Genèse d'une vie de gamin

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Je me rappelle…

Lorsque je me pose sur le canapé, face à la cheminée, les yeux clos tel un mort, je me rappelle, oui.

La radio diffuse une musique douce qui me berce – j’ai bien fait d’acheter des piles neuves – et me fait voyager dans mon lointain passé. Mon enfance, lorsque maman m’avait donné ce bocal qui trône là, au-dessus de l’âtre, entre la vieille horloge désormais incapable de donner l’heure, et ce galet que j’avais trouvé, ado, sur le pas de la porte, alors que je partais à l’école. Gris veiné de blanc, il était beau, je l’avais gardé. Ce jour-là, il m’avait servi de presse-papier, en classe, attirant la convoitise des autres élèves. Les jours suivants, je l’avais glissé dans le tiroir de ma table de chevet. Un matin, il avait disparu, capturé par les tentacules de la nuit, ou confisqué par ma mère. Elle se refusait à me voir lapidant les chats qui conchiaient le jardin. Elle était très tolérante avec la gent féline.

« Ils sont si délicats, si doux… On dirait des danseuses. »

« De vrais petits rats de l’Opéra. Tu devrais leur tricoter un tutu. » plaisanta papa.

Elle haussa les épaules en le traitant de « rustre ». Il ébaucha un entrechat qui le déséquilibra.

« Bien fait ! » hurla maman en gloussant.

J’avais choisi la neutralité.

 

Je m’étais abstenu de me plaindre de l’absence du beau caillou. Le soldat réagit toujours violemment, privé de munitions. La peur de mourir, sans doute. Un matin, il avait mystérieusement réapparu. Je n’ai pas cherché à comprendre – cet événement miraculeux me titille encore, six décennies plus tard. Il m’arrive de me lever pour aller le caresser. Il me calme… surtout quand la radio se tait, faute de piles neuves.

Le bocal, c’était celui de maman. Elle me l’avait donné à condition que je renonce à le peupler d’un poisson rouge. Il ressemble au lustre de ma chambre dont la poussière évoque les mers sombres de la lune. J’avais la trouille – satané vertige ! – de grimper sur un tabouret pour qu’il redevienne un soleil.

Lorsque je rouvre les yeux, j’ai l’impression qu’il est fêlé. A la suite d’un clignement ou deux, tout rentre dans l’ordre. Mais il a tendance à se dédoubler lorsque je bois un coup de trop. Il m’a aidé à renoncer à l’alcool. Mon médecin traitant a flatté ma volonté… je n’allais pas le contrarier, si ?

 

Quand la radio crachote, je sais que c’est le moment. Le silence s’installe, réveillant les bruits de la maison. Je leur demande de se taire, et ils m’obéissent. Ils semblent respectueux de mes errances. Ils savent que je vais rajeunir. Que cela ne durera pas longtemps. J’entends la voix de ma mère et je pleure. Les larmes se frayent un chemin dans ma barbe avant d’atteindre mon menton et de plonger dans les remous de la vie. Je les imagine, une machette à la main, au cœur d’une jungle. Sans passer par la case « sourire », ma peine se transforme en fou rire. Un hoquet de nouveau-né repu lui succède. Et la berceuse devient une musique de fond.

Je revis la scène, quand maman m’a raconté pourquoi elle avait interdit à papa de me gagner un poisson rouge, à la fête foraine, en déquillant une cible en forme de pipe. Papa, c’était un sniper, à ses heures. Il disait que les flonflons étaient plus bruyants que des rafales de mitrailleuse.

« D’un nid de mitrailleuses. » précisait-il.

« Ce sont des oiseaux, papa ? »

Des cris d’enfants jouaient le rôle du gong. Il grimaçait, sensible à l’hystérie des décibels, mais visait juste.

Je me revois, assis en tailleur sur le tapis, devant maman qui me dominait, l’air grave.

 

« J’ai un très mauvais souvenir qui me hante encore, mon fils… J’en rêve la nuit. Ton père a de la patience, crois-moi. Je le réveille parce que je me sens seule. Il sait qu’un geste suffit à me rassurer, et je me rendors. Un baiser sur le front. »

Son regard se détourna du mien pour se diriger vers le bocal, posé sur la table de la salle à manger.

