Impasse des prières

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  L'ombre de la maison caressait le mur du petit cimetière. Elle survolait une impasse aussi étroite qu’un ruisseau. La nuit, il arrivait que des chats en chaleur s’y battent. Lorsqu'il pleuvait, de la chambre, j'entendais l'eau dévaler le caniveau, et je me croyais à la campagne. J'avais surpris des femmes qui priaient sur le trottoir, comme si le faire devant les tombes des défunts ne leur suffisait pas. J'habitais là depuis quelques semaines à peine et cet étrange manège avait motivé un coup de téléphone à l'agent immobilier.

  « Je suis bien obligé de les voir, ma chambre donne sur le petit cimetière. Vous êtes bien placé pour le savoir, non ? Mais pourquoi prient-elles dans la rue ? C'est une nouvelle version du mur des lamentations ? »

  J'étais plus agacé qu'énervé.

  « En fait, vous me reprochez quoi ? Avant de signer le bail, vous l'avez vu, le cimetière en face de la maison. »

  « C'est le seul que je connaisse où les prières se font hors les murs. »

  « Il est si petit... »

  Il avait botté en touche. Il y avait là un mystère. N'avait-il pas le droit de dire la vérité sur cette mise en scène ? Fallait-il à tout prix vendre cette maison ? Pour s'en débarrasser ? Y avait-il une malédiction ? Je lisais trop de livres d'épouvante. Le marchand de biens n'avait pas été honnête avec moi.

  Quand j'avais contacté l'agence immobilière parce que j'avais un besoin urgent de me reloger, il s'était proposé pour me trouver une maison en moins d'une semaine. Et il avait tenu parole.

  « J'en ai une, monsieur Breitner, mais il y a un hic. »

  « Dites toujours. »

  « Elle est juste en face d'un cimetière. Il est petit, mais bon, j'imagine que c'est déprimant. »

  « C'est déprimant pour les parents des morts. Je prends. »

  La visite avait été brève. La maison était grande pour un homme seul, mais je n'allais point m'en plaindre. L'autre, celle que je venais de déserter sur un coup de tête, était devenue trop petite. Surtout maintenant que j'allais avoir besoin de place pour ma collection d'animaux empaillés.

  Je l’avais héritée de mon grand-père taxidermiste. Son grenier en était plein, et d'autres bestioles, parmi les plus volumineuses, s'étaient ajoutées. Une bergerie désaffectée, découverte dans l'arrière-pays, suite à ses indications testamentaires. Il l'avait transformée en entrepôt. Je n'avais pu me retenir de rire quand j'avais vu, dans le lot, le corps hirsute d'un loup dont le regard – deux billes, une verte, une bleue – me fixait.

  « Les yeux vairons, c'est beau, mais chez les huskys. »

  « Raison de plus pour aimer les loups. » avais-je rétorqué.

  Difficile de résister. J'avais montré la photo à l'agent immobilier. Elle ne me quittait jamais.

  « Vous êtes sûr qu'il est mort ? »

  Il avait été le seul à rire. Il m'avait bien semblé que la tête du loup avait dodeliné.

 

*

 

  Ce n'était pas la première fois qu'une bête bougeait sur une photo. Avais-je la berlue ? Un soir, un lion a rugi en silence tandis que je faisais l'inventaire. J'avais glissé tous les clichés dans un album que j'avais appelé « le bestiaire ». Gamin, je n'étais pas d'accord avec mon grand-père, mais quand il m'avait expliqué que c'était une manière originale de rendre la mort moins définitive, j'avais ravalé ma jeune colère.

  Il avait commencé par les chiens, les chats, les furets, pour les vieilles personnes du quartier – la plupart se refusant à enterrer leurs fidèles compagnons – puis s'était orienté vers des animaux plus sauvages. Il avait bossé en Afrique où il s'était fait pas mal d'amis dans les villages. Là-bas, il était courant de découvrir, dans la savane, des dépouilles point encore entamées par les insectes. Et puis, si c'était le cas, papy avait un sacré coup d'aiguille pour les rendre « présentables » avant de les empailler.

  Je n'aurais pas voulu être là lorsqu'il recevait les corps. Pour la vue, mais aussi pour l'odeur. L'hippopotame tenait une bonne place dans la bergerie. Et il y avait même une girafe... mais c'était un fœtus mort-né. La tête d'un adulte, dépassant de la lucarne, eût intrigué les voisins, rares et disséminés dans la garrigue.

  L'Arche de Noé.

