On apprend parfois, au détour d’un sillage, le départ d'une silhouette que l'on croyait éternelle. René Max Auguste était de ceux-là. Une figure majuscule dont le nom réveille, chez les gens de ma génération, l’écho d’un monde qui s’effiloche. Le premier Max Auguste était, m’a-t-on dit, son illustre ancêtre — une de ces filiations qui s'estompent avec le temps, ne laissant derrière elles qu'une résonance un peu sourde.
Sa librairie possédait cette géographie incertaine des lieux qui se déplacent sans vraiment changer d’âme. Le premier local de 1933 n’était situé qu’à quelques mètres de celui que l'on inaugura en décembre 1979. Je revois encore l’entrefilet du Nouvelliste, daté du 4 décembre, qui saluait l'événement : c’était, paraît-il, la première porte à ouverture électronique de la capitale. Un détail de modernité presque irréel, une petite brèche technologique dans ce décor de vieux papiers. À l’occasion de son cinquantenaire, la librairie avait offert à ses clients les plus anciens de petits presse-papiers — des briques miniatures ou des tasses de couleur chocolat — marqués du logo de la maison. Celui de mon père a disparu dans le séisme de 2010. Pourtant, à cette époque, la lecture provoquait déjà en nous un autre genre de secousse ; j’y restais attaché, comme à un dernier point de repère. Il est devenu de plus en plus difficile de confier pourquoi l’on aimait tel livre, telle librairie, ou le coin d'un étal de bouquiniste. Dans un pays que l'on dit démocratique, il est devenu dangereux d'avoir des idées ou de s'attacher à un auteur. Je me souviens de ce billet adressé à un ami dont la bibliothèque fut mise à sac par des détenteurs de l’ordre nouveau :
"Confidences à un aîné, orphelin de ses livres. Des mains indélicates, toujours impatientes, ont emporté votre bibliothèque. C’était sans doute la seule, entre Pacot et Port-au-Prince, qui conservait encore le parfum gonaïvien du pays d’hier et d’avant-hier ; celui de ces grands initiés qui nous ont légué ce territoire merveilleux que nous n'osons plus apprendre à aimer. Une bibliothèque dont les rayons m’auraient permis de m’entretenir avec tant d'illustres disparus.
Souvent, trop souvent ces jours-ci, on a l’impression que l’on enterre joyeusement toute l’histoire haïtienne."
L’automatisme de la porte à ouverture électronique déconcertait les sens. Il y avait quelque chose de fantomatique dans cette paroi de verre qui devançait l'intention du visiteur. Pour les flâneurs du centre-ville, habitués à la matérialité des choses — au grain du papier, au poids des reliures — cette porte marquait une rupture. On entrait dans le savoir sans effort, comme aspiré par une modernité silencieuse qui tranchait avec le vacarme des rues de Port-au-Prince. On marquait un temps d'arrêt, le bras encore à demi levé, saisi par cette fluidité nouvelle, avant de s'enfoncer vers les étagères du fond, là où le temps reprenait sa course lente.
On ne peut s’empêcher d'éprouver aujourd'hui un léger vertige au creux de l'estomac, alors que l’intelligence artificielle s’immisce dans nos vies. C’est le même mouvement suspendu. Nos mains, habituées à la résistance du réel — au labeur de la syntaxe, à la recherche patiente dans les archives — s'arrêtent soudain devant cette nouvelle paroi invisible. On s’apprête à faire l’effort, à peser de toute notre volonté sur le loquet de la création, mais la réponse s’affiche d’elle-même, fluide, précédant notre propre pensée dans un souffle numérique. Comme devant la porte de la librairie René Max Auguste en 1979, il y a cette seconde d'hésitation, ce bras tendu vers un effort qui n'est plus nécessaire. On se sent un peu dépossédé, saisi par une efficacité qui ressemble à un effacement.
À l'intérieur, la librairie créait une parenthèse. On y trouvait des ouvrages que l'on ne voyait nulle part ailleurs. Je me demande encore pourquoi un livre comme Ces malades qui nous gouvernent n’était disponible que là, tout au fond, sur les étagères de gauche. C’était vers la fin des années soixante-dix, et cette lecture jetait une lumière crue sur les zones d’ombre de ceux qui détenaient le pouvoir.
Mais aujourd'hui, les phares s'éteignent. Les librairies de Port-au-Prince s'évaporent de la même manière que les anciens disquaires de la ville. On cherche en vain les bacs où l'on feuilletait les vinyles, ces adresses où la musique et les mots semblaient faire rempart. Tout cela a glissé dans l'oubli, comme si l'on avait arraché les pages d'un vieil annuaire. Ces espaces n'étaient pas de simples commerces, mais les derniers points de rencontre d'une ville autrefois surnommée le « Paris des Antilles », résistant aux dictatures avant de succomber au silence des rues désertes.
G. Mervilus
Extrait de: Quartiers de naguère (Petites et grandes histoires autour de certains quartiers d’Haïti…)