L'homme immobile

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Les jours de canicule s’additionnaient dangereusement. Les pics de chaleur prenaient de l’altitude au fil des jours, et les médias semblaient oublier qu’il y avait encore des guerres dans le monde. Des records s’apprêtaient à être battus.

J’avais trouvé refuge dans le jardin public de mon enfance. Les arbres, nombreux, étaient devenus des ombrelles pour nous, les fraîchement retraités. Il n’y avait pas que des gamins, jouant, criant et courant, devant l’unique toboggan, ou en pleine glissade sous les yeux admiratifs de fillettes joliment nattées. Les parents applaudissaient à tout rompre, et c’était une autre compétition. Très tôt, des pères de famille promenaient leurs chiens avant de partir travailler. Ils ramassaient les crottes en grimaçant comme s’ils avaient été piqués par une guêpe. Le soleil, quand les feuillages le permettaient, n’avait apparemment aucun effet sur les séniors. Eux étaient muets et n’osaient bouger, le cul vissé sur les bancs, craignant l’hypotension orthostatique s’ils se levaient brusquement pour nourrir les pigeons. Tout juste se baissaient-ils pour déposer quelques miettes de pain entre leurs pieds.

Et il y avait cet homme aux longs cheveux blancs qui tenait un magazine et le feuilletait. Une intuition me titillait. C’était tellement dingue. Je n’avais jamais osé me risquer derrière lui, histoire de vérifier si c’était celui qu’il manipulait les jours précédents. Il ne lisait pas, non, il regardait les images défiler à la vitesse d’un kaléidoscope.

« Peut-être qu’il se rince l’œil. Ces vieux lascars ont toujours des magazines coquins en réserve. Il leur faut juste se rappeler où ils les ont rangés. »

Mon beau-frère, mon cadet de douze ans, était impitoyable avec ses ainés.

« Ils polluent le panorama. Ils sont comme des photos qui jaunissent ailleurs qu’au fond d’un tiroir. »

« Merci. »

« T’inquiète, beau-frangin… toi, ce n’est pas pareil. Tu es destiné à mourir centenaire, certes sur un malentendu, avec les artères d’un ado. Tu fais quinze ans de moins… et tu en joues, auprès des femmes mûres, pas vrai, mon salaud ? »

« Si je fais quinze ans de moins, j’ai l’âge de ma sœur… »

Il n’en fallait pas plus pour lui clouer le bec.

Il était plus bête que méchant.

 

J’ai branché le gardien à propos de l’homme aux longs cheveux blancs. J’avais mis du temps avant de me décider. Nous avons échangé quelques banalités, puis il a senti que j’hésitais à en venir au fait. Il faut dire que je me retournais sans cesse. Nous avions sympathisé, quelques mois plus tôt, à l’extérieur du parc. Il y bossait depuis deux ans. Il m’arrivait de lui payer un verre, au bar d’en face, après son service.

« Je constate que ce vieil homme vous intrigue. Que voulez-vous savoir exactement, monsieur Breitner ? »

« J’ai remarqué qu’il feuilletait un magazine sans s’intéresser à une page en particulier. On dirait qu’il ne maîtrise pas ses gestes au point de reproduire toujours les mêmes. Il reste là, immobile, puis se lève et s’en va sans même saluer les habitués qu’il croise sur les chemins de terre. Et parfois, il revient et recommence son cinéma. »

« Je vois, je vois. J’ai ouï-dire qu’il parlait aux pigeons. »

Il m’a regardé en souriant.

« Il doit pratiquer la télépathie. » ajouta-t-il.

« J’ai compris. Vous n’avez pas le droit de… »

« Non, non. Ce n’est pas ça. J’évite d’espionner les gens, c’est tout. Je veux bien croire tout ce qu’on me rapporte à son sujet, mais bon, il ne fait rien de mal. Je m’en serais aperçu. Et puis, je ne suis pas un flic. Tant qu’il n’ennuie personne… »

« Oui, vous avez raison. On boit un coup, ce soir ? »

« Volontiers. »

« On en reparlera alors. »

« Si vous voulez. J’aurai l’impression d’amener du travail à la maison. »

Il a ébauché un salut militaire – salut que je lui ai rendu – et je suis retourné me mettre au frais. L’homme aux longs blancs avait disparu.

