Enfant de la sylve

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Le chalet semblait prisonnier de la sylve. En cage. Les troncs serrés au point qu'un homme avait intérêt à rentrer le ventre pour s'y mouvoir. Un régime amaigrissant était nécessaire à quiconque avait prévu de pénétrer sous la futaie. L'écorce des arbres était urticante, et il valait mieux ne pas s'y frotter. Il se murmurait, dans les villages à l'entour, que la forêt était sectaire. Seuls les enfants avaient le droit d'y mettre les pieds. Les colonnes du temple mollissaient uniquement pour laisser passer les animaux de gros calibre, cerfs et sangliers. Et il y avait les écureuils, rousses sentinelles perchées sur des branches qui, entremêlées, ne craignaient que la foudre. Les chasseurs en étaient bannis, certains ayant été retrouvés morts, la poitrine broyée.

« Mais qui a habité cet étrange maison de poupée ? Un enfant ? Un anorexique ? »

Le garde forestier, un homme grand et svelte, m'avait regardé droit dans les yeux, avant de me détailler, de la tête aux pieds.

« L'agent immobilier ne va pas tarder, mais bon, je crois que vous aurez du mal pour la visite. Lui est maigre, raison pour laquelle il s'est proposé, mais vous... »

« Dites tout de suite que je suis gros. »

« Non, non... Vous êtes... normal. Mais ça pose un problème. On va devoir vous parachuter. »

« Et qui viendra me récupérer ? »

« Un drone. »

Et il avait éclaté de rire.

C'est ce qui m'avait réveillé tandis que je faisais la sieste sous la tente, à deux pas d'un ruisseau dont le chant m'avait bercé.

 

J'avais pris une semaine de vacances, comme d'habitude en juillet. J'avais un grand besoin de calme et de solitude. Le reste de l'année, la librairie ne désemplissait point. Parfois, le zèle ne suffisait plus auprès des clients, alors je dégainais mon arme secrète, la patience, en serrant les dents. Je fermais trois semaines en été parce que les touristes ont autre chose à faire que lire. Et puis, avec cette chaleur, les doigts poisseux ont du mal à tourner les pages. Amoureux du camping sauvage, ma vieille tente toute rapiécée me faisait ressembler à une tortue.

Cette année, je m'étais pointé à Langogne, bourg médiéval de Lozère où mes parents posaient leurs valises lorsque je n'étais qu'un projet. D'abord dénicher un lieu retiré, une percée, et planter ma tente dans l'herbe grasse. J'ai garé ma voiture préhistorique, une Simca 1000, à proximité de la gendarmerie – pour ne pas me la faire chouraver – et je suis parti sur un chemin de randonnée, à la recherche d'une forêt. Une clairière, un ruisseau, des oiseaux qui chantent, le sourire des étoiles, et mon bonheur étai total. Je savais qu'il n'y avait plus de loups dans le coin, je ne risquais donc pas de mettre mon pied dans un piège.

J'avais trouvé mon bonheur au cœur de la forêt de Mercoire. Une idée dénichée à l'Office de Tourisme, et confirmée, malgré un improbable bémol, par un régional de l'étape, au comptoir du bar où je m'étais arrêté pour prendre l'apéro.

 

« A votre place, je renoncerais. »

« Et pourquoi donc ? »

Le type n'était plus à jeun, mais bon, il ne bafouillait pas, et son regard était encore clair.

« L'année dernière, un couple d'amoureux s'y est perdu après avoir fait l'amour dans une clairière. Ils ont erré pendant une semaine, se nourrissant de baies, de champignons. Puis, par le plus grand des hasards, ils ont trouvé la sortie du labyrinthe. Il fait bien les choses, n'est-ce pas ? Ils ont parlé d'un chalet. Ils ont été incapables de le resituer. Ils avaient autre chose en tête, et seule une boussole ou la vue d'un ciel étoilé aurait pu les orienter vers la délivrance. Ils ont toqué à la porte et un enfant leur a ouvert. Ils ont dit qu'il était habillé comme un homme, casquette vissée sur le crâne, chemise de bûcheron et salopette. Ces vêtements devaient appartenir à son... »

« Un enfant vivant seul au cœur de la forêt... Et ses parents ? »

J'avalai une gorgée de pastis qui me brûla la gorge et me fit grimacer. Il n'y avait pas assez d'eau, et les glaçons étaient minuscules.