« Je te le donne, mais promets-moi de ne pas nous demander un poisson rouge… »

« Si tu me le donnes, les cauchemars vont déserter ton sommeil, maman ? »

« Tu es très perspicace, mon fils. »

« Ça veut dire quoi, perspicace ? »

« Tu sais lire derrière les mots. »

« Maman, je ne comprends pas. Tu as eu un poisson rouge, et ça s’est mal passé, c’est ça ? »

Maman a pâli.

« Dis-moi… »

« Ta grand-mère a attendu mon septième anniversaire pour que le bocal ait un locataire. Un poisson rouge qui s’appelait Bulle. Il était marrant, avec ses gros yeux globuleux. Un matin, je l’ai trouvé mort, sur le tapis de la salle à manger. Il avait sauté hors de sa maison. J’ai pleuré une année entière. On a rangé le bocal dans le grenier, mais une force contre laquelle je ne pouvais lutter m’a attiré là-haut. La nuit, je me levais et je montais sous les combles. A force de mal dormir, j’avais les yeux cernés, et ton grand-père m’a piégé. Une nuit, il m’a suivi. Il a essayé de détruire le bocal avec un marteau, mais il n’a pas réussi. Il rebondissait sur le verre. Il m’a demandé de laisser tomber. Il a essayé de retrouver le gars qui le lui avait vendu. Il a échoué, mais il n’a jamais eu le courage de se débarrasser du bocal. Si je te l’ai donné, c’est parce que j’ai eu l’intuition qu’à ton contact, il redeviendrait… inoffensif. C’était risqué, mais j’ai eu raison puisque tu l’as transformé en miroir où te mater au coucher et au lever. Je me trompe ? »

« Non, non. Ça m’amuse, maman. J’ai une drôle de tête… pas la même que celle que je vois dans la glace de l’armoire. Je ne sais toujours pas laquelle les autres voient quand ils me regardent. »

J’ai ri, et maman m’a imité. Mais j’ai bien vu qu’elle était inquiète. Elle est retournée dans la cuisine où papa l’attendait pour préparer le repas. Je l’ai entendu lui dire qu’elle jouait avec le feu.

Je n’ai pas su lire derrière les mots, ce jour-là.

 

Je suis revenu dans le présent, les yeux grands ouverts.

« Tu vois, maman, il ne m’a fait aucun mal. »

Je mentais.

Est-il permis de mentir aux défunts de son sang ?

Il m’a semblé apercevoir la flamme d’une bougie prisonnière du bocal. Une nouvelle vision. Je les collectionnais. La nostalgie me faisait voyager à reculons.

« Dis, maman, pourquoi les avions ne volent pas à reculons ? »

La flamme de la bougie s’est éteinte. Mais l’odeur subsista. Ce n’était point un mirage. C’était autre chose.

 

*

 

Gamin, contrairement à moi, mon père ne rechignait jamais à faire les vide-greniers. Papy Léon ne ratait jamais l’occasion de visiter ces cimetières à ciel ouvert. Il disait que ce n’était pas malsain puisque chaque « macchabée » sentait la poussière, pas les cendres comme on en sniffe au-dessus des urnes quand le vent souffle sur les souvenirs. On éternue un bon coup, parfois deux, et tout recommence à se conjuguer au présent. Le mirage s’est envolé.

Papa, d’après ses propres dires, attendait ce jour béni avec une excitation similaire à celle préludant à Noël.

C’était une habitude, chez mon grand-père, pendant que ma grand-mère se rendait à la messe, de partir à la chasse aux trouvailles. Les quatre villages avoisinants organisaient un vide-greniers, à tour de rôle – toujours le matin.

Papa avait treize Noël dans sa collection, nombre qui portait prétendument malheur. C’était paradoxal, oui. Mais il n’en avait cure, car il ignorait ce qu’était la superstition, et n’avait pas envie de le savoir. Il était, encore aujourd’hui, hermétique aux croyances, à la religion. Il m’avait enseigné le refus d’un dieu pour régenter ma vie – maman ne s’y était jamais opposée, au contraire. L’athéisme crée des liens.

 

Papa m’avait avoué n’être jamais rentré bredouille. Il y avait toujours une solution à une éventuelle faillite. Papy Léon était capable de trouver une porte de sortie au cœur même du plus inextricable des labyrinthes.

« Comme à la pêche, oui, petit, tu as raison. Il y a toujours une poissonnerie d’ouverte. »

Et puis, s’il ne trouvait rien à ajouter à son armée de « trouvailles », il montait sous les combles où il avait rangé les bidasses de son enfance, et en redescendait exsangue, essoufflé, avant le retour de mamie Mélanie, en fin de matinée.