Je me suis assis sur son banc.

Je ne m’attendais vraiment pas à être agressé par les pigeons. Ils m’ont picoré les chevilles jusqu’à ce que je décanille.

Des enfants m’observaient en se retenant de pouffer. Ils se sont lâchés quand je me suis éloigné en m’efforçant de ne pas boiter.

 

J’ai regagné mes pénates en invoquant le dieu du hasard. Il m’a répondu.

« Ils vous auraient épargné si vous aviez posé vos fesses sur un autre banc. Vous avez empiété sur le territoire de leur maître. »

J’étais si fier qu’il me vouvoie.

« Leur maître ? Il est oiseleur ? »

« Non. Epouvantail. Quand il est là, dans le parc, les enfants ont peur et s’abstiennent de lapider les pigeons. »

Je me suis servi un verre de whisky. Au troisième, le dieu du hasard s’était tu. D’habitude, les voix tombent du ciel quand on est bourré.

Je me suis levé pour rapporter le verre dans la cuisine. J’ai entendu un bruit de succion comme si je marchais dans l’herbe mouillée, lors d’une partie de pêche. Je me suis aperçu que mes chaussettes étaient maculées de sang. J’ai dû désinfecter mes plaies. Je n’avais point mal, comme si mes pieds étaient devenus insensibles à la douleur. Je me suis cru malin, j’ai enfoncé mon index dans…

Je me suis réveillé comme si je m’étais électrocuté, le cri resté coincé au fond de ma gorge. Le verre gisait, vide, sur le tapis. Je m’étais effondré sur le canapé après que les courants d’air m’avaient posé un lapin dans le jardin public. La chaleur m’avait assommé.

 

*

 

Le dieu du hasard était devenu mon ami. Il était toujours là quand j’avais besoin de me confier, de parler à quelqu’un.

« Tu te rappelles, monsieur le dieu, la première fois que tu m’as contacté ? Tu m’avais proposé tes services. »

Je tutoyais un dieu. Et il acceptait. Il évoquait sans cesse les Anglais, si familiers avec la reine… et Dieu. Il avait un profond respect pour les mortels.

« Sans les mortels, les dieux ne seraient rien. Ils brasseraient de l’air au-dessus du vide. »

« Mais toi, tu n’es pas un dieu comme les autres puisque que c’est le hasard qui te permet d’exister. »

C’est le silence qui m’a répondu.

« Alors, tu te rappelles ? »

« Oui. Bien sûr. Tu as maudit tous les autres dieux, et je me suis proposé pour t’aider. J’ai été le génie de la lampe, sauf que tu n’avais pas de lampe sous la main. »

« Depuis ma naissance, le hasard me fait la guerre. Et tu m’as expliqué que le hasard, c’est toi qui le gérais. Que les autres dieux étaient des imposteurs. »

« Et tu as rencontré cette jeune femme qui ressemblait tant à ta mère. Même que tu as cru qu’elle venait te chercher. Comment as-tu pu imaginer que tu lui manquais au point de… »

« L’émotion, monsieur le dieu. L’émotion. »

« Et tu es tombé amoureux de cette femme. »

« Oui. Au début, je trouvais que c’était malsain, mais après… »

« Mais après, tu as éteint la lumière chaque fois que vous avez fait l’amour. »

« Et c’était souvent. »

« Oui, mais un jour, ou plutôt une nuit, elle t’a imposé d’allumer la lampe de chevet. Tu as refusé et elle t’a quitté. »

J’ai reniflé.

« Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi tu ne lui as pas montré une photo de ta mère. Elle aurait remarqué la ressemblance… »

« Pour qu’elle s’imagine que je faisais un report d’affection ? Qu’elle m’accuse de me vautrer dans le complexe d’Œdipe. »

« Décidément, je n’ai pas encore assimilé TOUS les travers des mortels. »

« Les travers ou les vices, car moi-même, je me demande si je ne devrais pas consulter un psy. »

 

Et il y avait eu cet étrange rencontre. Un homme comme il n’y en a pas deux. Un seul suffisait amplement. Capable de déstabiliser, d’un seul regard, tout un régiment de vétérans.

