Je squattais un appartement au quatrième étage d’un immeuble culminant à sept. Le plus haut du quartier. Vu de l’extérieur, son hall évoquait la salle des pas perdus d’une gare. Juste un mirage, hélas. Très récemment, une jeune femme s’était plainte d’avoir le vertige, tout là-haut, sous le toit. Elle en avait marre de tanguer lorsqu’elle ouvrait les volets, chaque matin. Elle avait menacé de vivre recluse, ce à quoi le concierge lui avait proposé de descendre de deux étages. Un studio venait d’être libéré.
« C’est plus petit, mais également plus bas au niveau du loyer. Je vous fais une fleur. »
« Pourquoi ? Parce que je suis jolie ? »
« Non. Enfin si, vous êtes très mignonne, mais je connais votre père et il m’a demandé de veiller sur vous. Vous le savez bien. »
« Quoi donc ? Que je suis mignonne ? »
Monsieur Ortega avait une patience d’ange. Son zèle m’agaçait parfois, mais j’étais bien mal placé pour m’en plaindre puisque j’en bénéficiais.
Il aimait lire. J’écrivais.
Ce soir-là, alors que j’étais las d’avoir fait de l’œil à mon écran d’ordinateur toute la journée, on a toqué à ma porte.
Je me suis levé à regret.
J’ai ouvert.
« Ça y est, vous êtes installée ? »
« Je ne suis pas venu pour vous reprocher de ne pas m’avoir aidée. »
« Entrez, je vous prie. »
« Je vais aller droit au but. J’espère que vous n’avez pas le sommeil léger. »
« Et pourquoi donc ? »
« Je suis somnambule. »
« Si vous voulez bien vous asseoir… »
Elle se posa sur le canapé. Je suis resté debout. Elle croisa ses jambes, dévoilant ses cuisses. Je n’avais même pas remarqué qu’elle était vêtue d’une minijupe. Je me suis dit qu’elle devait rentrer d’un entretien d’embauche. Cette pensée sexiste me fit rougir. Elle sourit.
« C’est plus fort que moi. »
« Quoi donc ? »
« Chaque fois que je rends visite à un homme… »
J’ai éludé.
« Est-ce que je peux vous demander pourquoi vous êtes là ? »
« Je me suis trompée d’étage. »
« Vous mentez mal. »
« On m’a dit que vous étiez écrivain. »
« Monsieur Ortega parle trop. »
« Pas assez, je trouve. Un ami de mon père, un brave homme. »
« Oui, c’est vrai. »
« Je suis venue vous avertir que si vous travaillez, la nuit, je risque de vous déranger. »
« Ah ! Parce que c’est vrai que vous êtes somnambule ? Si ça peut vous rassurer, la nuit, je dors. »
« Vous m’en voyez ravie. A propos, je m’appelle Miranda. »
« Franck. Enchanté. »
« Pas tant que moi. »
Elle se leva et me tendit sa minuscule main que je serrai mollement, au risque de passer pour un homme sans personnalité.
Elle s’est rassise.
Sa culotte rose m’éclaboussa le regard. J’ai pensé que cette couleur détonnait avec sa rousseur naturelle et ses yeux verts. Une faute de goût.
J’ai décidé de foncer, tête baissée. Je crains le pouvoir qu’ont les femmes sur les hommes. C’est tellement animal. Je lutte contre à ma façon, exposant parfois une mauvaise foi crasse.
« Vous vous appelez Miranda et vous êtes somnambule… La belle affaire… »
« Je ne suis pas une somnambule aux pieds nus, Franck. »
« Oui. Mais encore ? »
« Je fais les cent pas comme une sentinelle, mais je suis chaussée de talons aiguilles. »
« Une sentinelle… vraiment ? »
« Vous êtes sexiste ? »
« Non. Je passe trois à quatre heures par jour, le nez dans mes romans. J’aimerais pouvoir dormir, le même laps de temps, sans être dérangé par une pianiste qui joue comme ses pieds ! »
« Vous n’êtes pas drôle. »
« Vous croyez vraiment que les autres ne vont pas se plaindre ? »
« Vous écrivez, j’ai cru que vous seriez plus tolérant. »
« Je ne vois pas le rapport. »
Elle n’a pas attendu ma réaction, elle est partie. J’ai entendu la porte de l’ascenseur s’ouvrir et se refermer.