« Quand ta maman rentrera, on dira qu’on a pêché ça, d’accord ? »

Et il avalait son second verre de pastis dont il craignait l’arôme parce que ma grand-mère avait l’odorat baladeur et le bisou facile. Sinon, il aurait prétexté le proverbe selon lequel jamais deux sans trois.

Et il brandissait un soldat de plomb tout droit sorti des tranchées, dont la baïonnette était méchamment épointée.

« Celui-là, il a fait Verdun. »

Papa ajoutait que c’était le bon temps. Je le soupçonnais de m’utiliser à l’occasion d’un remake de son passé. J’étais le mieux placé pour être embauché.

« Dis, papa… »

« Oui, fils. »

« J’ai l’impression que tu es nostalgique de ton enfance, que tu te sers de moi pour… »

C’est le moment que choisissait maman pour entrer dans la chambre. Elle ne frappait jamais, comme pour nous surprendre. Je regrettais aussitôt d’avoir eu une si vilaine pensée. Elle pouvait écouter aux portes. Il était temps d’aller se coucher.

Un jour, papy Léon avait déniché un archer au gré d’un vide-greniers. Il avait déclaré à papa qu’un jour ou l’autre, il serait à lui.

« Il me fait penser à Errol Flynn. T’as vu sa fine moustache ? Et la plume de faisan sur son drôle de chapeau ? Un travail délicat pour celui qui tenait le pinceau. »

Papa n’avait jamais vu le film, mais il avait gardé ce détail pour lui.

La mort a méchamment aidé papy Léon à tenir parole. Mon père hérita de la maison après qu’il avait promis, au chevet du sien, à l’agonie, de tout faire pour qu’aucun « étranger » n’y pose ses valises. La loi, cruellement, me désignait comme prochain légataire.

 

J’avais capturé l’archer à la fine moustache de la plus anodine des façons.

Profitant de l’absence de mes parents, je m’étais hasardé dans le grenier. J’avais trouvé l’ersatz d’Errol Flynn posé sur un vieux tabouret où il était ligoté par des toiles d’araignées. Prisonnier des octopodes, tel Gulliver des Lilliputiens, incapable de bander son arc, inoffensif.

Je l’avais immédiatement trouvé digne d’être enrôlé. Il avait un côté paradoxalement fascinant. J’ignore pourquoi il me fit penser à Zorro – probablement parce qu’il appartenait au monde de l’imaginaire. Marrante, sa dégaine était celle d’un baladin. Il n’était pas habillé comme les autres ; en collants, il semblait appartenir à un corps de ballet. Il ressemblait à Peter Pan… s’il avait renoncé au monde des enfants.

Je l’ai laissé en place, aux côtés des fantassins, des cowboys, des chevaliers en armure. Je me suis dit que, paradoxalement, il collait au paysage. Que les soldats de cette hétéroclite armée étaient complémentaires. En était-il l’intemporel général ? Si je l’en ôtais, est-ce que je risquais de bordéliser le grenier où papy Léon avait stocké ses souvenirs, peut-être effrayé à l’idée de tout oublier dans sa tête, un jour prochain ? Tel un nuage gommant les étoiles d’un ciel de nuit.

Ce monde me comblait. Celui de l’enfance. Je rêvais souvent que je ne deviendrais jamais adulte.

« Tu n’as pas envie de te reproduire ? »

« Je ne comprends pas. »

« Tu es le fils d’un homme, tu ne veux pas devenir père ? »

« Seulement si je suis immortel. »

Cette voix était tombée du ciel. J’ai lutté pour l’oublier. Un ange m’avait parlé. Ado, j’avais zappé cet épisode, plongeant du haut d’un sautoir, avide de vertige. Il craquait sous mes pieds nus à chacun de mes bonds. Je ne parvenais pas à me décider à le délester d’une soixantaine de kilos. Entrer dans l’eau, la tête la première… très peu pour moi. Il y avait bien le casque du vieux soldat des tranchées, mais non, c’était un dé à coudre, et ma tête prenait du volume au fil de mes années de lycée.

Mais basta !

Cette période de ma vie, hélas, me laissa de glace. Je commençais à regarder mes parents avec les yeux d’un étranger. Et je revoyais mamie Mélanie, grimaçante parce qu’elle s’était piquée un doigt en recousant un accroc à mes culottes courtes.