« Tu vas voir, si tu le croises, des frissons vont escalader ton dos jusqu’à la nuque. Lorsque, chose rare, la canicule sévit sur le Velay, il rafraîchit quiconque a le courage de lui serrer la main. Il se murmure qu’il effraie les fantômes. Ceux qui hantent le château de Jonchères, plus bas, dans la vallée. La mort, face à lui, renoncerait à l’ajouter à sa collection de macchabées. Sa faux se brisant comme une stalactite quand la terre tremble. »

A peine arrivé, je m’étais fait un copain. Un poète qui, apparemment, ne savait pas s’exprimer simplement. Je ne trouvais pas le gîte et il y avait un bar, sur la place. J’ai poussé la porte dans un silence de cimetière, et il était là, sirotant un pastis, accoudé au comptoir. Je me suis dit que c’était un régional de l’étape, qu’il pourrait me renseigner.

« Je m’appelle Tibère Barnouin, manieur de rimes, et je veux bien te renseigner. C’est de l’autre côté de la place, à côté de l’abreuvoir. Les volets rouges. C’est moi qui les ai repeints récemment. Avant, ils étaient bleus. »

« Vous êtes bien aimable, merci. Je suis garé juste devant. J’ai été distrait par un chien errant. » mentis-je.

« Ils viennent souvent ici. C’est l’abreuvoir qui les attire. Un jour, ils se pointeront, accompagnés de loups. »

« Je croyais qu’il n’y en avait plus, dans le coin. »

« Justement, ils les feront venir d’un pays étranger. Les nuits de pleine lune, ils communiquent avec ceux de Roumanie. Leurs hurlements voyagent loin. »

Et il a éclaté de rire.

Il me serra la main. Il était temps.

« Et je suis le propriétaire de ce gîte. Et, je vous l’avoue, j’ai un peu bâclé mon site Internet. Les poètes ont des problèmes avec la modernité. »

« C’est le lieu qui m’a intéressé, pas le gîte. J’ai pris le premier venu. »

« Je loue votre franchise. C’est si rare, de nos jours. De toute façon, il n’y en a qu’un d’habitable à Rauret. Les autres ont tous la façade lézardée. Mais vous me dites que c’est le lieu qui… »

« Mes parents y sont venus quand ils étaient jeunes mariés. Un jour, j’ai promis d’y venir en pèlerinage, et me voilà. »

« Alors soyez le bienvenu ! Vous prenez quelque chose ? »

« Je veux bien. Un Vittel menthe. »

« Vous ne buvez pas d’alcool ? »

« Non. Et je ne fume pas, non plus. »

« D’accord. Aucun souci. »

Il fit le tour du comptoir et me servit.

Mon sourire complice l’a ravi.

Il me raconta l’histoire de « l’homme immobile ». Surnom que l’on avait donné à…

 

Rauret, dans le Velay, est un petit village cerné de genêts et de forêts de hêtres perchées au sommet de collines dominant les gorges de l’Allier. Autrefois, il était peuplé exclusivement d’artistes peintres et d’écrivains.

Maman était une poétesse en devenir lorsqu’elle a fait la connaissance de papa.

Le hasard, une fois de plus, avait joué un grand rôle.

 

Obéissant à je ne sais quelle pulsion, j’ai refusé de connaître le véritable nom de ce mec, bête noire de la mort.

« Comme vous voulez. Je vous souhaite, néanmoins, de ne jamais avoir affaire à lui. »

« Il habite à Rauret ? »

« Non. Une cabane en bois qu’il a bâtie lui-même, à proximité des ruines du château de Jonchères. »  

 

*

 

L’homme sans nom… L’homme immobile…

Ma première nuit dans le gîte a été douce. Je venais d’une région mangée par un ogre qui avait de l’appétit même la nuit, et là, j’avais besoin d’une couette pour faire la chasse aux frissons.

La tapisserie de la chambre datait un peu, mais là aussi, il y avait de la fraîcheur. Les autres pièces semblaient appartenir au siècle de mes grands-parents. Des pierres apparentes avaient été taguées, et sur l’une d’elles avait été dessiné un cœur percé d’une flèche. Il ne manquait que les prénoms, sans doute effacés en fin de séjour. Une odeur de poussière flottait partout sauf dans la cuisine. La sensation de camper dans un grenier. Mais je ne m’en plaignais point, au contraire. Le proprio avait oublié d’annoncer la couleur, et pas que pour les volets. Il y avait des photos sur le site Internet, mais elles étaient floues, et c’était probablement voulu. Le prix en mode attrape-touristes, piège infaillible.