  C'est le nom qu'il avait donné à cette bergerie dont tout le monde, dans la famille, ignorait l'existence.

  C'était gravé dans la grosse pierre qui trônait, imitant un totem, à côté de l'entrée. Il y avait un heurtoir, une tête de loup, sur la porte. Je me suis longtemps demandé à quoi il servait.

  Je m'étais adressé au lion : « Mais pourquoi tu ne t'agites que sur ta photo ? »

  C'est là que je l'avais entendu gronder.

  La queue tirebouchonnée de l'hippopotame avait fait plusieurs tours, et il avait ouvert sa grande gueule. J'avais quitté la bergerie avec la certitude d'avoir attrapé un coup de soleil au cerveau. Avec ma manie de ne jamais porter de casquette. Je détestais transpirer et devoir me shampouiner une énième fois. Déjà que les douches pesaient sur mes épaules, moi qui aimais tant me vautrer dans un bain moussant, en compagnie d'un crocodile en caoutchouc. Autrefois, je ne comprenais pas pourquoi mon père, beau-fils de papy, me parlait d'écologie. J'avais la sensation d'user tellement plus d'eau sous cette cascade domestiquée.

 

  J'ai appris à vivre avec le risque que ma phobie des chapeaux me joue un mauvais tour. Je m'en étais plaint à mon médecin traitant, sans lui donner des détails qui compromettraient mon équilibre psychique.

  « Quand je marche au soleil, j'ai des visions. Les arbres bougent alors qu'il n'y a pas de vent, et les racines affleurant dansent comme des serpents. »

  « Un chapeau vissé sur le crâne et vous passez entre les flammes du ciel. Vous avez une belle crinière mais ça ne suffit pas. »

  Il avait souri mais j'avais dû passer un scanner.

  J’aurais pu être rassuré, mais la bonne nouvelle, paradoxalement, me contraria.

  « J'avais pensé à une tumeur, mais non, votre cerveau est en bonne santé. Tout va bien. Un peu de fatigue, peut-être ? »

  J'avais mentalement haussé les épaules. Avais-je imaginé ces femmes en prière dans l'impasse, face tournée vers le mur du cimetière ? J'en avais même vu une à genoux, après avoir disposé deux mouchoirs blancs sur le trottoir. Athée, je me disais qu'un bon psy les attendait au tournant. Le mirage d'un homme dans le déni lorsque la religion s'imposait aux yeux de tous ?

  Il y avait un crucifix chez mon grand-père. Appuyé contre le mur, sur le rebord de la cheminée. Jésus devait avoir chaud aux fesses.

  « Papy, pourquoi ils n'ont pas plutôt cloué un papillon sur la croix ? »

  « Tu le dis toi-même, petit Franck. Pas bien de faire du mal aux animaux. »

  « Ils pouvaient attendre qu'il soit mort. Ça ne vit pas vieux, un papillon. »

  Je n'avais pas eu le courage de déranger une dévote pendant son délire mystique, alors j'ai porté mon dévolu sur le gardien du cimetière.

 

*

 

  Ce matin-là, je me suis posté devant le petit cimetière, faisant les cent pas à la manière d'une sentinelle. J'avais passé une nuit agitée, au cours de laquelle j'avais rêvé que des pénitents, sur le chemin de Compostelle, étaient attaqués par un loup géant. Le brave homme, comme par hasard, avait eu une bonne heure de retard. J'avais vu entrer pas mal d'épouses ou de mères en deuil, un pot de chrysanthèmes dans les bras. Elles reniflaient en espionnant les autres femmes qui circulaient, à pas comptés, dans les allées.

  « Il ne faut pas leur en vouloir. Les autres les regarderont de travers sil elles ne pleurent pas. »

  Je fis la moue. Il passa à autre chose sans tarder.

 « "Bonjour, je m'appelle Raoul. Je suis désolé de vous avoir fait attendre, mais il y a un gros embouteillage sur le boulevard. »

  « Franck. Enchanté. Pas grave, nous n'avions pas rendez-vous. Ce n'est pas l'heure de pointe, pourtant. »

  Les banalités avaient été longues, préludant à l'essentiel. Nous avions déambulé entre les tombes. Il y en avait douze.

  « Ça fait six ans que j'attends la treizième. Les familles sont-elles superstitieuses au point d'enterrer leurs parents dans le jardin ou dans le cimetière d'une ville voisine ? »

  Il déglutit. Je n'avais pas remarqué qu'il avait la moitié d'un croissant à la main.