« Attendez la suite, ne soyez pas impatient ! »

Il termina son verre cul sec et se fit resservir d'un geste explicite de César aux arènes condamnant à mort un gladiateur terrassé.

Le garçon me sourit en faisant couler le feu.

« Oui, ne soyez pas impatient. Il connaît l'histoire sur le bout des doigts, mais en l'interrompant, vous les lui coupez. »

« Mais quelle mauvaise langue ! »

« Au moins, elle n'est jamais chargée. »

Les deux hommes rirent tels deux amis d'enfance se retrouvant vingt ans plus tard. Il était évident que mon compagnon de comptoir était un habitué. Qu'il racontait souvent cette histoire à des touristes en quête de balades. Etait-il mythomane ? Etait-ce un petit plaisantin ? Un écrivain frustré qui se défoulait sur des innocents venus d'ailleurs ? J'ai décidé d'écouter la suite. Pour une fois que quelque chose était gratuit en ce bas monde. Envie de passer un bon moment en public avant de m'isoler dans la forêt de Mercoire.

 

*

 

Au bout d'une heure de marche, j'avais atterri dans une clairière où coulait le plus chantant des ruisseaux. La sensation que les poissons fredonnaient un air du pays en slalomant entre les galets. Le soleil faisait probablement briller leurs écailles. Je m'étais penché afin de mieux les contempler. Je ne fus point ébloui. En Lozère, on accusait les agriculteurs de polluer les rivières avec leurs pesticides. Mon regard renonça, bredouille. J'étais encore hanté par l'histoire du type du bar. J'ai planté ma tente en m'imaginant parvenu à l'endroit où les amoureux avaient fait l'amour. Le fantasme d'avoir visé juste par hasard, encore lui. Bientôt, j'allais faire la connaissance de l'enfant aux vêtements trop amples. Ou alors, c'est lui qui viendrait à ma rencontre. Les "sentinelles rousses" l'avaient sans doute averti qu'un individu louche, pieds nus et mains gantées, avait pénétré sur son territoire sans rentrer le ventre, s'exposant à de méchantes échardes, à une crise de démangeaisons. Etais-je le responsable de la désertion des poissons ? S'étaient-ils envolés ?

Pieds nus et mains gantées. J'aurais dû me douter que je serais victime d'une hallucination.

‘Cesse de te mentir ! Tu sais bien que ça t'arrange ! Tu t'ennuyais tellement, face à la routine, dans ta librairie ! »

J'ai levé les yeux au ciel, feignant d'être surpris par la voix. Feignant d'en rechercher la source. Le soleil ne m'avait pas aveuglé. Il s'était caché derrière le feuillage d'un chêne imposant, mais j'étais visé par suffisamment de lumière pour voir clairement sous la futaie. J'ai haussé les épaules et tiré la langue au fantôme qui m'avait parlé.

Je me suis assis au bord de l'eau, sur un rocher affleurant, et j'ai repensé à ce que j'avais entendu, une heure plus tôt, au comptoir du bar de Langogne. Les oiseaux s'étaient tus à mon approche. Je me suis dit que c'était normal, qu'ils attendaient maintenant le signal de l'enfant, pour recommencer à rivaliser de lyrisme avec le ruisseau.

Le délire du « mythomane » assoiffé était-il contagieux ? Buvait-il pour se donner la force de mentir à un inconnu ? Peut-être était-il honnête, après tout, et avait-il besoin de carburant pour mener les touristes en bateau. En attendant, c'est moi qui avais ramé pour arriver jusqu'ici. A la suite d'une fausse manœuvre, alors que je garais ma Simca 1000 à l'orée de la forêt, j'avais failli me payer une ornière. Il m'avait bien semblé, pourtant, que le volant s'était bloqué, refusant de m'obéir. Mon coup de freins avait secoué la carrosserie comme un shaker.

L'homme, d'après le garçon, en était à son troisième verre de pastis.

« Il n'est pas saoul, il lui en faut plus. Quand il a un coup dans le nez, il commence à bégayer, et un monologue de cinq minutes dure jusqu'à l'heure de la sieste. Il faudrait sauter un repas. »

La scène me parut si présente que le ruisseau s'était mis en veille, me privant de la mélodie des galets née de ses caresses.

