Fondbrun, Cévennes gardoises.
De la fenêtre de ma chambre, j’avais une vue plongeante sur le petit cimetière où reposaient tant de papets après qu'ils avaient rejoint leurs épouses, lassées d'avoir longtemps mais si peu vécu. L'agent immobilier m'avait averti que le spectacle était triste à mourir.
« Il vous faudra faire abstraction des croix. C'est déstabilisant. »
Mon sourire l'avait encouragé à poursuivre.
« Vous êtes le premier qui ne rechigne pas à visiter cette maison. Mes autres clients ont tous pris la poudre d'escampette après que j'ai ouvert les volets. Je leur avais pourtant annoncé la couleur. Mon patron a parié que je ne la vendrais jamais. C'est un homme paradoxal. Il dit souvent le contraire de ce qu'il souhaite, mais jamais de ce qu'il pense. Je crois qu'il est superstitieux. »
« Douze. »
« Pardon ? »
« Il n'y a que douze tombes. »
Il hocha la tête, me signalant qu'il avait compris.
Je n'ai pas réfléchi une minute de plus. En fait, je n'ai pas réfléchi du tout. En signant la promesse de vente, je savais ce que je faisais. Ma grand-mère était enterrée là, tout près du petit ruisseau qui jouxtait les premières croix. Le mur d'enceinte s'était effrité à force d'amortir les coups donnés par les eaux, gonflées par les crues du printemps. La fonte des neiges n'arrangeaient guère les choses. Le ciel arrosait la terre pour que la vie grandisse plus vite et le rejoigne.
J'avais entendu dire que, dans un sol meuble, il arrivait que les cercueils partent en balade. Et il n'était pas rare qu'ils jouent aux autos tamponneuses après une grosse ondée. Il y avait donc des hommages rendus à des corps qui n'appartenaient point à la bonne famille. Des voitures s'étaient égarées en rentrant au stand.
Je fréquentais trop d'illuminés, oui, je sais. Comme Raoul, dont le passe-temps favori, la pêche, motivait chez lui un instinct de profanateur de sépulture.
« C'est dans les tombes que les vers de terre sont les plus gros. Ils sont à table quand je les attrape et les truites en sont friandes. »
Il était un peu fou, mais c'était surtout le frère de Mélanie, ma défunte épouse. Je n'en parlais jamais en sa présence car il avait tendance à vivre dans le déni.
« Ma sœur ne m'aurait pas laissé tout seul. Elle est juste partie en voyage à l'étranger sans te le dire, Franck. Si ça se trouve, elle te trompe avec le mec qui l'a enlevée. »
La mort me poursuivait partout, et il était en danger à mes côtés. En faisant mon possible pour éviter de le voir, je lui sauvais la vie. Et puis, me retirer dans ce hameau des Cévennes n'était pas qu'un exil volontaire, n'est-ce pas ?
J'étais installé depuis deux semaines à peine quand j'ai commencé à rêver qu'un Stuka de la Luftwaffe se crashait sur la tombe de ma grand-mère.
L'agent immobilier avait cru bon de me préciser que la plupart des tombes étaient occupées par d'anciens résistants.
« Leurs enfants sont allés mourir ailleurs. Et puis, dans les Cévennes, on vit vieux. Le parfum des genêts, les châtaigniers. La mort évite ces relents de défaite. Ce n'est pas une grande combattante. A Fondbrun, il y a plus de centenaires que de tombes. »
*
Je suis devenu ami avec Francis, l'agent immobilier. Ce jour-là, je l'avais invité à boire un coup à l'unique bar du village. J'avais choisi la table la plus éloignée du comptoir. Il m'avait harcelé au téléphone. Il voulait connaître le fin mot de l'histoire. Le pourquoi de ma présence dans ce trou perdu.
« Il n'y a jamais eu le moindre touriste à Fondbrun. Ne me dis pas que tu es un voleur de grand chemin, et qu'un comparse à enterré le butin dans le cimetière ! Tu t’es imaginé que la police ne viendrait pas te chercher ici, au fin fond des Cévennes ? »
« Tu lis trop de polars. Et ta curiosité te joue des tours. Mais, comme je suis un honnête homme, je veux bien t'en dire un peu plus. »
« Je t'écoute. »
« Dans une heure, au bar. Mais si tu ébruites l'info, je saurai que c'est toi. »
« Un pacte de sang, comme les Indiens, ça te dit ? »
« Surtout pas, je suis hémophile ! »
Il avait gloussé sans me demander si c'était vrai.
