Longtemps que je n’avais pas été réveillé si tôt, un lendemain de cuite. J’ai ouvert les yeux dans un bruit de ferraille compressée. Mes mâchoires ont méchamment craqué dès le premier bâillement. J’ai bramé le second avec la concupiscence d’un cerf.
Un seul homme, sur cette planète, était capable de me bouter hors du lit, à cette heure.
J’ai titubé jusqu’à la porte de ma chambre. J’étais devenu une bouteille vide avec laquelle les vagues jouent au volley-ball, par grand vent.
J’ai lâché une caisse, pour m’alléger, avant de répondre, du haut de ma montgolfière.
« Désolé si j’abuse, mais j’attends toujours votre manuscrit. »
Mon éditeur.
« Je vous avais demandé une semaine… »
« Les lecteurs n’attendent pas. C’est grâce à eux si… »
Cette fois, c’est le portable que j’ai lâché. Comme si j’avais été électrocuté. Il a rebondi plusieurs fois sur la moquette avant de s’immobiliser devant le vieux radiateur en fonte. J’ai cru assister aux sauts de puce d’une grenouille.
Il n’a pas rappelé.
J’ai avalé un grand verre d’eau, puis j’ai roté comme si j’avais bu de la bière.
La brume s’est dissipée, mais pas mon mal de crâne. Je me suis abstenu de remercier le vent.
Je me suis précipité sous la douche tout en faisant craquer mes phalanges.
« Je suis le plus grand pianiste du monde! Je suis le… »
C’est le bruit qui m’a fait grimacer, pas la douleur.
Vingt minutes plus tard, je m’installais devant mon ordinateur, prêt à en découdre avec cette sonate dont le dernier mouvement, prestissimo, tardait à prendre son envol.
*
Gamin, à l’école du mensonge, j’étais le meilleur élève.
« Si jeune, il raconte déjà des bobards. Quand il sera vieux, il va régaler son petit-fils. »
A l’époque, les adultes me paraissaient avoir vieilli pour le seul plaisir de juger la jeunesse.
C’était avant d’aller au collège de la vérité.
Les adultes me traitaient de « mythomane ». Mais, comme j’ignorais le sens de ce mot, je laissais dire, et souriais même à celui qui m’habillait, pour l’hiver, avec des vêtements rapiécés.
C’était encore un peu tôt pour me prendre pour un clochard.
Chaque fois que je chevauche le vieux rocking-chair de mon grand-père, je m’évade. Je me dis que cet étalon franchit les rivières sans élan. Qu’il a du feu dans les sabots.
Et quand je m’évade, je rajeunis.
Ce jour-là, ma mère était venue me chercher sous les combles alors que je réfléchissais à mon avenir au collège.
« Maman, tu crois qu’ils vont cesser de dire que je suis un mythomane ? »
« Qui s’est permis ça ? »
« Les gens du quartier. Tu ne les fréquentes pas assez. »
« Tu sais, mon fils, même si je les fréquentais, ils n’oseraient pas salir ton image devant un miroir. Ce sont des hypocrites. »
« C’est quoi, un HYPOCRITE ? »
« Quelqu’un qui ne pense pas ce qu’il dit, et inversement. »
Maman ne comprenait pas que l’on puisse être un bon élève et ne pas comprendre le sabir des adultes.
Papa intervenait, en vain.
« Ma chérie, tes métaphores sont obsolètes. »
*
Gamin, j’étais déjà fasciné par tout ce qui se trouvait dans le grenier. Il m’arrivait de sympathiser avec les cafards, les souris. L’odeur de poussière jouait un rôle important. J’étais, hélas, souvent enrhumé.
L’un de mes plaisirs consistait à faire grincer les deux battants de l’antique armoire normande.
Papa m’accompagnait parfois.
« Arrête avec ça ! Ça me vrille les tympans. »
« Désolé, papa. C’est plus fort que moi. Quand elle grince comme ça, j’ai l’impression qu’elle me parle. Comme madame Jolivet. »
« C’est qui, madame Jolivet ? »
« Voyons, papa… Mon institutrice de CM2. »
« Ah oui, c’est vrai ! »
Il sourit et me caressa les cheveux.
