignotaient, et j’avais l’impression d’habiter un sapin de Noël.
Une ombre vagabonde est apparue sur mon écran d’ordinateur. A peine arrivée, aussitôt repartie. Un mirage ? Je me suis machinalement retourné.
« Ce n’est pas un miroir ! Même si tu t’efforces d’être humain dans tes histoires, ton écran n’est pas un miroir ! La vraie vie est ailleurs ! La vraie vie est dans ton cœur ! »
Des frissons ont parcouru mes bras, mes poils ont pointé telles des fusées sur le point de décoller. L’image m’avait amusé, mais je commençais à me demander qui cherchait à me contacter. Rien que cette pensée prouvait que la mésaventure de Raoul m’obsédait.
J’étais seul dans mon bureau et je venais d’allumer l’imprimante.
Ce bruit étrangement mécanique me rasséréna. Les feuillets en jaillirent, couverts d’encre, et s’envolèrent. Je me suis levé afin de récupérer ces drôles d’oiseaux déplumés. Si j’avais eu un filet à papillons…
« Ce sont des feuilles d’automne… Comme celles que tu ramassais dans le jardin public, autrefois, quand tu étais enfant. Ton herbier en regorgeait. Tu sais, le jardin public où tu as si souvent couru, le long des chemins terreux, entre les massifs de fleurs ! »
Je me suis ébroué. Y avait-il erreur sur la personne ?
Les ampoules ont toutes éclaté en même temps. Et mon ordinateur a rendu l’âme. Une panne de courant. J’ai pensé immédiatement à mon roman. Mon éditrice allait me passer un savon. Je me suis baissé et j’ai ramassé les « feuilles d’automne ». Aucune page ne manquait à mon roman ; je n’avais eu qu’à glisser les feuillets numérotés dans une chemise.
J’ai appelé Raoul.
« C’est quoi, ce délire ? Ce jardin public n’existait pas quand nous étions minots. De toute façon, il est loin de chez toi. Tu as été victime d’un fantôme aveuglé par la haine. Il s’est défoulé sur le premier venu. Si tu avais fait du mal à quelqu’un, je le saurais, pas vrai ? »
« Il y a eu Miranda. Mais c’est elle qui ne supportait pas que je me vautre dans le travail. Elle était persuadée que je l’aimais moins que mes personnages. »
« Oui, je me rappelle. Tu n’as jamais voulu me la présenter parce qu’elle était possessive. Tu disais qu’elle était capable de nous monter l’un contre l’autre ; par exemple, en prétendant que je lui faisais du rentre-dedans au téléphone. Une peste. »
La lumière est revenue.
*
La nuit suivante, je me suis couché tôt. J’avais posé mon manuscrit sur une table basse, au pied du lit. C’est Raoul qui avait eu l’idée de piéger MON fantôme.
« Tu crois aux coïncidences ? Pas moi. Ce qui t’arrive a un rapport avec mon histoire. »
J’ai éteint la lumière et j’ai attendu. J’avais bu un grand bol de café, au cours de la soirée, pour m’aider à résister au sommeil. Résultat : mon cœur battait fort à mes oreilles. Mais c’était moins dangereux, pour la santé, que deux verres de whisky. J’ai prié pour que Casper ne m’ausculte pas, l’oreille collée à ma poitrine… ou humant mon haleine. J’ai souri et j’ai simulé la mort, bras en croix. J’en faisais trop, mais bon… il y avait tellement de probabilités que le plan de Raoul fût du vent.
Une sensation de froid m’a recouvert au moment où je m’y attendais le moins. L’armoire a grincé. Je ne voyais rien, mais il était clair qu’elle était en train de s’ouvrir. J’ai entendu le bruit du papier que l’on froisse. Des mains malhabiles cueillaient les feuilles d’automne. Un soupir. Le silence reprit possession de la chambre, ainsi que la tiédeur.
Des sanglots, soudain.
J’ai lutté contre l’envie d’allumer la lampe de chevet. Un corps chaud a enlacé le mien. Une main de femme, si douce, m’a caressé le ventre, puis a osé l’impensable. Des lèvres… sur mon sexe tendu. Une langue baladeuse. J’ai fermé les yeux.
Lorsque je les ai rouverts, j’avais dormi d’un trait jusqu’à l’aube. Le réveille-matin clignotait. Je ne l’avais pas programmé, pourtant.
Je me suis levé et j’ai vu que mon manuscrit était à la même place. Nul n’y avait touché. J’avais eu l’idée de semer des plumes de moineaux, au fil des feuillets. Aucune ne s’était envolée.
Je me sentais bien, j’avais dormi comme un bébé. Le café ne m’avait fait aucun effet, lui.
*
Je n’ai guère tardé à contacter Raoul. Je le devinais à l’affût de mon appel.
« Allô ! Alors ? »
« Miranda est décédée. »