Je n'ignore pas que j'aurais pu vider mon sac au téléphone, mais j'avais besoin d'une ambiance particulière. D'une ambiance de comploteurs. Et puis, un verre ou deux avant de tout déballer, rien n'était plus motivant pour un déménageur de mots.
Si seulement je pouvais me débarrasser définitivement du secret qui plombait ma famille. Dire adieu à chacune des phrases qui déserteraient ma bouche, et peut-être ma mémoire.
J'ai décidé de tourner le dos au comptoir. Plutôt faire face aux toiles de peintres amateurs accrochées au mur. L'une d'elles représentait un loup noir montrant les crocs. Son regard vert était captivant, hypnotique. Je comptais sur l'agent immobilier pour m'avertir si quelqu'un s'approchait en tendant l'oreille.
« Je suis la sentinelle de la tombe de ma grand-mère. Son garde du corps. »
« Pardon ? »
« Je passe mes journées à surveiller le cimetière, oui. Je sais que ma grand-mère a demandé à être enterrée avec sa broche en or, un cadeau de son second mari, et... »
« Mais j'avais raison, au téléphone, en évoquant un butin. »
« Presque, en effet. C'est ce qui me motive à te révéler la vérité. Et ça me libère d'un poids. Certains secrets se mettent à voler quand ils sont partagés. Et ce qui est dans l'air n'est pas sur nos épaules. »
« C'est beau ce que tu dis, Franck. »
« L'habitude de l'écriture. »
« C'est vrai que tu es romancier. Heureusement que ton travail est sédentaire. Je parie que tu as installé ton bureau devant la fenêtre... Comme ça, tu fais d'une pierre deux coups : tu bosses et tu surveilles la tombe de ta grand-mère. Je suis content de t'avoir trouvé cette baraque. Je t'avoue que j'ai été plus qu'étonné quand tu m'as demandé une maison très près du cimetière. J'ai cru avoir affaire à un gothique. Un écrivain qui a besoin de baigner dans une ambiance macabre pour être inspiré. »
Nous venions de siroter notre troisième pastis et les langues se déliaient.
« Mais pourquoi voudrait-on dépouiller une morte dans sa tombe ? Pour un bijou ? »
« En or, le bijou. C'est beaucoup d'argent. Et tu ne veux pas savoir qui ? »
« Si, si. Tu me gâtes. On ne s'ennuie jamais avec toi. »
« Je soupçonne le frère de ma défunte épouse. »
« Je suis désolé. Mais tu ne m'a pas dit que tu avais été marié... »
« En épousant Mélanie, j'ai épousé son frère. Un cinglé. »
Nous entendîmes le garçon annoncer une tournée générale. Nous fûmes servis après tout le monde. Pas grave. Pas de quoi faire la fine bouche. Les voix montaient dans l'aigu, les rires devenaient assourdissants, des verres s'entrechoquaient. Tout ce boucan m'arrangeait car il dressait un mur entre leurs oreilles et nos bouches.
Un romancier, par nature, est paranoïaque. Toujours dans le doute, jamais sûr que son nouvel opus vaut la peine d'être lu. L'éditeur n'avait-il pas été trop pressé ? N'y avait-il pas moyen d'améliorer certains passages ? De changer le titre ?
Là, dans ce bar qui, en d'autres temps, eût été enfumé, il y avait de quoi craindre les curieux. En m'exposant, j'avais fait preuve de masochisme. J'accumulais les psychoses.
Francis me paraissait à l'aise et à l'écoute. J'avais promis de lui dédicacer mon prochain livre.
« Tu aimes lire ? »
« Non. Même pas les faits divers sur le journal. »
« Jamais de romans ? »
« Non. Mais bon, si c'est toi qui l'as écrit, je veux bien faire un effort. »
Et j'ai repris le fil de l'histoire. Les yeux de Francis brillaient d'un étrange feu.
« Mélanie a eu le tort de raconter à son frère que ma grand-mère ne m'avait pas légué sa broche en or. Qu'elle était égoïste puisqu'elle avait préféré être enterrée avec. Et il y a eu l'accident. Elle a évité un chevreuil et... »
« Pas de chance, merde ! »
« Je n'étais guère fortuné, à l'époque. J'étais un romancier débutant. Je parie que cet abruti a cru qu'il hériterait. Il a commencé à me reprocher les délires de ma grand-mère, avec sa broche en or... »
« Ça me fait penser à ces gens qui meurent de faim, mais ne vendent pas leurs meubles de valeur parce c'est un souvenir de famille. » m'a lancé Raoul sur le ton de la menace.
