Gardiennes du Drac

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  Quelque part dans le sud du Tarn.

 

  Le parcours, balisé d’ateliers, était interdit aux chiens. On y apprenait à aimer et respecter la forêt. J’ai compris trop tard pourquoi il était souhaitable de laisser nos animaux de compagnie à la maison. La plupart des touristes croyaient que c’était à cause des crottes.

  « Il n’y a pas de bousiers ici ? Ils font moins de zèle, à la voierie, quand il s’agit d’un trottoir ! »

  Le râleur en bermuda prit une abeille en photo pour se changer les idées. Pour le remercier, elle le piqua.

  « Et ça vous fait rire ? » me lança sa femme.

  Je venais de grimacer parce que le cri de son mari m’avait crevé les tympans.

  Un autre type avait négligé l’avertissement. Son brave toutou avait levé la patte contre l’arbre abattu qu’un sculpteur avait transformé en dragon, et il avait été dévoré dans un claquement de mâchoires. Je connaissais personnellement le bûcheron, et j’avais assisté à la scène. Le chien avait disparu à l’intérieur de l’arbre par une bouche née du néant avant d’y retourner.

  C’était ma randonnée préférée. J’y écoutais chanter les oiseaux. Ce que je croyais être des oiseaux. C’était, en réalité, un concert de flûtes. Les musiciennes, des fées aux oreilles taillées en pointe, avaient un souffle inépuisable.

  Le maître du toutou digéré, énervé, était retourné à son véhicule afin de s’armer d’une hache. Cet étrange chevalier avait voulu terrasser le dragon. Il l’avait frappé à plusieurs reprises, en ahanant. La résine avait giclé, lui brûlant la rétine.

  La plaie avait immédiatement cicatrisé mais il avait perdu la vue. Il s’était juré de revenir avec un lance-flammes.

  « Et tu te pointeras dans la forêt avec une canne blanche ? Ou un chien d’aveugle, peut-être ? »

  Sa femme ne l’avait guère épargné, avant d’ajouter :

  « Apprends à respecter les croyances des ploucs ! »

  Elle n’avait jamais émergé du rêve au cours duquel elle avait maudit la légende du Drac.

  Son mari avait tâtonné dans le lit. La froideur du corps de sa femme lui avait glacé le sang. Il avait hurlé sa peine d’être devenu veuf à cause d’un sculpteur sur bois. Il se jura de le retrouver et de lui faire la peau.

 

  Vous vous demandez sans doute comment j’ai su à quelle fin tragique ce couple a été condamné. Il faut que je vous dise…

  Je suis très ami avec les êtres invisibles du sous-bois et je vous ai menti. Ce n’est pas ma randonnée préférée, non. Si je me rends au moins deux fois par semaine sur le parcours du Drac, c’est parce que je suis amoureux d’une fée tellement petite que s’il me prend l’envie de l’embrasser, je risque de l’avaler.

  Comme le chien dont on entend les aboiements dans le ventre du dragon.

 

  Quand je suis arrivé dans le Tarn, lassé des grandes villes, on m’a tout de suite conseillé le parcours du Drac. Une heure de marche à pied. Je n’avais guère tardé à annoncer la couleur. J’avais un grand appétit de nature. Dans mon esprit, le seul endroit où je pouvais me faire des copains, c’était au bar, devant un pastis bien frais, ou deux.

  « J’ai un grand besoin d’air pur et d’espace. »

  « Oui, vous avez raison. En plus, c’est gratuit. Il faut profiter des choses gratuites, elles sont si rares. »

  « La pêche à la truite aussi est gratuite. »

  « Non ! Il faut s’équiper. Acheter une canne, des appâts… »

  Un snobinard avait imposé son avis.

  « La randonnée, il faut de bons souliers, des bâtons.. »

  « Pas obligé, cher monsieur, pas obligé. »

  J’avais créé, sans le vouloir, une polémique qui, paradoxalement, s’estompa au fil des verres.

  « Mon frère est médecin, il prétend que trente minutes de marche à pied par jour, c’est pas mal d’années de rab en fin de vie. »

  Tout était prétexte pour évoquer mon frangin. Nous étions tous très fiers de lui, dans la famille.