« Dis, papa ! »
« Oui. »
« Où sont tes jouets ? Tu ne me les as jamais montrés. J’aurais tant voulu envoyer tes soldats de plomb à la guerre. La paix, ce n’est pas bon pour une armée. Ils sont si vieux que ça ? »
« Ton grand-père les a jetés à la poubelle. Il prétendait que le passé, c’était dans la tête, pas dans une malle en osier. »
« Et elle est où, cette malle ? »
« A la cave. Nous y entassons les vieux vêtements. »
« Il y a ceux de papy dedans ? »
« Probablement. »
« Et quand elle sera pleine ? »
« C’est maman qui décidera quoi en faire. Maintenant, regarde ! »
Ce jour-là, il avait tendu le bras vers la poutre, indiquant de son index pointé, la toile qu’une araignée avait tissée jusqu’au plafond.
« Tu as vu ? On dirait un chapiteau. »
« Le grenier, c’est un cirque. »
« Et nous en sommes les clowns… c’est ça ? »
« Pas moi, papa. Pas moi. »
« Va falloir que j’interroge mon miroir. » fit-il en malaxant ses joues mal rasées.
Et il éclata de rire.
Je me suis vu avec un nez rouge.
Normal, j’étais souvent enrhumé.
Lorsque Noël approchait, laissant de profondes empreintes sur les trottoirs moquettés de neige, j’avais du mal à résister à cette obsession de fouiller dans la maison pour savoir où maman avait caché les santons. Papa disait qu’elle était très douée, plus jeune, quand elle jouait à cache-cache avec les garçons. Lui avait réussi à la piéger, et méritait de l’épouser. Là, c’était un jeu entre nous. Elle connaissait la maison comme sa poche. Elle y était née, avait eu le temps d’en faire son terrain de jeux. Il m’arrivait de me fier au hasard. Je ne croyais plus au gros barbu et je n’en avais point honte. Dans le quartier, les enfants qui avaient découvert le pot aux roses préféraient se taire. Je les plaignais car ils étaient complices des adultes, ces menteurs qui nous laissaient entendre qu’il existait. Mais ils étaient sacrément masos puisqu’ils se délestaient volontairement du plaisir de se vanter de nous faire de beaux cadeaux. Il y avait même compétition.
« Tu as vu ? Il a aimé. Ce n’est pas toi qui aurais pensé à lui offrir une peluche à l’effigie du Général de Gaulle »
« Il a voulu te faire plaisir. »
« Pourquoi tu dis ça ? »
« Il est antimilitariste, et je le soupçonne d’être déjà féministe. »
« Sans blague. Il cache bien son jeu. »
« Lui, c’est Jeanne d’Arc qui l’obsède. »
« Tu crois qu’on aurait dû lui acheter un bûcher ? Les flammes en plastique auraient fait de l’ombre au soleil. »
« Mais que t’es bête ! J’aurais dû épouser ton frère ! »
« Tu sais bien qu’il est homo. »
« Justement. »
Les souvenirs s’entremêlaient comme des scoubidous.
Ce jour-là, j’ai eu un mauvais pressentiment. J’ai posé mes fesses dans le vieux rocking-chair, histoire de partir en voyage. J’avais rendez-vous avec le roi des menteurs. Il m’attendait à l’autre bout du monde pour m’expliquer comment en revenir. Je me suis balancé et Crac !
L’étalon avait raté son saut de la rivière des tribunes. J’ai été éclaboussé par la boue tandis que je roulais-boulais dans l’herbe humide. J’en eus plein la bouche. Elle avait un goût de salade qui a trop longtemps séjourné dans le frigo. Le pauvre animal pédalait dans le vide. L’une de ses pattes, paralysée par moult fractures, était incapable du moindre mouvement.
Je me suis retrouvé claudiquant jusqu’à l’écurie, sous les quolibets du public qui m’avait joué gagnant. Je me suis dit qu’il était temps de rendre une petite visite à la cave.
Le vieux rocking-chair a cessé de grincer et je me suis surpris à souffrir de manque.