Il avait ajouté, très en colère : « Et ils mangeront du bois ! »
Le présent a repris le pouvoir après ce bref intermède.
« Je ne l'ai plus revu, après l'enterrement de sa sœur, mais je suis sûr que c'est lui qui... »
Francis m'interrompit.
« Et comment a-t-il appris que ta grand-mère était enterrée ici ? »
« Venant de sa part, il faut s'attendre à tout. Et puis, Mélanie avait la langue bien pendue. Ces deux-là étaient inséparables, et ça devenait pesant. »
« Ils étaient jumeaux ? »
« Pas du tout. »
« A propos, pourquoi s'est-elle fait enterrer ici, ta mémé ? »
« Elle y est née avant que ses parents ne décident de se délocaliser dans le sud après que mon arrière-grand-père y avait trouvé du travail. »
« Et que vas-tu faire si c'est lui et que tu le surprends à l'entrée du cimetière ? »
« Je le scratche. »
« Quoi ? »
« Un jour, il m'a dit : Quand tu seras mort, j'irai me scratcher sur ta tombe. »
« Il a voulu faire un jeu de mots. »
« Il a essayé, oui. Quand nous étions en bons termes, je lui avais appris que, pendant la Seconde Guerre mondiale, un Stuka s'était crashé sur le cimetière. Les boches étaient persuadés que des munitions étaient stockées dans les tombes. Il y avait de nombreux réseaux de Résistance dans les Cévennes. »
Francis a toussé après la dernière gorgée. Une fausse route pour le dernier verre, le fameux dernier pour la route. Nous avons quitté les lieux en titubant. Mais sans bafouiller.
Parvenu dehors, j'ai fait brusquement volte-face. La sensation d'être épié. Il y avait un type, au comptoir, qui n'était pas là, tout à l'heure. Il nous regardait partir, un verre à la main. J'ai eu l'intuition qu'il ne le boirait pas.
Francis a détourné mon attention en me demandant ce que représentait la broche de ma grand-mère.
« Un scarabée. »
*
Le type du bar. Il avait une gueule qui me disait quelque chose. Une impression de déjà vu. Lui avais-je dédicacé un bouquin ? Il m'arrivait souvent de trouver des ressemblances entre des inconnus croisés au gré d'une balade et des fans venus faire la queue dans une librairie. Lorsque vous levez les yeux vers une personne qui vous réclame un autographe, c'est magique, c'est comme si son visage s'imprimait dans votre mémoire à jamais. Le lectorat, c'est une grande famille. Mais là, un détail m'avait frappé. Un détail invisible, un fil ténu qui nous reliait et que j'étais le seul à voir.
Je me suis posté machinalement à la fenêtre et j'ai regardé le cimetière en l'imaginant bombardé par un Stuka. Les cercueils éclatés décollant par petits bouts et les os, réduits en poudre, enfarinant les stèles, tel du vulgaire sel.
Je me suis secoué pour revenir sur terre. Le passé toquait à ma porte ; je ne lui ai point ouvert. Et c'est le loup, entrevu au fond du bar, dans le cadre accroché au mur, qui s'imposa. Son regard. Le regard hypnotique du loup, je l'avais retrouvé dans celui de l'inconnu, pourtant à bonne distance. Il irradiait au milieu des autres, embrumés.
Je me suis précipité sur l'album de famille. Le second mari de ma grand-mère avait le même. Je l'avais très peu connu. J'étais un gamin, et c'est parce que j'étais un gamin qu'il m'avait fasciné. Cette froideur qui vous perce l'âme comme une dague. Je n'avais aucune photo de lui, juste le souvenir d'un soir où il était venu me voir dans ma chambre pour se présenter. Je n'avais même pas été étonné que ma grand-mère se remariait à plus de soixante ans.
Oui, mais ce « type du bar », comme je l'ai surnommé, il avait mon âge, alors...
Son fils ?
Le fils du second mari de mémé, évidemment.
Et je l'ai vu, là, qui rôdait devant la grille du cimetière, hésitant à entrer. Allait-il se retourner et planter son regard de loup dans le mien, celui d'une proie ? Savait-il que j'habitais là, sentinelle de la tombe de sa belle-mère ?
Je délirais. Cet homme était de passage et visitait Fondbrun. Il avait commencé par l'unique bar et...
Il entra dans le cimetière et se dirigea vers la tombe de mémé. Il y déposa un bouquet de fleurs sorti, comme un clown, de son manteau. Je n'avais pas remarqué sa tenue vestimentaire, dans le bar. Etait-il mal à l'aise face à toutes ces stèles, la plupart mentionnant qu'un héros de la Résistance était là, sous terre, après avoir vécu au sein d'une famille fière de lui ?