Monter à bord de la cabine pour un seul étage, cette nana était dingue.
Dix minutes plus tard, quelqu’un toqua à ma porte.
« Monsieur Ortega, que me vaut le plaisir ? »
« Quelque chose qui ne va pas vous plaire. »
« Je vous écoute. Mais entrez, d’abord ! »
*
Il s’est assis, essoufflé, sur le canapé qui grinça en l’accueillant. Je suis resté debout.
« L’ascenseur est en panne. »
« Encore ? »
« Hélas oui. »
« Vous voulez boire quelque chose ? »
« Non, merci. »
« Je me trompe où vous êtes énervé. Je suppose que la demoiselle du désormais cinquième vous a raconté que je l’avais mal reçue. »
« Elle m’a surtout dit que vous étiez un affreux macho. »
« Et vous la croyez… »
« Pas du tout. »
« Tiens donc ! »
« Je n’ai pas vraiment intérêt à ce que vous soyez empêché lorsque vous écrivez. Vous m’avez aimablement chargé de lire vos épreuves non corrigées. C’est flatteur pour moi. Mais cette jeune personne est la fille d’un ami… Je vous demande juste de faire des efforts avec elle. Je sais bien qu’elle est capricieuse, égotique, mais elle a besoin de grandir, et grandir dans cet immeuble, ce n’est pas un cadeau. Elle est avant tout victime de son somnambulisme. »
« Vous y croyez, vous, à cette histoire de somnambulisme ? »
« Oui, bien sûr. »
« Eh bien, pas moi ! »
« Monsieur Breitner, je sais bien que nous avons de la chance de vous avoir entre nos murs, mais là, vous poussez le bouchon un peu loin. »
« Et pourquoi ? Parce que je demande de dormir un peu alors que je travaille toute la journée, entre l’écriture, les recherches sur Internet, la relecture et les corrections ? Ce n’est pas plutôt parce que vous avez la trouille de décevoir son père ? Un homme influent, je parie. »
« Monsieur Breitner… »
« Monsieur Ortega… je ne vous retiens pas ! »
Il s’est levé d’un bond et s’en est allé, tête basse.
S’il y avait quelque chose que je ne supportais pas, dans la vie, c’est bien le zèle d’un homme face à une jolie femme. Parce que je ne croyais pas, un seul instant, à ce père qui était un ami du concierge.
J’ai immédiatement appelé Raoul, un vieux pote, qui m’avait proposé de s’installer chez lui après que sa maîtresse l’avait largué.
« Je voudrais bien, mais je me sens à l’aise, ici, au quatrième étage de cet immeuble culminant à sept. Cela dit, peut-être qu’un jour prochain… On ne sait jamais… Maintenant, si tu te sens vraiment seul, appelle-moi ! Rien ne vaut l’amitié. »
« Je croyais que c’est moi qui devais t’appeler. »
« Ce n’est plus possible, ici. Le concierge fait du zèle… et bien sûr, c’est à cause d’une nana. J’ai eu le malheur de laisser entendre que j’avais besoin de dormir, la nuit. »
« Comme tu le sais, Miranda m’a quitté. Si tu veux changer de roche, c’est le moment. Toi et moi ne sommes pas faits pour vivre seuls. »
« Oui, mais bon, tu n’ignores pas qu’un écrivain a souvent la tête ailleurs, et réclame le silence. Je vais peut-être attendre encore un peu. Pas envie de me fâcher avec toi parce que tu ronfles pendant que j’écris. »
« J’ai une pièce qui ne sert à rien, au rez-de-chaussée. Tu pourrais t’y installer pour travailler. »
« Et pour dormir ? »
« Je n’ai qu’une chambre… avec un grand lit… et un canapé, dans le salon. On peut le délocaliser dans ton futur bureau. »
« C’est alléchant. » avais-je plaisanté.