  « Mais vous n'êtes pas là pour me parler de ces braves gens. »

  « Si, justement. J'habite juste en face. Là, la maison qui fait de l'ombre au mur de votre cimetière. »

  « Oui, je vois. Je vous écoute. »

  « J'ai remarqué que des femmes viennent prier dans l'impasse, devant le mur. Je me suis demandé pourquoi. Vous êtes le mieux placé pour m'aider à comprendre. »

  « Oui, c'est vrai. Mais personne, dans le quartier, n'a jamais osé m'en parler. Et il n'y a jamais eu de plainte. Vous avez bien fait. Vous savez, c'est bien simple, elles culpabilisent, alors elles viennent prier pour les douze défunts. Un jour, je suis sûr qu'il va y avoir un règlement de compte entre familles. Ce sont des voleuses de deuil. »

  « Je comprends bien, mais pourquoi restent-elles dehors ? »

  « Pourquoi ? Parce que les autres familles, comme je vous l'ai dit, ne leur permettraient pas de prier pour leurs morts devant les tombes. »

  « C'est dingue. Elles vont finir par former une secte, vous ne croyez pas ? Et les flics vont les déloger de l'impasse. »

  « Ce n'est pas mon problème. C'est hors les murs. Je n'ai pas à m'en mêler. Moi, je m'occupe de la propreté des tombes, pas de celle des âmes. »

  Et il acheva son croissant dans un grand bruit de mastication.

 

  Je n'étais pas plus avancé. Je suis rentré en sifflotant et j'ai ressenti le besoin de feuilleter « le bestiaire ». J'évitais de trop fréquenter la pièce où j'avais remisé la collection de papy. Une ancienne chambre d'ami que l'agent immobilier avait jugée trop grande, et qui ferait mon affaire. Je me contentais de l'inventaire des clichés. Ils ne pouvaient pas s'envoler, ni les bestioles s'échapper, mais bon, on ne sait jamais, un coup de tonnerre pouvait les réveiller, les bouter hors de leur sommeil de paille.

  J'avais lu, sur Internet, qu'un taxidermiste avait perdu tout son travail à la suite d'un orage. La meute s'était éparpillée dans la forêt. Il s'était avéré qu'il était mythomane et incapable de coudre un ourlet. A ce jour, il continuait de moisir dans une clinique psychiatrique. Il y dormait en compagnie d'un ours en peluche qu'il accusait de sortir, la nuit, pour éventrer les chats du quartier.

  La photo du loup m'a brûlé les doigts. Il ressemblait à celui dont la tête servait de heurtoir à la bergerie. Il n'arrêtait pas de dodeliner de la tête comme s'il voulait sortir du cadre. Je commençais à avoir l'habitude des mirages que le travail de papy allumait comme une flamme au cœur de mon imaginaire. J'étais encore sous son influence. Autrefois, je l'avais suivi dans ses délires fantasmatiques au cours desquels il évoquait les dinosaures. Il rêvait d'en empailler un. Je ne pouvais rien faire pour lui, ni construire une machine à voyager dans le temps, ni transformer mes peluches en monstres du Crétacé.

  J'étais devenu le gardien du bestiaire. La plus lourde des responsabilités.

  Alors j'ai eu une idée : lâcher le loup dans l'impasse, à l'heure où les dévotes se pointent pour prier.

  Et j'ai éclaté d'un rire démoniaque en repensant au taxidermiste qui avait fini sa vie complètement fada.

 

*

 

  Je m'y attendais un peu.

  Cette nuit-là, j'ai encore rêvé. Depuis que j'avais posé mes valises dans cette maison, des nuages d'onirisme survolaient mon lit et se délestaient d'ombres invasives.

  Cette fois, je me prélassais dans le marigot de ma baignoire qui avait triplé de volume et dépassait les frontières de la salle de bains. Les murs s'étaient effacés et des crocodiles tombaient du plafond. Je nageais comme je pouvais afin d'éviter le reptilien bombardement. Mais les murs étaient maintenant transparents comme du verre et je les heurtais du front. Au treizième coup, et tandis qu'un crocodile rose s'apprêtait à m'engloutir, je me réveillais tout transpirant, prisonnier de draps plus collants que du papier tue-mouche.

  Je fus content de prendre une douche pour recouvrer mes esprits. Je me suis bien gardé de chanter à tue-tête, pour ne pas déranger les voisins. Mais j'aurais pu faire fuir mes vieux démons. L'eau fraîche s'en chargea. Je suis retourné me coucher et me suis rendormi jusqu'à l'aube.