« Le chalet, on aurait dit une maison de poupée, d'après leurs dires. L'enfant s'était vanté d'avoir fugué pendant que ses parents ramassaient des champignons. Il s'était caché dans cette cabane en bois et y était resté tandis qu'il entendait sa mère l'appeler. Il était tout heureux de leur faire cette mauvaise blague. Il avait décidé de ne pas bouger, tant il avait apprécié se retrouver seul, tel un sauvageon, au milieu d'une forêt qu'il espérait profonde. »

« Et il n'a pas été étonné que ses parents ne voient pas cette cabane en bois ? Il captait leurs appels, ils n'étaient donc pas loin. »

« C'est là que ça coince. Il a prétendu qu'il devenait invisible lorsqu'il était habité. Il paraît même qu'il lui parlait. »

« Et le couple d'amoureux a gobé ces salades ? Mais peut-être que c'est vous qui me les servez, avec une vinaigrette particulièrement indigeste. »

Le garçon est intervenu. Sentait-il que je commençais à perdre patience.

« Non, non. J'étais là quand le couple s'est pointé dans le bar. Ils étaient dans un triste état. Et avaient soif, très soif. »

« J'en déduis qu'ils n'ont pas eu l'idée de retourner dans la clairière. Il y avait un ruisseau, je crois. »

« La clairière avait disparu, comme une plaie qui a cicatrisé. »

J'ai fouillé dans ma poche, et jeté de la monnaie sur le comptoir, persuadé qu'ils se foutaient de ma gueule. Je ne les ai même pas salués en quittant le bar. J'ai failli claquer la porte vitrée, mais ce n'était pas le moment de casser du verre.

 

*

 

Les propos du dingo du bar trottaient dans ma tête. Et si ses salades étaient comestibles ? Je m'étais juré d'y retourner, histoire de dire ma façon de penser au garçon. Mon coup de colère l'en avait paradoxalement exempté. Je me suis mis en quête du chalet. Je ne craignais point de me perdre, ma bonne étoile veillait sur moi même en plein jour. Je la voyais briller lorsque je fermais les yeux à cause du soleil qui mitraillait la clairière. Durant la sieste, j'avais perçu des pas. Des pas lourds. Un sanglier ? Comment avait-il fait pour se faufiler entre les troncs rapprochés ? Et puis, je me suis dit que j'avais aussi rêvé son intrusion. Mais non ! Il était venu se désaltérer dans le ruisseau avant de venir renifler la tente, cette étrange maison en polyester qui lui était totalement étrangère. Si j'étais sorti pour pisser un coup, nul doute qu'il m'aurait chargé. Cette histoire de forêt impénétrable, c'était du pipeau ; la preuve, j'étais là, au cœur d'un monde salué, chaque matin, par des écureuils prêts à combattre les geais afin de se l'approprier définitivement.

Pieds nus dans l'onde claire, je me suis ébroué à la manière d'un chien, sans la moindre crainte de glisser sur les galets vaseux. Jambes écartées, les mains en coupe, je me suis humecté le visage. Je m'apprêtais à passer sur l'autre rive lorsqu'une voix d'enfant m'a fait sursauter.

« Elle est bonne ? »

Un gamin aux cheveux roux se tenait devant la tente, bras croisés et me fixant de son regard bleu.

« Un peu froide. Tu t'appelles comment ? »

« Mon vrai nom ou celui que j'ai créé parce que mes parents ne m'ont pas demandé mon avis ? »

« Les deux, que je puisse comparer. » répondis-je en souriant, histoire de gommer ma gêne.

« C'est bien un truc d'adulte, ça : comparer. »

J'ai tout de suite remarqué qu'il portait des vêtements trop grands. Il devait avoir dix ans. Avait-il été obèse avant que son amaigrissement ne lui impose cette tenue de bibendum. Cette pensée était ridicule dans la mesure où, vu la longueur du pantalon et des manches de sa chemise de bûcheron, c'était plutôt une histoire de... raccourcissement. J'ignorais qu'une salopette pût gagner quelques tailles au lavage. Il s'avança dans ma direction, marchant sur les ourlets, risquant de chuter à chacun de ses pas. Je suis sorti de l'eau et je lui ai tendu une main qu'il serra. Sa poigne était virile pour un enfant.

Je me suis rappelé, en un éclair, la description du type allumé, au bar de Langogne. Elle correspondait.