Raoul habitait une maison aux murs jaunes, en front de mer. Au nord, face au mistral, des lézardes serpentaient jusqu’à une plage de galets. De l’autre côté, à bâbord donc, l’absence de vent épargnait sa façade, par où on entrait et sortait, mais le souffle des ans l’avait ternie au point qu’elle pâlissait à vue d’œil.
Il m’y avait souvent invité. Elle ne m’inspirait guère. Je le lui avais fait savoir.
« Mon ami, un jour ou l’autre, lassée d’être giflée par les bourrasques, elle va s’ouvrir comme une coquille d’œuf sous la poussée du poussin. Et elle va vomir tes meubles sur les baigneuses. Les plus exposées vont être lapidées par les échardes. Et les séances de bronzage vont virer au naufrage. Je ne pense pas que la mer… »
Raoul m’avait fait signe de me taire, l’index barrant ses lèvres.
Le silence n’a pas duré.
« Tu parles comme un livre. »
« Encore heureux. »
« L’agent immobilier, quand j’ai signé la promesse de vente, m’a assuré qu’elle était indéracinable. »
« Tu l’aurais achetée s’il t’avait précisé qu’elle s’envolerait au premier courant d’air ? »
« Il faut toujours que tu exagères. »
« On ne se refait pas, mon ami. Sinon, continue de m’inviter, je viens toujours avec plaisir. »
*
Minuit. Impossible de m’endormir.
Toujours cette crainte d’entendre la voisine du dessus faire les cent pas, chaussée de talons aiguilles. Une vraie machine à écrire.
J’ai allumé la radio, et je suis retourné devant mon écran d’ordinateur. Je me suis amusé à pianoter sur le clavier, les yeux fermés, tel un virtuose.
« Tu écrirais plus de romans si tu tapais plus vite. Tu devrais travailler la souplesse de tes doigts. Je connais un… »
« Qui es-tu, la voix ? »
« Tu veux savoir à qui je permets de s’exprimer ? Si tu reconnais que, grâce à moi, cette personne existe, je te dis comment elle s’appelle. »
« Et si je refuse, tu vas dire que je suis mauvaise langue ? »
« Très drôle. Tu fais quoi, là, devant ton ordi ? Il est éteint, il ne t’est d’aucune utilité. Sauf si tu es capable de l’allumer par la pensée. »
« Ou en léchant l’écran. »
« C’est vulgaire. »
« Désolé. »
Ce n’était qu’un rêve. Je m’étais endormi, vautré sur le lit, les bras en croix.
Le silence était pesant et j’ai redouté d’être sourd. J’ai claqué des doigts. J’ai sursauté, tant j’étais surpris d’entendre quelque chose.
Ma voisine du dessus avait dû découcher. Deux nuits sans ses pas, pour une sentinelle, c’était direct le mitard. Mais peut-être avait-elle déserté.
Cette pensée m’amusa, et j’eus soudain une pulsion qui me fit honte. Mais il fallait que je vérifie si elle était encore dans son appart. Il était aisé de situer ce dernier puisqu’il se trouvait juste au-dessus du mien. La sensation que c’étai important.
J’ai enfilé un short et une chemise.
Je suis monté à pied – l’ascenseur fait trop de bruit, surtout la nuit.
Je n’ai pu me retenir de sourire.
Parvenu sur le palier, j’ai collé mon oreille à la porte de Miranda.
« Si ça se trouve, elle est de l’autre côté. Elle écoutait les bruits de l’immeuble, et ce sont tes pas qui ont attiré son attention. Le monde à l’envers. Tu imagines si elle apprend que c’est toi ? »
La voix du rêve.
Des frissons ont parcouru mon corps. Il ne faisait pas froid, pourtant. La cabine de l’ascenseur s’est mise en route. Elle somnolait au rez-de-chaussée. Quelqu’un l’avait-il appelée ?
« Elle est peut-être habitée. Comme un bernard-l’hermite. »
« C’est marrant ça, la voix. »
« Merci. Mais ça peut être Miranda qui rentre… T’as intérêt à vite redescendre. »
« J’y cours ! »
J’aurais mieux fait de me taire. Quelque chose avait déconné dans mon corps. Une crampe. Impossible d’avancer ma jambe gauche. Je me suis assis par terre, en me laissant glisser le long du mur, le plus loin possible de la porte de Miranda. »
La cabine a dépassé cet étage, et j’ai respiré. La crampe a disparu.
