La première oeuvre d'art ? je ne sais pas. La tapisserie de la dame à la Licorne ? Illustration d'un volume de Lagarde et Michard, elle est dans l'étagère à hauteur de gosse, chez mes parents. Le lion sur la droite de la tapisserie apparait sur le dos du livre, et réapparaîtra dans mes rêves ou mes cauchemars, selon. Il me fait peur ou m'impressionne seulement ?
Plus tard, ma mère me fait découvrir Dali à Beaubourg, et peu de temps après dans sa maison à Cadaquès, je vois, entourée d'adultes (je suis longtemps la seule enfant lors des sorties), plus ou moins assis par terre lors d'une projection, ce film espagnol de 1929, longtemps interdit en Espagne, dans lequel un oeil est coupé en deux. Je regarde, j'ai dix ans, douze ans ? (On ne voit rien, on devine, il y a montage).
Mais plus tard, le premier tableau que je regarde vraiment, dont je comprends le récit, qui me touche, c'est à R., j'ai vingt ans. Deux pauvres bougres, l'un plus mal vêtu que l'autre, attachent le Christ à un poteau (pas de couleur). Il me prend de décrire ce tableau à C., m'improvisant très maladroitement sémiologue et historienne de l'art, mais je ne sais pas grand chose, et elle se moquera de moi : un carré dans un rectagle oui, un triangle inversé sans doute et alors, un bras anormalement long, des oppositions de valeurs chromatiques. Un sentiment de compassion extrême émane de l'image, que je comprendrais plus tard. Vu a vingt ans, puis à 57, 58, 59 ans, alors me sautera aux yeux le corps éphèbe du Christ, pris dans une lumière fausse, son corps extraordinaire, athlète, et la différence de nature entre deux humanités. Les gestes contraints des bourreaux je les avais perçus depuis longtemps, ce mélange de bien et de mal, de souffrance et d'invulnérabilité mêlées dans le corps du Christ, de pitié et de sadisme joints chez les deux idiots qui l'attachent et le flagellent. Le pagne négligemment baissé sur le pubis de Jésus martyr, objet de désir du peintre certainement, mais de moi ? Je ne suis plus si sûre. Et pourtant, depuis le temps que ce tableau m'obsède, sa violence contenue peut-être ?
Une autre fois, à Beaubourg, je plonge dans les lacis de peinture d'un peintre américain. Faut-il être alcoolique pour en foutre partout à ce point, déborder du cadre, jeter sa peinture comme on jette les ordures, tant d'énergie, couvrir de larmes le papier quand on est pris par la tristesse, s'arracher de sa violence, renverser la peinture au sol, gicler, gâcher, détruire et construire d'un même geste. Il paraît que ce peintre eut une femme aussi douée que lui, je ne sais pas, je n'ai pas vu ce qu'elle faisait.
J'aime aussi dans cet autre tableau d'une toute autre époque les entrelacements des hommes (et femmes) et du paysage, les arbres et les collines qui se tressent, et comment tout fait guirlande. Je réalise que c'est aussi une couverture de Lagarde et Michard.
La dame à la Licorne, tenture A mon seul désir, vers 1500, Musée de Cluny
Le chien Andalou, Luis Bunuel, 1929
Christ à la colonne ou La flagellation du Christ, 1606, le Caravage, MBA Rouen
Peinture, 1948, Jackson Pollock, centre George Pompidou
Embarquement pour Cythère, 1717, Antoine Watteau, Musée du Louvre