« Je m'appelle Franck. Et toi, ton nom de maintenant. »

« Pierre-Jean. »

« Et celui d'avant ? »

« Jean-Pierre. »

Je me suis retenu d'éclater de rire. Pas question de le vexer, il pouvait se fâcher. Il y avait des branches coupées un peu partout dans la clairière – la foudre avait frappé. Je ne pourrais pas me défendre puisque c'était un enfant qui m'agressait. Juste essayer de parer les coups.

« Et tu habites où ? »

« Dans une cabane en bois, plus au nord. Vous voulez venir boire un coup, un vrai coup ? »

« Pourquoi pas. »

« Mais je préfère vous avertir avant. Il faudra rentrer le ventre pour passer entre les arbres. Ils se sont rapprochés le jour où il y a eu un tremblement de terre, au siècle dernier, en 1997. Grâce à ce réflexe, la forêt est restée debout. Ici, la sylve est intelligente, mais elle a un gros défaut : chaque fois qu'elle réfléchit, le temps perd la tête. Autrefois, j'étais un garde forestier à la retraite. J'avais choisi de me retirer dans cette maison que j'ai bâtie, aidé de mes amis bûcherons. Je me suis levé, en pleine nuit, réveillé par la terrible secousse, et je suis tombé du lit parce que mes jambes ne touchaient plus terre. J'étais redevenu un enfant. Un enfant avec un cerveau de vieux monsieur. Alors j'ai commencé à souffrir de manque... »

J'étais abasourdi par ce que je venais d'entendre. Plus question de le tutoyer, maintenant. Ce gamin n'avait point l'air d'un plaisantin. Et il y avait ses vêtements trop grands, ainsi que ce regard d'homme mûr autour duquel ne manquaient que les rides.

« Vous avez souffert de manque... de manque de quoi ? »

« De mon nounours. »

Là, j'ai carrément craqué, j'ai ri comme une baleine, jusqu'à suffoquer. Une fois mon souffle recouvré, je me suis rendu compte que les oiseaux ne chantaient plus, et que le gamin boudait, tête basse. Mais tête basse peut-être parce qu'il s'apprêtait à ramasser une branche pour me...

En vérité, il pleurait, et j'ai lutté contre l'envie de le prendre dans mes bras pour le consoler. Je me suis contenté de lui demander pardon, honteux.

 

« Pas grave. J'ai l'habitude. »

« Vous voyez beaucoup de monde ? »

« Uniquement des couples qui viennent dans cette clairière parce que l'eau du ruisseau est réputée. »

« Elle est empoisonnée, non ? »

« Vous avez remarqué qu'il n'y a pas de poissons, n'est-ce pas ? Non, non, au contraire. Elle a le pouvoir de rendre sa virilité aux hommes défaillants pendant le sexe. »

Je me suis dit que c'était la raison pour laquelle il s'y abreuvait. Son manque, en fait, concernait surtout le sexe.

Une femme pouvait être accusée de détournement de mineur si...

Qui croirait qu'un gamin de dix ans était un violeur ?

Et ce fut à son tour de rigoler.

« Allez, je vous taquine. Cette eau n'a aucun pouvoir. C'est un bizutage, à Langogne, pour attirer les vacanciers par ici. Les pesticides ont eu raison de la poiscaille. Il vaut mieux boire de l'eau minérale achetée dans une supérette. Moi, c'est l'eau de pluie. »

Il s'amusa de mon air de chien battu.

« Ne vous inquiétez pas, vous survivrez. Et puis, si vous êtes malade, je vous soignerai. Quand j'étais garde forestier, je m'occupais des animaux blessés par les pièges de ces satanés braconniers. Les chasseurs ont déserté la forêt de Mercoire depuis longtemps, eux. »

« Je parie que les braconniers sont tous maigres, dans le coin. »

« Pas forcément. Il leur arrive d'envoyer leurs gosses. »

« Quelle bande de salauds ! »

J'avais évité, évidemment, de lui toucher deux mots de ce à quoi j'avais eu droit, moi, dans le bar, et dont il était le héros malheureux.

Malheureux, vraiment ?

 

*

 

Nous nous sommes enfoncés profondément sous la futaie. Les arbres étaient effectivement rapprochés, mais je n'ai eu aucun problème pour franchir la distance séparant la clairière du chalet de Pierre-Jean. En route, il m'a demandé de reprendre le tutoiement.

« Le tutoiement, ça me vieillit. » a-t-il lancé en gloussant.

Il semblait tout heureux de ne plus être seul.