« C’est toi, la voix, qui m’as fait cette blague ? »
« Non, non. Tu guéris vite, c’est tout. »
Je suis retourné dans mon appart en sifflotant mentalement. Je me suis couché et…
« Dis donc, la voix ! Tu vas continuer de me hanter combien de temps encore ? L’autre fois, tu as squatté mon rêve, mais là… »
« Dors bien ! »
« Le tutoiement… c’est normal ? »
« Chut ! »
Une nuit tranquille. Un matin parfumé au café. Son odeur me suffisait, mais j’aimais bien y tremper mon croissant. Lorsque j’avais vidé mon bol, je touillais le sucre, au fond, puis suçotais la cuillère.
J’ai été dérangé. Des coups légers, à la porte, au moins trois. Je suis allé ouvrir, guilleret.
J’ai ravalé ma bonne humeur. Miranda.
« J’ai rêvé de vous. Vous trouvez ça normal ? Vous pourriez être mon père. »
« Bonjour… »
« Bonjour, oui… »
« Je lui ressemble ? »
« Pas du tout. Il est plus beau. »
« Bien aimable. Entrez ! Vous voulez du café ? »
« Du thé. »
J’ai machinalement regardé ses pieds.
Rien à déclarer.
« Et je faisais quoi, dans votre rêve ? »
« La lecture. »
« Pardon ? »
« Vous me faisiez la lecture. »
« Bizarre. Vous étiez malade ? »
« Non. Aveugle. »
« Je vais m’occuper de votre thé. Je reviens. Asseyez-vous où vous voulez. Le canapé est moelleux. »
De la cuisine, je l’ai entendue bougonner.
Puis : « C’était un extrait de l’un de vos romans. »
Je n’ai pas répondu tout de suite.
J’ai laissé le thé infuser pendant trois minutes.
« Et vous avez aimé ? »
« Non. »
« Tiens donc ! Vous vous souvenez du titre ? »
« ROSE CREPUSCULE. »
« Vous ne m‘aviez jamais lu avant, n’est-ce pas ? »
« Jamais. »
« Mais comment est-ce possible que vous sachiez que ce roman est de moi ? Vous ne connaissez même pas mon nom. Il n’est même pas sur ma porte. Les fans sont capables de tout. C’est monsieur Ortega qui… »
« Non, non. Nous ne parlons jamais de culture, lui et moi. »
« Il fait quoi, dans la vie, votre papa ? »
« Papa est mort. Il travaillait au cadastre. Monsieur Ortega lui a promis de s’occuper de moi. »
« Je comprends mieux. »
« Quoi donc ? »
« Non, rien. Le thé est bon ? »
« Ça peut aller. »
« Et votre maman ? »
« Je n’en ai plus. Elle a quitté papa quand elle a appris qu’il avait le cancer. Elle avait quelqu’un d’autre… »
« Je suis désolé. Je vous ressers ? »
« Si vous voulez… Vous ne m’avez pas répondu. »
« Ah oui ! Je suppose que c’est normal de rêver d’un inconnu. Il m’est arrivé de croiser une femme, dans la rue, et de la retrouver, le soir même, dans mon lit… en rêve, évidemment. »
« J’avais compris. Mais il n’y a pas que ça. »
« Ah bon ? »
« Oui. Le titre de votre roman. ROSE CREPUSCULE. C’est ma couleur préférée. Tous mes sous-vêtements sont roses. »
J’ai failli rougir. J’ai espionné son regard afin d’y trouver la réponse. Rien.
« Bon, puisque vous ne pouvez pas m’aider, je vais vous laisser. »
Elle a posé délicatement sa tasse sur la table basse et s’est levée dans un grand mouvement de star de cinéma.
« Au revoir, mademoiselle. Ce fut un plaisir. »
Elle m’a fait un geste de la main que j’ai été incapable d’interpréter. Elle s’est adossée au mur. La blancheur de sa peau m’aveugla. Bottée, je lui aurais trouvé un faux air de Mylène Farmer.