  « L’idéal, c’est un clébard. Vous devez le sortir deux ou trois fois par jour, et si vous partez en randonnée, il vous entraîne, vous motive à avancer à son rythme. Et vous n’osez pas refuser, de peur d’avoir à freiner ses ardeurs. Car on ne refuse rien à son clébard. »

  Et c’est là que j’ai entendu parler, pour la première fois, du chien dévoré par le Drac. Un grand barbu dégingandé qui avait saisi la balle au bond.

  « C’est le dragon sculpté par Raoul qui l’a bouffé. »

  « Ne dis pas que Raoul est responsable de sa mort. Ce sont les esprits de la forêt qui ont pris possession de l’arbre. »

  « Je connais le type qui l’a tronçonné, votre totem, c’est un ami. C’est lui qui m’a conseillé de venir m’installer dans le coin. On est allés au collège ensemble. Il n’a pas toujours habité dans le Tarn. Il était plus pressé que moi de quitter la ville. »

  « Ou alors il a rencontré une Tarnaise. »

  Il y eut un grand éclat de rire. L’atmosphère s’était considérablement détendue.

  « Et il s’appelle comment ton ami bûcheron ? »

  « Raymond. Raymond Barnouin. »

  « Raymond Barnouin… celui qui a envoyé paître son patron parce qu’il en avait marre de déboiser ? »

  « Lui-même. Il m’a dit que l’arbre était couvert de lierre, qu’il rendait service à la forêt en le sciant. Il n’a plus rien coupé depuis. »

  « Et le type qui a perdu son chien ? Il n’avait pas dit qu’il reviendrait mettre le feu au Drac ? »

  « Il a essayé, oui, mais les gardiennes l’ont chassé. »

  « Les gardiennes ? »

  Il était temps de me glisser dans la peau d’un naïf.

  Alors que je payais ma tournée, soutirant quelques billets à mon portefeuille, histoire de payer d’avance, le passé revint à l’assaut de ma forteresse à la vitesse de la lumière. L’alcool y joua le rôle du guide.

 

*

 

  Je venais à peine d’emménager dans une petite maison perchée au sommet d’une colline quand j’ai suivi les conseils de mon ami Raymond.

  « Puisque tu aimes marcher, pour commencer, va faire un tour sur le parcours du Drac. C’est un pèlerinage destiné aux enfants. Tu verras, et entendras, il y a l’arbre à sons. C’est l’atelier que les adultes, égoïstement, zappent. J’ignore pourquoi, parce que c’est le plus intéressant. »

  « C’est quoi, un arbre à sons ? »

  « Un assemblage de branches qui permet d’écouter les murmures de la forêt. Cet atelier utilise également l’eau et le vent. Sinon, il y a le labyrinthe couvert, la cabane aux maléfices, qui recèle des pièges domestiques dont les gosses raffolent car, si tu en sors vainqueur, tu gagnes des friandises. A l’entrée du parcours, il y a la gardienne de vaches. Une femme voilée. Une statue en bois dont le sculpteur a mystérieusement disparu après l’avoir façonnée. Certains prétendent qu’il a été enlevé par des catholiques intégristes. Il est accusé d’avoir singé la vierge Marie. Elle est à genoux, je crois, comme si elle priait. »

 

  Raymond en avait marre d’être charrié parce qu’il « tuait » des arbres.

  Nous avions un ami commun, un écolo qui, sans être agressif, ne se privait guère de le mettre face à ses contradictions.

  « Tu décides de vivre à la campagne pour y couper tout ce qui dépasse ? »

  « Gamin, à force de regarder bosser mon père, bûcheron, et de l’entendre dire qu’il fallait sacrifier quelques arbres pour que les forêts perdurent, j’ai acquis ses réflexes. Il disait que c’était comme pour le gibier. Il suffit d’être observateur pour pratiquer le mimétisme. C’est en regardant ma mère préparer la ratatouille que j’ai appris à cuisiner les légumes de mon potager. J’ai déserté la ville parce que j’en avais marre du bruit, de la pollution. Quand je suis arrivé ici, il fallait bien nourrir ma famille… »

  L’écolo avait fait la moue, très peu convaincu, avant de commander une nouvelle tournée dans un grand sourire.

  Moi aussi, j’avais grandi à la campagne avant la délocalisation de mes parents à la ville pour du boulot. Le père de Raymond avait abandonné la forêt pour se spécialiser dans le jardin. Il était devenu paysagiste.