Et nous sommes arrivés, un quart d'heure plus tard, en vue de la cabane en bois. Elle avait été désherbée récemment, et de nombreuses souches l'encerclaient. Des abeilles bourdonnaient en survolant ces « moignons ».

« Elles y ont fait leurs nids. Elles se croient dans des ruches. Elles me sont très utiles, pour mon potager, de l'autre côté du chalet. Elles fécondent mes plants de courgettes, de concombres. Je n'ai nul besoin d'aller faire les courses à Langogne, entre mes légumes et les baies sauvages, fraises des bois, framboises... Je suis végan et je me porte comme un charme. Je me passe de pain et les facteurs refusent de me distribuer le courrier. De toute façon, je n'aurais ouvert aucune enveloppe. Vous voyez, j'ai conservé mon cerveau d'adulte... Le vieil anarchiste est devenu un enfant sauvage. »

Je n'ai point osé lui dire qu'il avait de la chance. Alors, au lieu de prendre le train en marche, j'ai emprunté une voie de garage.

« Et vous... Et toi, tu te chauffes comment, en hiver ? »

« Le froid ne m'effleure même pas. »

« Comment ça ? »

« Je suis désormais insensible aux températures basses. Mon corps semble stocker de la chaleur durant l'été. J'ai été impacté par le tremblement de terre et de la lave coule dans mes veines. »

Etait-il possédé par l'esprit d'un volcan sur le point de pousser comme un champignon, transformant la forêt de Mercoire en mer de cendres ?

« Mais tu es une... »

« Une erreur de la nature ? Un peu, oui. »

« Non, non. Une énigme. »

« C'est vrai. Même Sherlock Homes se casserait les dents pour me résoudre. »

 

Tout était en bois, dans le chalet, mais ce qui m'avait le plus surpris, c'est l'absence de cheminée.

« Une trentaine de mètres carrés et pas de télé, juste un petit poste radio qui commence à dater. Je ne capte que France Musique. »

« Plus rien ne peut t’influencer, c'est le paradis. »

« Oui, mais de temps en temps, j'aimerais bien voir un match de rugby. »

« Sers-toi de tes souvenirs. Moi, quand je regarde la télé, mon esprit voyage dans le passé, je compare et je pleure. »

« Vous faites quoi, dans la vie ? »

« Je vends des livres. »

« Et vous les vendez cher ? »

« C'est à la tête du client. »

« Je ne vous crois pas. »

« Tu as raison. »

 

Il me servit un café brûlant que je bus en grimaçant. Il n'était pas sucré. J'avoue que des frissons parcouraient mes avant-bras. J'eus le plus grand mal à masquer mon embarras face à un enfant qui s'exprimait comme un adulte. Un sénior en culottes courtes. Ma pensée orienta mon regard vers la salopette de Pierre-Jean, et je me détendis. C'est le moment que choisit le tonnerre pour rouler sur la forêt.

« Même les oiseaux ne l'ont pas vu venir. Ils sont pourtant les meilleurs dans les prévisions météorologiques. »

Le vent se leva et la pluie pianota sur les rondins de bois.

« C'est la sonate de la sylve, j'adore. Mieux que France Musique ! »

« Le temps est cyclothymique, lui aussi. »

« Vous êtes cyclothymique, vous-même ? »

« Ça dépend de mon humeur. »

Il éclata d'un rire gras que je ne lui soupçonnais point.

« Vous me plaisez. Le hasard m'a rendu un fier service. Je crois que vous allez devoir passer la nuit ici. Ça fait une éternité que je dors seul. »

Je n'ai rien imaginé de tordu, mais il semblait avoir décidé à ma place.

« Il me reste de la soupe de légumes. Même en été, c'est si bon... Je la mange froide. »

« Tu ne bois pas d'alcool ? »

« Pourquoi ? Vous, oui ? »

« Je m'en passe allègrement. »

« Vous faites bien. »

Il y eut un silence.

« Et si tu cessais, à ton tour, de me vouvoyer… »

Il haussa les épaules.

« Vous dormirez dans la pièce, là, au fond. Mais il n'y a pas de lit. C'est un vieux canapé. Il est confortable quand on y pose ses fesses pour papoter. Pour pioncer, je ne sais pas. Je ne suis pas mieux loti dans la niche qui me sert de chambre. »

La soirée a été douillette, à parler de tout et de rien, surtout de rien.