La voix a murmuré à mon oreille.
L’absence de souffle m’a perturbé.
« Elle se prend pour une princesse. C’est pourtant vrai qu’elle ressemble à Mylène. Va lui ouvrir la porte. Elle est en plein fantasme. Et pour le baisemain, oublie, tu vas avoir du mal à te relever. »
Je me suis exécuté.
Cette jeune femme était troublante. Je suis resté sur le palier tandis que ses pas étaient silencieux pour monter à son étage.
L’impression que son somnambulisme était une lubie. Peut-être pour se rendre intéressante aux yeux des résidents.
*
Ce matin-là, j’ai reçu la visite de monsieur Ortega.
« Bonjour, monsieur Breitner. Je voulais savoir si… »
« Si j’avais des problèmes avec votre protégée ? Aucun. Sa délocalisation semble avoir guéri son somnambulisme. »
« Ne soyez pas narquois, je vous prie ! Je fais du zèle pour le bien de toutes et tous. »
« Et c’est réussi. Pour le moment, j’écris sans être dérangé. Que demande le peuple ! »
« Tant mieux ! Tant mieux ! Allez, je vous laisse. Au revoir, monsieur Breitner ! »
La voix a résonné dans ma tête.
« Tu es bien matinale, aujourd’hui… »
« Tu aurais dû lui poser quelques questions à propos de sa relation avec Miranda. »
« Un père de substitution, sans doute. »
« Ce n’est pas toi, alors ? »
Elle éclata de rire et je me suis pris la tête à deux mains en simulant la douleur.
« C’est vrai qu’elle a dit que je pouvais être son père. »
« C’est la vérité. Tu aurais peut-être préféré être son amant. »
« N’importe quoi, la voix ! »
« Tu n’aimes pas mon humour ? »
« Pas toujours ? »
« A propos, tu parleras de moi dans l’un de tes romans ? »
« Prétentieuse ! »
Le silence est revenu. Je commençais à apprécier cette complicité avec la femme invisible. Qui revint à la charge.
« LA FEMME INVISIBLE. C’est un bon titre ça ! Mais je serai comment après que j’aurai retiré mes bandelettes ? Comme Miranda, rousse aux yeux verts ? »
J’ai haussé les épaules.
« Laisse-moi tranquille, maintenant, tu veux bien ? »
Ma bonne humeur m’étonna. Il me tardait d’achever mon nouveau roman. D’habitude, je suis stressé quand il faut rédiger les dernières lignes d’une histoire qui s’apprêtait à me larguer telle une femme déçue par nos nuits.
La dernière phrase venait de déserter mes doigts lorsque Raoul a appelé.
« Une ratatouille, avec les légumes de mon potager, ça te dit ? »
« Je veux, mon neveu ! »
« Ça marche. »
« Et qu’est-ce qu’on boit ? »
« T’as quelque chose à fêter ? »
« Je te dirai ça à midi. A tout à l’heure. »
Raoul avait été surpris par ma motivation. Il s’attendait à ce que je me fasse prier.
J’ai ébauché un pas de danse. J’ai failli trébucher… quand j’ai entendu un cri en provenance des étages supérieurs. Je me suis précipité sur le palier.
Quelqu'un était bloqué dans l’ascenseur. J’ai reconnu la voix. Et parce que j’ai reconnu la voix, j’ai cru à un canular. Tout se passait-il dans ma tête ?
J’ai grimpé les quelques marches me séparant de l’étage de Miranda. La cabine était là, immobilisée, porte bloquée. A l’intérieur, la jolie rousse aux yeux verts.
« Je savais que c’est vous qui viendriez à mon secours. »
« Vous n’êtes pas en danger. »
« Et si la cabine se décroche… »
Monsieur Ortega est arrivé avec une clef qu’il mania avec dextérité. Miranda fut libérée et se jeta dans mas bras.
Le sourire du concierge me tourneboula.
Son clin d’œil en disait long sur son état d’esprit, mais je n’avais qu’une envie : couper court.