  Raoul, le gardien du cimetière, m'avait donné une bonne idée. Je suis allé m'acheter des croissants à la boulangerie du coin, après avoir enfilé de quoi être présentable.

 

  Deux cafés très forts ont très vite remis la machine en route. Même sachant que le flash ne durerait qu'une dizaine de minutes. Je devais en profiter pour lorgner, par le trou de la serrure, la pièce des animaux empaillés. Parvenu devant la porte, je me suis dit que je faisais une bêtise. Pour voir à l'intérieur, il fallait ouvrir pour donner de la lumière. Trop risqué. Pas envie d'y laisser un bras. C'était râpé.

  « Je voudrais parler au loup. Loup, es-tu là ? »

  Je souris à la petite voix que j'avais provoquée, et qui n'était pas celle d'un ventriloque. J'avais méchamment bougé les lèvres. Le stress me rendait fébrile, comme à l'occasion de l'oral d'un examen.

  J'ai ouvert la porte et le loup a surgi du néant. J'ai ramené mes bras devant mon visage, désertant la pièce à reculons. J'ai refermé violemment la porte qui claqua sur le palier dont l'acoustique m'avait épaté, le jour de la visite. Je pouvais brancher la radio dans ma chambre et préparer le dîner, un étage plus bas, en dansant. Cette maison avait beaucoup d'avantages. Je me rendis compte, soudain, que je voulais la débarrasser de son unique inconvénient : les dévotes priant sur le trottoir.

  Partir. Laisser la porte ouverte. Slalomer entre les femmes en train de prier. Quitter le quartier en courant. Le loup n'aurait qu'à sortir et foncer dans le tas, mordant les chairs, griffant les visages rosis par la peur, ou la joie de rejoindre leur dieu. Le sang giclerait et repeindrait le mur du cimetière en longs dégueulis de jus de tomate. Les riverains accuseraient un chien errant. Il faudrait juste que les « compagnons de chambrée » du loup ne soient point carnivores.

  Je délirais totalement. Je savais qu'il n'y avait, ici, que des animaux domestiques, inoffensifs. Seul l'un d'eux, un husky, m'effrayait vraiment, de par sa ressemblance avec canis lupus.

 

  J'ai rêvé, durant ma sieste, que je « convoquais » l'agent immobilier pour le pousser dans la pièce squattée par le husky aux yeux vairons.

  J'hésitais, dans la réalité, à le maudire ou le remercier de m'avoir involontairement arraché à la routine dans laquelle je m'engluais.

  Ce soir-là, j'ai attendu Raoul à la sortie du cimetière, histoire de l'inviter à boire un coup. Il n'aurait que le boulevard à traverser, il ne pourrait pas refuser. Je n'avais pas l'intention de lui montrer la fenêtre par où j'espionnais les « voleuses de deuil ». Juste lui toucher deux mots de l'ambiance régnant aux abords du petit cimetière.

  Il avait évidemment accepté de siroter un pastis, mais s'était montré pressé de regagner ses pénates. Ma présence devant la grille d'entrée ne l'avait même pas étonné.

  « Ne partez pas si vite ! J'ai quelque chose à vous montrer. »

  « Ma femme m'attend et elle est très jalouse. »

  « Mauvaise réponse. Venez ! »

 

  Nous avions monté deux par deux les marches accédant au premier étage. Arrivés sur le palier, je lui ai demandé de coller une oreille à la porte de...

  Il s'ébroua pour se dégager de ma poigne. Puis dévala l'escalier et se précipita dehors.

  Par la fenêtre, je lui ai lancé la photo du husky, qui papillonna avant d'atterrir mollement sur le trottoir. Il ne prit même pas la peine d'y jeter un œil et se dirigea vers un véhicule noir garé à deux pas de la grille du cimetière. Il démarrait lorsque je récupérai la photo.

  « Quel con ! »

  « Pardon ? »

  « Non, pas vous, monsieur le piéton ! »

  Et je me mis à rire comme si j'étais ivre. Excellente idée ! Je me suis saoulé la gueule, pour de bon, en recomptant les étoiles.

 

*

 

  J'ai passé une nuit affreuse. Mais point de gueule de bois au réveil. Presque midi. Je sortis sur le palier, la bouche pâteuse, la vue embrumée. Plus guidé par le bruit que par l'intuition, je me retournai. Et vis que la porte des animaux empaillés s'entrebâillait comme au ralenti. J'ignorais que la maison fût en pente. Je remontai les quelques marches que j'avais réussies à descendre, par miracle, sans déraper. Je fis un pas, pas deux, à l'intérieur de la pièce. Elle était étrangement dénuée d'odeur. Ni poussière ni musc.

