Ce texte participe à l'activité : Écrire sur ses racines ou lieux préférés

   Je voudrais revenir dans un vieux port du monde. Comme ceux d'où partaient ces premiers découvreurs. Encor mal assurés que la terre fut ronde. Qui levaient l'ancre pleins d'audace et de terreurs. Louis Brauquier. Je connais des îles lointaines.

En ce bas monde, peu de villes de plus de deux mille ans ont traversé les âges à peu près intactes. Alexandrie, Rome, Constantinople et Jérusalem, pour ne citer qu'elles, subsistent mais ont été entièrement anéanties par l'ennemi ou le sort.

Ces antiquités reflètent la civilisation dans sa pluralité, ses excès, ses contradictions et ses merveilles. Certaines ont une histoire bien plus mouvementée et plus dense que d'autres. Arborent plus de monuments, de richesses ou de cicatrices.

Parmi ces villes éternelles, il en est une qui se distingue pour avoir tenu tête ou négocié avec tous ses ennemis perses, romains, wisigoths, allemands, et même français, lui évitant sa destruction totale : Marseille.

Le lustre de la cité s'aperçoit à peine ici ou là, dans quelques vestiges. Massilia fut florissante durant sa période romaine: on venait y étudier les classiques grecs. Ainsi la ville donna à Rome ses premiers maîtres de littérature: Plottius, Gniphon et Valerius Caton précepteurs de Jules César ou Cicéron.

Quelques siècles plus tôt Massalia, qui succède à Phocée après la débâcle contre les perses, enfante Pythéas, le premier marin à dépasser les colonnes d'Hercule pour rejoindre l'Arctique. Elle marque d'entrée son empreinte en créant ''le trésor des massaliètes'' à Delphes: un lieu d'offrande somptueux que les romains utilisèrent ensuite comme sanctuaire plusieurs siècles durant.

Conquise par Charles Martel au Moyen Âge, la ville repousse ensuite les barbares avant que naisse enfin son premier vicomte: Arlulf. Véritable République indépendante au 13ème siècle, elle devient Française en 1481. Elle résistera aux famines et à la méfiance de Louis 14 qui, par l'intermédiaire de Vauban, pointera des canons dans sa direction.

Au siècle des Lumières les phocéens survivront à la peste malgré la disparition de la moitié d'entre eux. Les rescapés engendrèrent les 500 marseillais qui constituèrent le fameux bataillon révolutionnaire. Sous la houlette de François Moisson, les volontaires, d'abord dépêchés à Paris pour la défendre contre les prusses, auront un rôle majeur dans la chute finale de la monarchie en août 1792 et la création de l'hymne national.

Marseille n'est pas une ville pour touristes. Il n'y a rien à voir. Sa beauté ne se photographie pas. Elle se partage. Ici, faut prendre partie. Se passionner. Être pour, être contre. Être, violemment. Alors seulement ce qui est à voir se donne à voir. Ettrop tard, on est en plein drame. Un drame antique le héros c'est la mort. À Marseille, même pour perdre il faut savoir se battreJean Claude Izzo. Total Kheops.

Le 19ème siècle attire ou accouche de quelques chantres littéraires majeurs de la cité. Alexandre Dumas y séjourne pour  écrire la trame du Comte de Monte-Cristo, Edmond Rostand futur créateur du flamboyant Cyrano y naît en 1868 en même temps qu'André Suares. Arthur Rimbaud, le plus grand de nos poètes, vient s'y échouer juste avant la naissance du géant Artaud, tandis que les meilleurs peintres volent sa lumière.

Encore tournée vers son passé glorieux, la ville n'est pas prête pour entrer dans un 20ème siècle où tout s'accélère. Outre Louis Brauquier, seul Pagnol, qui n'est plus à présenter, tirera son épingle du jeu. Il est, au travers de la fameuse trilogie marseillaise, l'inventeur de sa mythologie contemporaine. Livres, pièces de théâtre puis films qui consacrent Raimu et Fernandel, l'enfant des collines deviendra un des premiers  industriels de la culture.

En ce 20ème siècle décadent, Marseille souffre. Défigurée par les guerres, elle voit l'irruption de la corruption et de trafics illicites en tout genre. Prostitution, drogue et machination politique ternissent une mégapole qui s'enfonce peu à peu dans le spleen malgré Borsalino ou French Connection, deux films qui rendent la ville populaire mais qui la font définitivement basculer dans la caricature.

La présence de Simone de Beauvoir au prestigieux lycée Montgrand semble contre-balancer le sort. Les marseillaises,  qui se délestent tant bien que mal du joug familial, créeront d'abord la délégation des Femmes Chefs d'Entreprise dès 1950 puis s'imposeront peu à peu aux postes clefs de la ville: nous citerons Irma Rapuzzi, première sénatrice de France et Marie Claude Pietragalla qui tiendra les rênes du Ballet National.

Ce ne sont pas les tours de chant d'Yves Montand à l'Alcazar ni les ballets de Roland Petit ou les spectacles de Marcel Maréchal à La Criée qui vont changer la donne. Pire, dans les années 90 la ville se dégrade et s'encrasse perdant de nombreux habitants. Le monde, en proie à la vacuité de l'ultralibéralisme, sombre dans la médiocrité, à peine illuminé ici par la créativité d'Iam, la virtuosité de Levon Minassian  et les lignes de Jean Claude Izzo.

Seul éclair dans la grisaille: les affres d'un stade vélodrome qui unit tout un peuple bariolé au soir d'une victoire insensée orchestrée par un certain Tapie. Le lieu de culte footballistique du Lacydon cristallise ce que la cité a su le mieux faire malgré la déliquescence de sa splendeur: tisser des relations fortes entre chaque communauté.

Fidèles à leur connaissance du monde, les descendants de Gyptis et Protis, à la fin du siècle dernier, firent le choix de l'humain avant celui de la technologie et ils ont eu raison. En dépit d'un retard d'infrastructure qu'elle peine à combler en ce début de 21ème siècle et qui lui a valu les effondrements de la rue d'Aubagne, la plus vieille ville de France est le plus bel exemple du lien sacré entre toutes les nations.    
                                                                                               2020

Illustration: Henri Pinta, Sainte Marthe et la Tarasque, Palais Longchamps

Musique: Edward Shearmur, Marseille.

https://music.youtube.com/watch?v=1UxF50FLvi4&si=ZvCdVpboXsvtfZsT


Publié le 11/04/2026 / 3 lectures
Commentaires
Connectez-vous pour répondre