Jean Ziegler, à la rue des Miracles de l’ancien Port-au-Prince…

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Je terminais à peine une note de remerciements adressée au professeur Sonson Mathurin lorsque la nouvelle m'est parvenue, comme un écho lointain. Une dépêche laconique, une ligne sur un écran, et le temps s'est figé. Comme je l’avais fait récemment pour Edgar Morin en songeant aux arcades du Marché en Fer, j'ai ressenti l'urgence presque douloureuse de ne pas laisser s’effacer la mémoire de ces hauts lieux d’un Port-au-Prince aujourd'hui enfoui, une ville de spectres, de bibliothèques disparues et de rues oubliées.

Mes souvenirs me ramènent invinciblement à la rue des Miracles. C'est là, derrière la vitrine de ce qui était alors la seconde version de la librairie La Pléiade, que j’ai découvert pour la première fois le nom et les mots de Jean Ziegler. Nous étions au milieu de la décennie 1980. Une époque incertaine, un entre-deux flottant où l'air des Caraïbes semblait lourd de promesses et de menaces. Dans les couloirs du centre-ville et les esprits en éveil, un titre revenait sans cesse, comme un mot de passe ou un signal de ralliement : Les Rebelles contre l'ordre du monde.

Dans notre lente et fragile construction d’alors, alors que nous cherchions encore nos repères dans une topographie politique en ruine, Jean Ziegler est venu dessiller nos yeux. Il possédait cette lucidité tranchante qui nous permettait déjà de flairer, derrière l'enthousiasme naïf et les faux-semblants de la transition, ce qui nous attendait au tournant des années à venir : le grand charlatanisme de l'après-Duvalier. Aujourd'hui que sa voix s'est éteinte à Genève, il ne nous reste que ces ombres familières de la rue des Miracles pour nous rappeler que nous avions, un temps, appris à voir clair.

Gilbert Mervilus, 10 juin 2026


 


Publié le 10/06/2026 / 2 lectures
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