Papa avait accepté, avec l’assentiment de maman, de déménager sous leur toit. Ils avaient surtout économisé un loyer qui commençait à peser lourd lorsque les fêtes de fin d’année blanchissaient trottoirs et vitrines.

« Comme ça, s’il nous arrive quelque chose de grave, vous serez là pour donner l’alerte. Mamie Mélanie risque de paniquer, et moi… et moi, de la suivre si c’est elle qui…

Maman, qui les aimait bien, avait donné son accord dans un grand sourire. Mes autres grands-parents étaient partis la même année alors que je n’étais point né. Papy Léon avait dégluti comme s’il avait avalé de travers. Il commençait à avoir l’habitude des fausses routes.

« Le cœur est si fragile à notre âge. »

Et, se tournant vers moi, maman m’avait demandé si j’étais d’accord. Son regard posait des questions, le mien y répondait.

J’étais d’accord.

 

*

 

Gamin, chaque soir, alors que la nuit rallumait la lune et les étoiles, je craignais d’être surpris par ma mère. J’attendais le dernier moment pour fermer les volets et allumer le lustre. Un bond me propulsait sur lit qui grinçait. Un trampoline est tellement plus joueur. Avant de m’endormir, je faisais la lecture à mon poisson rouge. Je n’étais pas peu fier d’avoir appris à lire durant l’année qui avait précédé ce nouvel été. Je prétendais que la mémoire de Capitaine Rascasse n’en serait que mieux armée.

« Il n’en a pas parce qu’il ne la sollicite jamais. Il est paresseux. C’est comme papa qui se plaint de ne pas être musclé. Il ne fait jamais de sport, c’est normal qu’il soit mou. Maman s’en plaint souvent, en levant les yeux au ciel, dans un grand sourire. »

Je ne parlais pas seul, non, il y avait cette ombre sur le mur qui me faisait face. C’est à elle que je m’adressais. Je crois bien que c’était la mienne, avec moult années de rab. Elle avait voyagé très loin dans son passé – oui, elle avait ce pouvoir, la veinarde. Elle m’avait retrouvé sans avoir cherché longtemps. Le Capitaine Rascasse cessait de tourner en rond, ce qui m’avertissait de la présence de cette éminente intruse. Elle se pointait dans un silence de fin du monde. Même le balancier de la grande horloge, sur le palier, cessait d’égrener les secondes – à son contact, il m’arrivait d’apprendre à compter.

Je savais déjà que je serais grand, plus tard, aux portes de ma majorité. Mais était-elle fidèle, cette ombre, à mon image d’alors ? Je l’imaginais souriant au fil de mes mots. Simulait-elle de m’écouter ? Je me taisais après qu’elle disparaissait, en un clin d’œil – elle revenait, le lendemain, sans que son absence eût pesé sur mon moral. Je me suis souvent demandé si elle captait le sens de mes mots. Pourquoi, à peine venue, était-elle impatiente de repartir ? Mon verbiage n’avait-il aucun intérêt ? Avais-je le pouvoir de la saouler ? Etait-elle, à ce point, sobre ? Elle me faisait l’effet d’une malade lassée de faire la queue chez le médecin, renonçant à prendre un raccourci pour guérir.

« Mais ce n’est pas à toi que je parle. Un monologue n’est pas destiné à être entendu… Tu me connais depuis le temps, tu devrais t’abstenir de venir… »

Je haussais les épaules. J’étais vexé. De toute façon, j’avais d’autres chats à fouetter, expression que je jugeais violente et vulgaire. J’étais devenu un conteur, et mon auditoire était un poisson-matou que je ne martyrisais jamais. Papa agissait pareillement avec moi. Il me racontait des histoires que je m’efforçais de mémoriser avant de plonger, la tête la première, dans le sommeil. Elles n’étaient pourtant pas destinées à me rasséréner si j’avais passé une dure journée. J’avais juste envie d’en écrire une version plus à même de me rendre fier d’être un mec, un vrai, un tueur de dragons. Papa me rejoignait dans ma chambre quand maman regardait un film qui ne l’intéressait pas. Il se vantait d’être cinéphile et se pointait en maugréant.