J’avais rêvé.

Je marchais sous le couvert en direction d’une clairière où je savais trouver des champignons. Des cris me faisaient sursauter. Mes pas se laissèrent guider par mon instinct, ce radar. Je découvrais « l’homme immobile » attaché à un poteau de torture, au centre d’une clairière. Il était encerclé par des enfants échevelés qui brandissaient un couteau de cuisine assurément volé à leurs mamans. Ils imitaient, visiblement, les guerriers d’une tribu indienne. Ils faisaient durer le plaisir car il était évident qu’ils s’apprêtaient à le scalper. Il suppliait d’être libéré. Ses yeux lançaient des flammes figées par le givre. Le soleil frappait dur, pourtant. Si l’un de ses tourmenteurs était atteint, nul doute qu’il serait transformé en statue de glace. Statue qui ne tarderait guère à fondre.

« Dis-nous comment tu t’appelles et on coupera tes liens ! Sinon, on commencera par tes cheveux, puis… »

« Ton nom ! Ton nom ! Ou on te castre ! »

Surgies de la forêt, des fillettes vêtues comme des squaws rejoignaient la meute hurlante.

J’ai soudain senti une piqûre entre les omoplates.

J’ai machinalement levé les bras.

« Si vous vous sentez impuissant à intervenir, à quoi bon rester là ? »

J’ai tout de suite reconnu la voix de Tibère Barnouin.

« Ne me dites pas que vous êtes en train de me menacer avec une lame ! »

« Je ne vous le dis pas, non ! »

Je me suis retourné en un éclair. Il tenait un coupe-papier. Surpris par la rapidité de ma réaction, il a reculé de plusieurs pas, trébucha sur une racine affleurant, et…

C’est le moment que choisirent des flèches pour le clouer au tronc d’un énorme chêne.

Je me suis réveillé sans avoir eu le temps de vérifier qui étaient les archers.

Je suais par tous les pores de la peau. Je me suis délesté de la couette et j’ai allumé la lampe de chevet. Une ombre s’est reflétée dans la glace de l’armoire qui me faisait face. Pas la mienne. Je n’étais point debout, juste assis.

« Tu veux finir comme le proprio ou comme cet homme au regard givrant ? »

« Ni l’un, ni l’autre. » ai-je machinalement répondu.

« Alors, reste tranquille ! Je connais les gens de la ville, ce sont des fouille-merde. Quand quelque chose les intrigue, ils ont tendance à oublier qu’ils sont en vacances. »

« Mais… qui êtes-vous ? »

« L’ombre de celui qui vous a précédé, sous ce toit, et a motivé un changement de couleur des volets. L’homme aux longs cheveux noirs m’a égorgé, et le sang a repeint les volets bleus. »

« Et pourquoi il… »

Il m’a interrompu.

« Parce que je me suis pris pour un détective, et j’ai cherché à comprendre pourquoi cet homme hantait les lieux. »

« Avez-vous obtenu une réponse ? »

« Vous voyez, vous commencez à poser des questions. »

L’ombre se volatilisa. Je me suis levé, les jambes flageolantes, et me suis dirigé vers l’armoire. J’ai posé mes mains à plat sur la glace. Elle était chaude. J’ai dû les retirer immédiatement et souffler sur mes paumes.

Je me suis recouché et, miraculeusement, me suis rendormi après avoir regardé l’heure. C’était un peu plus de minuit.

L’aube m’a tiré du lit. Ou bien la douleur. Le soleil, encore timide, se faufilait par les interstices.

J’avais des cloques sur les doigts.

 

Je suis allé dans la cuisine et me suis préparé un bon café. La cafetière était rudimentaire. Mes parents avaient la même.

Besoin de remettre mes idées en place, de programmer mon emploi du temps.

Qu’allais-je faire de beau, aujourd’hui ?

A l’entrée du gîte, sur une table basse, il y avait des fascicules vantant les randonnées du Velay.

J’ai avalé le nectar matinal en grignotant des biscuits.

« Je peux vous conseiller si vous voulez. »

La voix de l’ombre.