 

  Je m’étais aventuré sur le chemin dont les méandres, sous le couvert, évoquait une rivière. A mi-parcours, il s’était mis à pleuvoir. Je me suis abrité sous une branche de chêne, et elle était là, chevauchant une feuille.

  « L’avenir est mon livre de chevet et je vous y ai vu revenant souvent vous balader dans la forêt de mes sœurs gardiennes. Je suis venu vous saluer à l’occasion de votre baptême sur le parcours du Drac. »

  La pluie cessa.

  « Et n’ayez crainte, je ne vous bizuterai pas, comme vous dites dans votre monde. »

  La poitrine de la jeune femme, légèrement dévoilée, se soulevait au rythme des battements de son cœur. Je me suis dit qu’elle venait de faire son jogging ou fuir les premières gouttes, avalanche tombée du ciel. Ses longs cheveux roux dévalaient la colline de son dos. Ses oreilles, taillées en pointe, frémissaient quand il y avait un bruit dans les buissons. Elle virevoltait autour de la feuille à la manière d’un papillon de nuit hypnotisé par la lumière. Dans ma mémoire de jeune lecteur de contes, les fées ne vouvoyaient jamais.

  « Vous êtes une elfe ? »

  « Non, une fée. »

  « Mais qu’as-tu fait de tes ailes ? »

  « Ici, les fées n’ont pas d’ailes. On pourrait les confondre avec des guêpes. Déjà que nous avons leur taille… »

  J’avais souri et elle avait rougi.

  « Tu me fais plutôt penser à un colibri. »

  Elle cilla. Il y eut un éclair qui ne m’aveugla point et la minuscule fée devint une femme.

  Une femme ailée.

  « Mais… Pourquoi cette métamorphose ? Tu… Vous paraissez aussi surprise que moi. »

  Son trouble était visible.

  Comme elle ne me répondait pas, j’enchaînai.

  « Vous êtes si minuscule quand vous n’avez pas vos ailes… »

  « Autrefois, nous étions encore plus petites. Plus petites que des abeilles, et nous nous exposions à leurs dards. Ils sont plus pointus qu’une épée. C’étaient nos ennemies, mais il fallait les préserver de la mort, pour le bien de la nature. »

  Il y eut un bref silence.

  « D’habitude, les enfants ne nous voient pas. On se cache. Un gland suffit à nous masquer à leur vue. »

  « Mais vous n’avez rien fait pour vous cacher quand je suis arrivé… »

  « Vous n’êtes pas un enfant. »

 

*

 

  « Elle ne te dit pas la vérité. Ne l’écoute pas ! Les fées mentent quand elles sont amoureuses. Si tu as la chance d’en voir une, c’est parce qu’elle le veut bien. Quand tu es arrivé, son cœur a battu plus vite, plus fort. Tu es âgé de plus de la moitié d’un siècle, mais, dans le monde des fées, gardiennes du Drac, les rides sont invisibles. »

  Sans m’en rendre compte, le décor avait changé. J’étais assis, adossé au tronc d’arbre devenu dragon grâce au talent de Raoul, le sculpteur. La souche, plus loin, était recouverte de mousse et des papillons voletaient au-dessus des racines affleurant. Je ne me rappelais même pas comment j’étais arrivé jusque-là.

  J’avais dû franchir le pont au-dessus de la tourbière, atelier d’équilibre, dans un état second. Un petit bout de ma mémoire avait été gommé. Je draguais, sous un chêne, une fée aux dimensions lilliputiennes, puis plus rien, le vide, une absence. La créature s’était envolée. Je m’étais assoupi un moment, à cause d’une improbable fatigue, et j’avais tout rêvé.

  Mais cette voix… était-ce celle du dragon ?

  Elle n’était point du tout caverneuse, au contraire.

  Je me suis retourné afin d’épier des mouvements dans la forêt. J’étais seul, prisonnier d’une bulle de silence. Devant moi, il y avait un champ où paissaient trois vaches laineuses et sans cornes. La nourriture du Drac ?

  Je délirais. Les senteurs du sous-bois tourneboulaient mon odorat, et mon imaginaire faisait du trampoline sur la peau tendue de mon crâne.

  « Ce sont des vaches écossaises. »

  J’ai cru voir cligner l’œil unique du dragon. Un sourire carnassier sembla rider son écorce étrangement lisse.