« Ta mère n’aime pas le cinéma. »

« Mais… c’est la télé, papa. »

« Raison de plus. La télé, c’est juste pour passer le temps. Et puis, fils, la culture du navet, c’est dans les potagers. »

« Papa, je ne comprends rien à ce que tu dis. »

Je le soupçonnais de jouer les cinéphiles pour vite grimper les marches accédant à l’étage où je l’attendais, l’espérais.

« Tu ne lis donc jamais ! » lui lançait ma mère, se retenant de se mettre en colère alors qu’il avait agoni un film qu’elle comptait regarder.

Il était arrivé sur le palier, à peine essoufflé par l’escalade.

J’étais persuadé que ses récits, tout auréolés de lumière, viendraient me hanter, éclairant mon sommeil. C’était tellement plus agréable qu’un dessert méchamment sucré. Et comme sa bouche n’articulait que des mots soutirés au monde des fées… Il était souvent question d’archers visant des cœurs au combat pour en percer d’autres appartenant à des femmes déclarées inaccessibles.

C’est là que nos deux enfances se rejoignaient.

 

Mes parents m’avaient offert une figurine représentant Robin des bois en train de bander son arc. Il était rigolo, avec sa plume sur le chapeau. Papa me précisant que c’était une plume de faisan. J’étais incapable de m’en séparer et il gonflait mes poches en évitant de les déchirer. Il savait que j’étais capable de crises de colère qui le mettaient en danger. Il m’avait vu à l’œuvre, le jour où j’avais arraché une patte à mon nounours parce qu’il avait essayé de me chouraver ma tartine de miel. A force de le dorloter, il était devenu vivant. La nuit, il grognait quand je cauchemardais. C’était sa façon de me réveiller pour me sauver la vie, car j’y étais souvent en danger. J’étais tellement plus aventureux, une fois endormi.

« J’ai peur qu’il ne devienne comme ces monstres que je rencontre en songe. »

« Oui… et alors ? »

« Et alors… je le punis sévèrement quand il fait une bêtise. »

« Non. Je veux savoir comment tu fais pour le rendre vivant… »

« Je sais trouver les mots… Comme toi, papa, quand tu me parles des fées de ton enfance. »

« Celles qui volaient le miel des abeilles en se déguisant en ouvrières ? »

Bien que n’ayant pas tout capté, j’opinais du chef dans un grand sourire.

« Mais comment sais-tu que je… »

C’est là que je posais mon minuscule index sur ma bouche, et qu’il se taisait, acceptant l’invraisemblable. J’avais inversé les rôles.

« C’est comme Robin des bois… Quelqu’un m’a dit que tu as menti en prétendant me l’avoir acheté en compagnie de maman. Je sais qu’il est à toi, qu’il chevauche les générations portant notre nom… Qu’un jour, tu me chargeras de le donner à mon fils. Et si j’ai une fille, il faudra que ce soit un garçon manqué. »

Il y eut un silence. Il ne pouvait durer.

« Papa, tu as joué le rôle du nuage qui gomme les étoiles de la nuit de papy Léon. »

« Mais… mon fils… tu parles comme si tu lisais dans la tête des gens… »

« Pas moi, non. Je ne suis qu’un enfant. C’est l’ombre… Elle murmure à mon oreille les secrets qui hantent cette maison… »

« Une ombre ? »

« Oui, pourquoi ? »

« Je t’aime, mon fils… Je t’aime, mais tu me fais peur… »

« Je ne le fais pas exprès, papa. Mais il ne faut pas me mentir… même pour mon bien. »

 

*

 

Gamin, chaque soir, alors que la nuit rallumait la lune et les étoiles, je craignais d’être surpris par ma mère.

 

La trouille d’être surpris en train de faire la lecture au poisson rouge – papa m’aurait trahi en rigolant, sans se douter des conséquences. Maman ne me prendrait pas pour un débile, non, juste pour un enfant déloyal.

« Tu m’avais promis ! J’ai honte de t’avoir mis au monde ! Ton père va te renier ! »

Elle savait choisir ses mots. Je voulais éviter qu’elle en trouvât de nouveaux. Encore plus blessants.

Capitaine Rascasse partageait ma peur, et ses bulles grossissaient en se rapprochant de la surface. L’eau bouillonnait comme si j’avais allumé un feu de cheminée après avoir délocalisé mon « auditoire » devant l’âtre éteint.

Cette image m’amusa. Je me retins de glousser, ce qui aurait alerté maman si elle rôdait sur le palier.

Le bocal n’était pas censé être habité.