« Ce n’est pas ce que vous… »
« Ce que je crois, monsieur Breitner ? Ne m’en voulez pas de croire ce que je vois. »
Miranda s’était endormie.
« Je pourrais être son père. Regardez ! On ne s’endort pas dans les bras d’un amant. »
Il a ouvert la porte de son appart et m’a invité à entrer. La jeune femme était légère, je n’ai pas eu à faire un gros effort pour l’amener dans sa chambre et l’allonger sur le lit.
« Allez, je vous laisse ! Tout est bien qui finit bien. » lança monsieur Ortega resté sur le palier.
*
Raoul a senti que j’étais préoccupé malgré les deux pastis avalés cul sec.
« Tu étais plus en forme, à l’heure des croissants. Tu as raté la fin de ton roman ? »
« Non, non, au contraire. Ça me fait penser que je n’ai pas rassuré mon éditeur. Il est toujours. C’est un genre qu’il se donne. A l’entrée de la ligne droite, il utilise la cravache. Heureusement qu’il n’est pas jockey, et que nous ne sommes pas des pur-sang. »
J’avais décidé de taire la mésaventure de ce matin. Mais il y a eu un grain de sable… La machine a grincé avant de cesser de tourner à plein régime.
Des cris montant de la calanque.
Nous sommes sortis sur la terrasse en quatrième vitesse. Où nous avons vu un attroupement autour d’une jeune femme qui semblait avoir bu la tasse. Nous avons descendu, en essayant de ne point tituber, les quelques marches accédant à la plage. J’ai toujours trouvé désagréable de marcher sur des galets – pire que sur des œufs.
« Bonjour, Raoul… Monsieur… »
Mon ami m’a présenté au sien.
Nous nous sommes serrés vigoureusement la main.
Un voisin qui s’inquiétait lorsque les baigneurs entraient dans l’eau juste après avoir mangé. Il avait des jumelles et s’en servait régulièrement. Il ne serait venu à l’idée de personne, dans le quartier, de le traiter de « voyeur ». Il avait sauvé pas mal de vies. Il habitait à une cinquantaine de mètres. Plus jeune, il avait été maître-nageur sur la Côte d’Azur.
Raoul m’en avait touché deux mots.
« Elle a coulé à pic alors qu’elle avait pied. Elle s’est mise à genoux et a basculé, la tête la première. Je crois qu’elle a eu un malaise avant même d’entrer dans l’eau. C’est bizarre, mais je pense qu’elle savait ce qu’elle faisait. J’ai assisté à la scène. De chez moi. Raoul, tu me connais… J’ai accouru. »
« Tu as bien fait. On ne s’en plaint pas, dans le coin. Tu es devenu un dieu vivant. »
Il a rougi.
La sirène des pompiers. La cavalerie arrivait, le clairon sonnant la charge.
« Franck, la ratatouille va refroidir. Ils vont s’en occuper, elle ne risque plus rien. »
Il me poussa vers la première marche.
« Quel dommage qu’il n’y ait pas d’ascenseur ! »
« Attends ! »
Sa vanne m’avait évoqué l’épisode de ce matin
Je me suis dégagé et j’ai rejoint la jeune femme très entourée. Le bikini noir faisait ressortir sa peau blanche. Mon ami m’a suivi. Elle était rousse. De là-haut, dans la précipitation, j’avais zappé ce détail.
« Tu la connais ? »
« C’est la somnambule. »
« Merde ! Mais qu’est-ce qu’elle fait là ? »
« Je crois le savoir. »
« La ratatouille va refroidir. »
« T’as choisi quoi comme vin ? »
« Gigondas. »
« Un peu lourd, non ? »
« Ses yeux sont verts, je n’ai pas rêvé. »
« Oui. »
« Oui, je n’ai pas rêvé ? »
« Oui. »
« Du Gigondas pour arroser une ratatouille. Il fallait oser.
« C’est un pinard qui a du corps. Un peu comme ta copine. »
« Ce n’est pas ma copine. »
« Franck ! »
« Quoi ? »
J’ai suivi son regard. Je me suis retourné.
La noyée dans un verre d’eau m’a sauté au cou et…
Il y eut un troisième convive à la table de Raoul.