  Il ne manquait qu'une bestiole : le husky.

  Etait-il devenu invisible ? Les autres avaient été à peine déplacées. Le chien de traîneau avait dû être agacé par cet amoncellement de faux frères. Il n’avait pas eu envie de slalomer. La porte s'était ouverte et il avait saisi l'occasion. Ou bien l'avait-il, lui-même, poussée en prenant appui sur ses pattes arrière.

  La sensation de retomber en enfance quand, après quelques jours de vacances, cet été-là, le retour au bercail se fit dans la douleur.

  Dans la douleur, oui, car il manquait la peluche qui m’aidait à dormir sans faire de cauchemars. On ne la prenait jamais avec nous parce qu'elle était aussi douée comme chien de garde. Elle avait permis à la famille d'économiser un molosse aux crocs de requin, qui aboie après le voisin quand il ouvre ses volets, et coûte cher en croquettes. Et elle avait disparu. De quoi vous  dégoûter des vacances.

  Il y eut des cris de femmes en provenance de l'impasse. Suivi d'un silence troublant, si subit qu'il me parut commandé par un bouton que l'on presse.

  Avec la circulation sur le boulevard... Les voitures s'étaient-elles toutes arrêtées de rouler en même temps ? Y avait-il eu un signal ? Le signal qu'il fallait faire taire son klaxon, épargner ses freins, fermer la cage aux noms d'oiseaux.

  J'avais laissé les fenêtres ouvertes. Chaleur, traque des courants d'air. Je me suis précipité dans ma chambre, et ce que j’aperçus, dans l'impasse, me fit écarquiller les yeux au point d'avoir mal aux paupières.

  Le husky était en train de lécher les mains jointes des dévotes en prière.

  Je me suis retenu de hurler, pour éviter que la scène ne se transformât en carnage. J'ai fait couler un bon bain et je me suis enfermé à double tour dans la pièce surchauffée. C'est là qu'après m'être légèrement assoupi, j'ai décidé d'aller vérifier quelque chose, dans l'arrière-pays. La bergerie était-elle pleine d'animaux sauvages revenus à la vie ?

  Fallait-il les libérer ?

  Puis je suis allé refermer la porte, derrière laquelle revivait tout un monde, et j'ai vaqué à mes occupations jusqu'au soir. Je n'ai rien voulu savoir d'autre que ce que me disait la routine. Routine agrémentée de cette aveuglante volonté d'aller faire un tour du côté de la bergerie.

  J'ai décidé de m'y rendre en pleine nuit.

  « Comme ça, tu auras une bonne excuse pour ne pas te visser une casquette sur le crâne. »

  Toujours cette satanée phobie !

  Etais-je devenu superstitieux ?

  La peur de choper une insolation m'interdisant de m'exposer au soleil alors qu'il suffisait de...

  Sous les étoiles, c'est mieux, oui.

  La bergerie, comme une crèche. Et les grillons, histoire d'aligner quelques notes mélodieuses sur la partition lunaire, puisque les cigales jouent faux.

 

*

 

  La lune est ronde et rousse au-dessus des pinèdes. Sa lumière, comme une invisible pluie sur la garrigue. Pour me détendre, j'essaie d'imiter les grillons en sifflotant un air improvisé. Mon père disait que j'avais l'oreille musicale de van Gogh.

Je suis planté devant la porte. Je tremble de la tête aux pieds.

  Ces grognements, de l'autre côté...

  La porte qui s'ouvre soudain, alors que je cours vers la voiture, perdant mentalement la casquette qui n'était point vissée sur mon crâne.

  Je démarre et regarde dans le rétroviseur. Il n'y a rien. Juste quelques buissons immobiles, des ombres figées. Encore une hallucination ? J'ai juste oublié le siège arrière. 

  « Ne te retourne pas ! Roule ! »

  Des picotements, partout sur le corps, et des poils qui se dressent sur mes avant-bras, lorsque j'atteins la départementale.

  « Ne te retourne pas ! Roule ! »

  Je n'avais pas rêvé, non. J'avais bien vu la tête de loup montrer les crocs. Le heurtoir hurlant à la lune alors que je l'empoignais pour signaler ma présence à la meute.


Publié le 25/02/2026 / 1 lecture
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