Les frissons lui avaient-ils imposé ce manteau en plein mois de mai ? Ou bien le besoin de préparer son petit effet, dégainant les fleurs au dernier moment, au-dessus de la tombe ?
Il avait dû réussir à la faire rire, autrefois, à son chevet, tandis qu'elle vivait ses derniers instants. Il ne faisait que continuer ce qu'il avait commencé. Il allait donc revenir.
J'ai tiré le rideau, au sens propre comme au sens figuré, renonçant à espionner cet homme venu se recueillir sur la tombe de sa belle-mère. Mais surtout pour éviter son regard, s'il se retournait et le braquait dans ma direction, tel un sniper.
A aucun moment je n'ai songé qu'il était en repérages, et qu'il reviendrait, après s'être familiarisé avec les habitants de Fondbrun, pour voler le scarabée d'or.
*
Ce soir-là, il avait commencé à pleuvoir d'une façon anodine, et même agréable. Il faisait chaud pour un mois de mai. Le bar n'avait point désempli. Météo France avait annoncé une nuit arrosée. Des clients en parlaient au comptoir. J'étais venu, dès l'aube, boire un vrai café. Le garçon m'avait reconnu et souri.
« Il va pleuvoir. Vous aimez écrire quand il pleut ? »
« Vous savez que je suis romancier ? »
« Les bruits circulent vite à Fondbrun. »
« Oui, mais qui a allumé la mèche ? »
« Un homme au regard comme ce loup, là-bas, sur le tableau. Hier, vous étiez assis juste dessous. »
J'avais feint d'être étonné. Le café m'avait agréablement brûlé le palais. Au point de grimacer.
« C'est idéal pour mettre la machine en route. »
« La machine à écrire ? »
« Evidemment. »
C'est dans la nuit que la pluie a redoublé. Le lendemain, dans l'après-midi, le petit ruisseau derrière le cimetière avait débordé. Une fée mal intentionnée l'avait métamorphosé en rivière. Les pompiers sont venus pour dresser une digue de fortune – une barricade de sacs de sable, comme à la guerre – parallèle au mur d'enceinte, trop bas. La nuit suivante, elle avait été forcée par l'eau dopée par l'« épisode cévenol ».
Au matin, elle avait englouti le cimetière. Le curé de Fondbrun était venu prier, chaussé de bottes, à genoux dans la boue. De la fenêtre, je voyais les tombes se creuser et les cercueils en émerger avant de partir à la dérive, canots de sauvetage à l'issue d'un naufrage.
Et puis la pluie s'est arrêtée. Ce fut un beau bordel pour récupérer les cercueils et les remettre à leur place. Les familles avaient aidé. Tout le monde était botté et ganté.
On découvrit des truites battant de la queue dans les flaques, au fond des tombes. La boue transformait le cimetière en marigot où des pompiers s'enlisaient carrément. J'avais imaginé le carnage si des alligators...
Et il y eut un corps auquel personne ne s'attendait. Un certain Francis Pinatel retrouvé avec une broche en or dans une poche de son pantalon. Il était couché sur le ventre au fond de la tombe de ma grand-mère dont le cercueil avait été retrouvé de l'autre côté du mur d'enceinte. Une vague l'avait propulsé dans les airs ; il était, en maints endroits, fracturé. Il avait largué des os qu'il avait fallu remboiter telles les pièces d’un puzzle anatomique.
Je me suis dit qu'il avait bombardé les anciens résistants. Que c'était la revanche d'un pilote de Stuka dont le fantôme était rancunier.
Je me suis ébroué pour chasser cette cataclysmique image.
Elle s'envola. Je fus à deux doigts d'éclater de rire. La folie me guettait. J'ai su, à cet instant précis, qu'elle serait la sentinelle chargée de me surveiller jusqu'à ma mort. Les mouches avaient changé d'âne.
Je m'en suis longtemps voulu d'avoir été si bavard avec Francis.
La police a enquêté pour savoir si le scarabée appartenait réellement à ma grand-mère.
Une semaine plus tard, alors que je buvais un café au comptoir de l'unique bar de Fondbrun, le garçon m'a demandé pourquoi mémé avait été enterrée avec une broche en or.
Je lui ai répondu qu'elle était fétichiste.
Il m'a regardé comme si je venais de lui annoncer que je quittais le village pour élever des alligators en Floride.