  Des bruits de pas attirèrent mon attention. Ils sonnaient, malgré le sol spongieux, comme un monologue en langage morse. Les vaches s’ébrouèrent. La tourbière les avala.

  J’ai tout de suite reconnu le type qui avait menacé de mort Raoul, le sculpteur. Il avait fait la Une des journaux, et sa photo trônait en pleine page. Il avait le regard d’un homme prêt à tout pour se venger. Il avait apitoyé pas mal de monde en insistant sur la mort mystérieuse de son épouse tandis qu’elle dormait. La malchance et l’empathie font bon ménage.

  « Qui êtes-vous ? C’est vous, le sculpteur de cette chose qui a mangé mon chien ? Et vous êtes revenu pour les finitions ? Vous croyez qu’il n’a pas fait assez de mal ? »

  Je ne lui ai pas répondu immédiatement car je risquais de bégayer. Ce qui serait un aveu. Je me retins de réclamer l’aide des fées.

  « Mais que t’es bête ! Tu sais bien qu’elles voient tout. Que celle que tu connais a lu dans le futur. Et tu y figures, bien vivant. »

  Le dragon me parlait en silence.

  Etait-ce vrai ? Raoul était-il un sculpteur magicien ? Avait-il marabouté ce tronc d’arbre de façon à ce qu’il soit capable de communiquer par télépathie ? Mais peut-être que ce n’était qu’un bout de bois, un mirage. Ce n’était un dragon que dans l’esprit des enfants. Et des adultes qui étaient restés jeunes, très jeunes dans leur tête.

  La fée est venue se poser sur mon épaule. Il avait suffi que je pense très fort à elle. Je sentis la chaleur de ses pieds et j’en eus les plus paradoxaux frissons.

  Il était maintenant clair que l’homme ne la voyait pas. Mais c’était certainement dû à sa petite taille.

  La forêt était maintenant une bulle au sein de laquelle j’étais le centre d’intérêt d’un type haineux sur le point de viser la mauvaise cible.

  « Je ne suis pas Raoul, le sculpteur, et je ne connais pas cet homme. Je sais juste qu’il a quitté le pays à la suite de vos accusations. »

  Je mentais très mal mais la fée, dont j’ignorais le nom, jouait au ventriloque. Elle s’exprimait par ma bouche.

  « Tu veux savoir comment je m’appelle ? »

  « Oui. »

  « Nous sommes des milliers de gardiennes, dans la forêt, et nous avons toutes le même prénom, alors à quoi bon ? Nous vivons en essaim, nous sommes un collectif. »

  « Qu’est-ce que vous dites ? »

  « Baissez votre arme ! Vous allez faire une connerie. »

  L’homme avait dégainé un revolver. J’en avais déduit qu’il en était perpétuellement armé. En venant ici, il n’avait aucune certitude de rencontrer le sculpteur. Il regardait sa main comme si le flingue venait d’y d’apparaître.

  Etait-il possible que les esprits de la forêt aient aidé cet homme à commettre un forfait ?

  « Non. Pas les esprits de la forêt. »

  « Qui alors ? »

  « L’esprit du chien mort. »

  Il y eut soudain une rafale de vent qui délogea la fée de son perchoir. Un aboiement se fit entendre, au loin. L’homme fit volte-face et…

  Sur le chemin, une femme venait dans notre direction, accompagnée d’un brave toutou qui tira sur sa laisse quand il nous aperçut.

  L’homme tomba à genoux et sanglota comme un enfant.

 

*

 

  J’ai peut-être fait une grosse bêtise en m’abritant dans la cabane aux maléfices quand la foudre a déchiré le ciel et le tonnerre fracturé le silence.

  Le parcours, balisé d’ateliers, était interdit aux chiens… et aux froussards.

  Gamin, dès qu’un éclair illuminait la campagne, je me réfugiais à la cave. La chaudière m’y attendait, énorme, menaçante. Son ombre mimait un dragon.

  Et il y avait cette souris, dont je ne signalais jamais la présence à mes parents, capables de la tuer avec de la mort-aux-rats.

  Pour me remercier, elle se métamorphosait en fillette, en passagère clandestine. Alors elle jouait à la marelle, sans faire trop de bruit, et j’étais déçu parce qu’elle refusait toujours de jouer au docteur.


Publié le 10/09/2026 / 1 lecture
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