« Tu ne fais jamais de feu ? »

« Tu vois bien que je n’ai pas de cheminée. »

Il avait cru que j'étais sérieux.

L'orage s'est calmé vers minuit, juste avant que chacun ne plonge dans un sommeil bien plus lourd que le bois.

« Je te souhaite une très bonne nuit, papa. »

« Très drôle, fiston. Mais j'espère que tu ne vouvoyais pas ton vrai père. »

« Et pourquoi pas ? »

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Secoué, je me suis réveillé. La terre avait pas mal bougé. Il n'y avait plus de vent, dehors. Je me suis levé d'un bond et ma tête a heurté un plafond souple et soyeux. Je me trouvais dans ma tente. Avais-je rêvé tout ce qui précédait ? C'était tellement réaliste. La sensation de vivre dans un scénario de M. Night Shyamalan.

Je me suis précipité dans l'herbe grasse de la clairière, et j'ai couru, motivé par l'instinct, vers le ruisseau. Comme si l'eau était capable de me protéger des arbres déracinés par la vague underground. Je me suis perché sur un rocher sans l'ombre d'un vertige. C'était étonnant, chez moi.

La terre avait cessé de trembler. Moi également. La secousse n'avait point été haut perchée sur l'échelle de Richter, mais bon, le choc m'avait retourné comme une tortue. J'ai profité de cet équilibre tombé du ciel pour me pencher, histoire d'admirer les truites inoxydables qui se figeaient à contre-courant. Et je m'y suis vu, un demi-siècle de moins au compteur, mes vêtements aussi amples que ceux de Pierre-Jean, dont il semblait ne jamais se séparer. Et j'avais son âge.

Mais où était-il passé ? Et le chalet ? Mort de faim, le bref séisme avait-il eu le temps de les avaler ? Y avait-il une pelade, maintenant, dans la forêt de Mercoire ?

Je hurle comme un loup, le silence succédant à mon cri est lourd, profond, insupportable, et je hurle une seconde fois. Je suis étonné du manque de réaction des oiseaux, qui continuent d'être muets alors que le calme est revenu. Ont-ils migré sous des cieux plus cléments ? Ont-ils décidé de partir loin, très loin ? Les écureuils, eux, sont encore là, et m'espionnent, certains alignés telles des notes de musique sur les branches entremêlées. Une cacophonie est-elle à craindre ?

J'avais tout rêvé, le chalet, Pierre-Jean, les souches. Renonçant à rejoindre mon nouvel ami, sur un coup de tête, j'ai choisi de fuir. Qui sait, peut-être qu'il n'existait pas. Mon rêve n'était-il qu'un fantasme né de ce que j'avais entendu au comptoir du bar où j'avais pris l'apéro, ce matin-là ?

Dans le déni de mon état, je me suis installé au volant de ma vieille Simca 1000, avec la ferme intention de retourner à Langogne.

Si un gendarme remarque à quelle hauteur, par rapport au volant, se situe ma taille, il va s'imaginer que je suis un...

Un nain ?

J'en doute. 

Une solution s'impose à mon esprit. Je redescends de voiture. Partir à la recherche du chalet, s'il appartient à la réalité, et si c'est le cas, vérifier s'il est habité par un enfant vêtu d'une salopette qui déborde tous les côtés...

La forêt de Mercoire recélait-elle une porte s'ouvrant sur un monde où les années jouent aux autos tamponneuses ?

 

Impossible de dénicher le bon chemin. Je peste d'avoir oublié de semer des petits cailloux.

En route, alors que j'ai du mal à avaler les kilomètres d’errance à cause de mes jambes trop courtes, je rencontre un octogénaire aux longs cheveux blancs qui me demande si j'ai vu ses parents.

« Dis donc, petit, tu n'aurais pas croisé un couple, par hasard ? La trentaine, blonds tous les deux, comme moi. Papa a un chapeau de paille et maman est en short. »

J'ai ri si fort que les oiseaux, cachés dans les feuillages, se sont envolés dans un ensemble parfait. Moi qui les croyais incapables de déserter...

L'escadrille s'est éloignée comme guidée par une indicible peur.

Le vieil homme est nu, il a une voix de prépubère.

« Mes vêtements sont trop petits, et je suis si grand. »

J'ai eu envie de mourir, prisonnier de mon corps d'enfant.


Publié le 24/03/2026 / 1 lecture
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