« Tu peux me descendre à la cave sans te casser un os ? »
« Je peux essayer, gamin. Si je déraille, tu finiras à pied. »
« Gamin ? J’ai le tiers de ton âge et tu affiches bientôt deux siècles au compteur. »
« Désolé, cher monsieur, je ne vois pas le temps passer. J’ai bien connu votre grand-père. »
« Tu peux continuer de me tutoyer, pas de problème. »
« Bien, monsieur. »
Finalement, je n’ai pris aucun risque, j’ai rejoint le rez-de-chaussée à pied. La plupart des marches avaient méchamment craqué sous mes pas. J’avais trop souvent grimacé.
Gamin, je dessinais une croix sur les plus silencieuses, et mettais un coup de talon aux autres. Maman passait derrière moi et nettoyait. Je l’entendais bougonner de ma chambre. Lorsqu’elle redescendait, elle s’arrêtait sur le palier, ouvrait la porte et me faisait les gros yeux.
« Ça serait bien que tu arrêtes d’utiliser le feutre rouge. »
« C’est ma couleur préférée, maman. »
Et elle repartait en bougonnant.
*
J’ignore pourquoi j’avais le trac.
A mon âge, c’était ridicule.
Ce n’était pas comme si je visitais une maison avec ma future épouse.
Je me suis rendu compte, à mi-parcours, que c’était la première fois que je descendais si bas, sous la salle à manger. Le grenier m’avait toujours attiré, contrairement à la cave qui me faisait penser à un bunker. Papa contestait cette comparaison. Et il voulait m’y entraîner, histoire de me prouver que j’avais tort.
« Je nous vois mal y installer un nid de mitrailleuses. »
« Pourquoi est-elle sous terre ? Pour flinguer les taupes ? »
« Non, non. C’est parce que personne n’y vit. Seules des ombres la peuplent. C’est juste un endroit humide où est stocké ce qui ne sert pas ou plus, aux étages supérieurs. Et puis, il y a la chaudière. Elle rouille un peu, mais nous avons la chance de vivre dans le sud. Elle ne fonctionne que rarement à plein régime. »
« C’est elle qu’on entend ronfler comme un dragon, la nuit ? »
« Oui, mais elle ne crache pas le feu. Elle l’entretient, c’est tout. Sans elle, les frissons gagneraient la guerre contre l’hiver. »
« Et si elle tombe en panne ? »
« Je connais un chauffagiste qui a le don de rallumer sa flamme. »
« Mais alors, papa, la cheminée… là-haut… dans la salle à manger… elle sert à quoi ? Je n’y ai jamais vu le moindre feu. »
« C’est la piste d’atterrissage du Père Noël. »
« Et il se crashe souvent ? »
« Pas quand on n’y croit plus. »
« Tu… tu es au courant ? »
« Oui, bien sûr. Mais je n’ai rien dit à maman. Tu t’en chargeras quand tu le décideras. »
« Merci, papa. »
Une odeur de champignon m’a titillé les narines. L’impression de visiter des catacombes. Des larmes de deuil, soudain, gouttèrent au creux de mon imaginaire. Il ne manquait que les crânes, probablement volés par des fétichistes.
« Coucou, l’écho ! »
Rien. Je m’étais imaginé qu’ici, l’acoustique était particulière. Je me trompais.
J’ai poussé la porte après avoir tourné la poignée en forçant comme un bœuf. La première chose que j’ai vue en entrant, c’est la malle en osier. Elle trônait au centre de la cave, une pièce à peu près carrée, au plafond bas, dont les murs étaient couverts de continents d’humidité. Çà et là, d’étroites lézardes évoquant des varices. Dans un coin, la chaudière. On eût dit une compression de César. Des ombres dansaient sur sa vieille peau rouillée… et semblaient chargées de la tenir en éveil. Le piétinement était – heureusement ? – silencieux pour des oreilles humaines.
Nous étions en été, mais, paradoxalement, elle me parut surtout hiberner.
Un gros insecte endormi…
Oui, voilà… elle me faisait penser à un gros insecte endormi dont des fourmis légionnaires cherchaient à investir l’exosquelette.
Je me suis concentré sur la malle en osier. Mon père, autrefois, avait prétendu que maman y rangeait de vieux vêtements. Il avait été néanmoins incapable de me dire ce qu’elle en faisait lorsqu’elle était pleine. J’allais pouvoir vérifier si c’était vrai. Ou s’il méritait une place à l’école du mensonge.