 

Mais non, rien ne vivotait dans cette rondeur de verre. Juste un fantôme dont l’apparence eût terrorisé une femme peu coutumière de retomber en enfance.

C’était mon compagnon imaginaire.

Je l’avais créé parce que mes peluches commençaient à m’ennuyer, et ne m’émouvaient même plus lorsque mes parents, dans un incontrôlable élan d’amour, me regardaient dormir, entouré de ma garde rapprochée, sentinelles de mon sommeil profond.

Maman ne pourrait le voir, ce cher Capitaine Rascasse, mais elle constaterait que je parlais seul, et je ne voulais surtout pas qu’elle me prît pour un fada. Je n’avais pas une récitation à apprendre par cœur tous les soirs…

J’étais persuadé qu’avant d’entrer sans frapper, elle avait écouté les bruits de ma chambre, l’oreille collée à la porte. Et tant pis si papa la surprenait en train de m’espionner. Il était un peu faux-cul. C’était pour avoir la paix. Mais la paix avec qui ? Les enfants sont-ils un poids mort après qu’on leur a donné la vie ?

Je n’en étais déjà plus un, depuis que l’ombre mûrissait mes actes et mes pensées.

« Tu ne devrais pas me hanter comme ça, l’ombre. A cause de toi, je déteste les adultes. Je vais bientôt avoir peur à la vue de mes premiers boutons d’acné. »

« Tu me remercieras plus tard. »

« Si je vis assez longtemps. »

« Ne dis pas ça ! »

« Je ne le pense pas. »

« Je sais. »

« Je sais que tu sais. Je t’aime bien, l’ombre. »

« Jeune égotique ! »

« Pas pour longtemps. »

« Je sais. »

« Tais-toi, perroquet ! »

« Petit ingrat ! »

« Je sais. »

« Je sais que tu sais. »

Le silence qui s’ensuivait, dans la chambre, faisait remonter Capitaine Rascasse à la surface. Les bulles l’empêchaient de parler.

« Tu devrais l’écouter plus souvent. »

« Tu ne vas t’y mettre, toi aussi. Je ne t’ai pas créé pour que tu me fasses la leçon. J’ai assez de mes parents… »

Un autre silence, tel celui que j’exige lorsque je fais mes devoirs.

Je souris bêtement. J’ai un petit pouvoir et j’en abuse.

« Vraiment petit ? Tu connais un autre enfant qui fréquente une ombre pensante et pratiquant la télépathie pendant qu’il fait la lecture à un poisson rouge ? »

« Et tu oublies le galet… »

« Le galet… aucun intérêt… »

« Vraiment ? »

Le silence revient sans que je l’aie convoqué – jamais deux sans trois. Je suis instable, parfois. Je suis en train de devenir un collégien en puissance. Je détestais déjà le lycée, prochaine et dernière étape avant la maturité programmée à dix-huit ans.

Maso, j’imagine Robin des bois décochant une flèche sur le lustre qui explose comme un ballon de baudruche victime d’une aiguille. Je sursaute. Si maman l’entend, elle va croire que j’ai cassé la lampe de chevet, en ouvrant le tiroir, et elle va accourir… pour m’engueuler.

Heureusement, mon monde n’est point encore celui des adultes.

« Bientôt… Bientôt… »

« Tais-toi ! »

« Je ne peux que t’obéir. »

« Non, attends ! A propos… dis-moi… »

« Oui ? »

« Je vais mesurer combien, à l’âge de papa ? »

« Tu le sauras bien assez tôt. »

 

 

– EPILOGUE –

 

 

C’est le soir. Je pose délicatement le galet au fond du bocal et je m’endors. Un geste reproduit quotidiennement, à la nuit tombée, quand mes yeux s’ensablent. Je me réveille brusquement. Un bruit mouillé. J’ai le sommeil léger. Il y a un poisson rouge qui nage. Je me lève après avoir allumé la lampe de chevet, quitte à aveugler une paire d’yeux globuleux. Un mouvement, sur ma droite. Un reflet patine sur la glace de l’armoire. Une femme. Je m’approche, sans la crainte de déraper.

« MAMAN ? »

Je m’ébroue après qu’elle a semblé me cligner de l’œil. Je retourne me coucher, me retenant de prendre au sérieux ce que je viens de voir. Plus personne ne vole au-dessus du galet.