Papa m’avait trahi. Elle regorgeait de soldats de plomb. Il voulait, à tout prix, garder son armée intacte. Pas question que j’en recrute quelques-uns parmi ses fantassins, pour monter la mienne, destinée à rivaliser. Dans son esprit, le fils voulait tuer le père.
« Ce sont ceux de ton grand-père. Ton papa n’était que le gardien. La malle était devenue un musée. Ils ont été formés pour rester fidèles à un seul général. »
Une voix de femme.
« Qui me parle ? C’est toi, maman ? »
« Tu as perdu la mémoire ? Si tu ne reconnais pas la voix de ta mère… »
Il y a eu un craquement. Une nouvelle lézarde était apparue sur le mur, face à moi, juste à côté de la chaudière. Les ombres s’y précipitaient, disparaissant à l’intérieur comme des mouches pressées d’aller pondre dans une plaie.
Sur la fin, maman était devenue colérique. Depuis qu’elle était veuve, j’étais devenu sa cible. Elle ne me pardonnait rien. Même sa voix avait changé.
« Tu lui ressembles trop ! » m’avait-elle lancé, un jour où elle avait ajouté du rhum à son café.
J’avais vu papa sourire sur son lit de mort.
« Regarde-moi cet imbécile ! Il est heureux de nous quitter. On dirait qu’il vient de rencontrer la femme de… »
Les croquemorts lui ont demandé de se retirer, de les laisser travailler. Ils avaient dû utiliser la force alors qu’elle s’apprêtait à gifler le défunt. Elle avait porté plainte, en vain.
*
Le silence a repris possession des lieux.
Je me suis concentré sur le champ de bataille en vrac. J’ai plongé mes mains dans le magma et j’en ai ramené quelques combattants. Il y avait là de quoi organiser une guerre mondiale. A vue d’œil, une bonne centaine de soldats prêts à se foutre sur la gueule. Certains étaient complètement décolorés, donc nus.
J’étais en train de retomber en enfance.
J’ai ordonné aux évadés de retourner dans leur caserne – j’ai toujours été de mauvaise foi. Puis je me suis dirigé vers la chaudière et je l’ai caressée. Elle était froide. Je lui ai fait un bisou. Je me suis essuyé la bouche comme si elle avait forcé sur le rouge à lèvres. J’ai bien cru qu’elle avait un coup de chaud. Elle vibrait.
« Le génie va sortir et exaucer l’un de mes vœux. Que vas-tu choisir ? Retomber en enfance ? C’est déjà fait. Voyager loin dans le passé afin de rencontrer ton grand-père ? »
Je me suis ébroué, les yeux fermés.
La cave est redevenue un lieu fréquentable.
J’ai alors remarqué que les murs avaient cicatrisé. Mieux : les lézardes avaient disparu.
J’ai soulevé le couvercle de la malle en osier. Les soldats avaient déserté. A la place, il y avait de vieux vêtements. J’ai reconnu un pantalon de papa à ses poches trouées.
J’ai mis un terme à la fouille de cette étrange garde-robe dans un grand sourire. J’ai levé les yeux et…
La chaudière avait eu un coup de jeune, elle aussi. Elle n’était plus rouillée. J’ai résisté contre l’envie de la rallumer.
« En plein été ? Tu n’y penses pas, mon fils ! »
« Papa ? »
« Qui veux-tu que… »
« Tu m’avais pourtant promis de ne pas revenir d’entre les morts. »
« Tu n’as pas changé, fils. Tu coupes toujours la parole. »
« C’est parce que je dois jongler avec un maximum de mots en un temps record. La mort peut nous capturer à n’importe quel moment. »
« C’est vrai ça ! Regarde ta mère, elle est partie pendant que nous faisions l’amour. C’est le monde à l’envers. »
« Papa, tu es encore en train de mentir. »
« Le fait même que tu puisses discuter avec moi en est un gros. »
« Un gros quoi, papa ? »
« Mensonge. »
« Oui, mais celui-là, il me fait du bien. »
Mal à l’aise, je suis remonté à la surface du monde. J’y ai retrouvé ma bouteille de whisky, trente ans d’âge. Je l’avais abandonnée à l’orée d’une page blanche.
Je l’ai vidée cul sec et mes mains ont survolé le clavier d’ordinateur.
J’avais un roman à finir… pas vous ?