Mes pensées m’ont longtemps tenu éveillé, au cœur de la lumière ambiante. J’ai intensément fixé le lustre. Il est temps de l’épousseter avec le plumeau que j’ai acheté, quelques mois plus tôt, malheureuse victime de ma procrastination domestique.

A l’orée du sommeil, il y a Errol Flynn et son chapeau ridicule. Il hante mes soirées quand mon esprit divague. Son sourire est niais, sa moustache démodée m’arrache un sourire.

Robin des bois, témoin aux deux sens du terme, voyeur de mon évolution et bâton que l’on se transmet pour gagner les courses en équipe…

Je ne me suis pas marié, je n’ai pas de gosse. J’ai vendu l’homme à la plume de faisan à un ami qui a l’habitude de participer aux vide-greniers du coin. Il m’a rendu visite, un soir, pour me dire qu’on le lui avait volé. Une main aussi rapide que l’éclair. Une ombre voûtée surgie de la masse bavarde.

« Un homme mince et grand qui s‘est faufilé à la vitesse de la lumière parmi la foule. Je ne l’ai même pas vu disparaître. Une ombre, oui. Ne fais pas cette tête ! Je ne suis pas fou ! Ni mythomane ! On aurait dit qu’elle avait le dos d’un dromadaire. Un peu comme toi. »

Il a éclaté de rire. J’ai haussé les épaules et mon dos lui a répondu en se redressant. Je l’ai dominé d’un peu plus haut. Je n’étais pas bossu, je me contentais d’être grand et d’avoir toujours peur de heurter une branche basse ou d’entrer dans une maison de nains.

Le fantôme de papa cherchait-il à récupérer l’archer parce que je n’avais pas eu de descendance ?

 

Robin des bois bande son arc, vise le lustre et…

Un plouf ! me fait sursauter. Je regarde en direction du bocal. Il y a un poisson à l’intérieur. Il a fait un bond hors de l’eau. Il aurait pu retomber dans un monde opposé au sien, irrespirable. Il a eu de la chance. De toute façon, j’étais là pour le sauver, n’est-ce pas ?

Je plonge ma main de gaucher dans l’eau froide et caresse mon nouvel ami. Il n’est plus imaginaire. Je sens ses écailles frémissantes sous mes doigts. Il frémit.

Je m’ébroue, une nouvelle fois, histoire de fuir mon enfance. Je cours dans l’escalier, monte à l’étage en faisant craquer mes genoux, frôlant l’entorse, la glissade, j’entre dans ma chambre, et je me place devant la glace de l’armoire…

« Mais que tu es bête ! Il te suffisait de regarder tes mains… Elles sont ridées. »

« Toi ? Après de si longues années… Mais où étais-tu passée, la voix ? »

C’est le moment que choisit mon ombre pour apparaître, là, devant moi, avec moult années en moins au compteur. Un gamin en culottes courtes.

Elle a toujours sa voix d’adulte.

Je me baisse pour lui caresser la tête, comme papy Léon le faisait avec moi, en guise de bonjour, et…

Et je m’effondre, m’affaisse.

J’ai méchamment implosé. Telle une ampoule.

 

J’écris de ma chambre aux murs blancs.

J’ai atterri à l’hosto. Personne n’est venu me voir. Je n’en ai cure. C’est le facteur qui m’a trouvé, évanoui. Une lettre recommandée à me faire signer. J’avais oublié de régler une facture. Ce n’est pas grave. Il y avait eu un court-circuit dans mon cerveau. Juste avant de tomber, j’ai vu une grande lueur dans la cage d’escalier. Comme au temps où la cheminée était le refuge de langoureuses flammes. Au temps de mes grands-parents, avant qu’une plaque en tôle ne vienne sceller ce regard, par intermittence, illuminé.

Je suis hanté par mon lointain passé…

Au point de revivre des scènes qui me tourneboulent le sang. Il a circulé trop rapidement dans mes vieilles artères. Les feux rouges étaient paradoxalement en panne.

J’ai une pensée pour l’archer qui a motivé un film, jadis. L’infirmière entre.

« C’est l’heure de votre piqûre. »

Je lui souris. Parce que je vais bientôt grimacer.

Une envie folle de renaître de mes cendres allume une étincelle qui ne fait pas long feu. Cette jeune femme est plutôt jolie avec sa blouse blanche boutonnée à la hâte. Je n’ai pas assez profité de ma jeunesse.


Publié le 16/02/2026 / 2 lectures
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