« Je vous écoute. »

« J’en connais une, très peu fréquentée. Un chemin bordé de genêts et d’arbres où se perchent des oiseaux bavards. Son terminus : le vieux château de Jonchères. Huit kilomètres, aller et retour. »

« Je vous aurais bien invité à siroter le café, mais bon… »

« Non, merci. J’en ai tellement bu dans ma vie que même mon ombre a un ulcère. Regardez, vous voyez le trou, juste au-dessus du nombril ? »

« Vous faites de l’humour… Vous êtes encore un peu humain… »

Sa tête dodelina entre deux casseroles en cuivre accrochées au mur.

« Vous m’êtes sympathique, je vais répondre à votre question. »

« Quelle question ? »

« Vous avez demandé pourquoi l’homme aux longs cheveux noirs hantait ce gite. »

« J’avoue que cette histoire commence à me prendre le chou. »

« Il y a un passage souterrain dont l’entrée se trouve à la cave. Il aboutit au château de Jonchères. J’avais commencé à chercher. J’ai passé tous les murs au peigne fin. Un fiasco. Il ne restait que le sous-sol. Et là : bingo ! »

« Mais j’avais cru comprendre que c’était son fantôme qui hantait les lieux. »

« Vous croyez aux fantômes ? »

« Pas vraiment. »

« Pourtant, vous êtes en train de discuter avec une ombre, et ça n’a pas l’air de beaucoup vous choquer. »

« Je suis ici depuis moins d’un jour et j’ai déjà l’impression de voyager dans une nouvelle d’Edgar Allan Poe. L’habitude est une seconde nature. »

Je me suis que dit que je l’aurais vu sourire s’il avait le pouvoir de se matérialiser.

« Qui vous dit que je ne l’ai pas. »

« Vous lisez dans mes pensées ? »

« Forcément puisque je parle dans votre tête. Même un sourd m’entendrait. »

 

*

 

Sur le site Internet, la présence d’une cave n’était point mentionnée. J’avais failli la découvrir tout seul, mais le hasard s’y était opposé. La porte y accédant avait été placée à l’entrée de la cuisine, juste à côté d’un placard. J’avais ouvert ce dernier, mais j’aurais pu tirer le bon numéro.

« Allez-y ! Je vous suis. »

Les marches étaient glissantes, mais la rambarde me parut solide.

Ici, c’était le domaine de l’humidité. Il y avait des îles et des continents ébauchés sur les murs, la plupart lépreux. Il était clair qu’en hiver, avec le froid et la pluie, la géographie des lieux évoluait. Une perpétuelle métamorphose.

L’ombre déclara avoir froid.

« Vous n’avez qu’à éviter les murs. »

« J’ai mal aux pieds. »

Nous avons gloussé tels deux quidams rentrant d’une soirée arrosée.

Au fond de la cave, hiératique et solitaire, trônait la chaudière. Un monstre de rouille, un dragon prêt à cracher le feu pour défendre son territoire. Etait-elle là pour veiller sur un trésor ?

« Le passage est derrière. »

« Derrière ? Mais je ne suis pas une ombre. »

« Dommage. »

« Et l’homme aux longs cheveux noirs, il a fait comment pour s’introduire dans le gîte ? »

« A votre avis ? »

« Je donne ma langue au chat. »

« Il n’a pas eu besoin du souterrain. »

« Comment ça ? »

« Il était chez lui. Vous voulez que je vous fasse un dessin ? »

« Mais… il n’a pas les cheveux longs, et ils ne sont pas noirs. »

« Je suis sûr que vous seriez comblé si je vous racontais son… »

Un silence soudain transforma la cave en catacombes.

« Vous voulez rallumer la chaudière ? En plein été ? »

Le proprio.

« Si je m’attendais… » dis-je.

« Le hasard vous a orienté vers la mauvaise porte. »

J’ai failli lui révéler que…

Que ce n’était pas le HASARD.

« Et si ce n’est pas le hasard, c’est qui ? »

« Une ombre. Une ombre qui vous accuse de l’avoir assassinée. »

« Moi… j’aurais assassiné une ombre. Si j’avais su que vous étiez dingue, je vous aurais invité à aller voir ailleurs. »

« J’aimerais savoir comment et pourquoi vous vous déguisez. »

« Je me déguise. C’est nouveau, ça ! Et en quoi ? »

« En homme aux longs cheveux noirs. »

Alors que je commençais à partir en vrille, j’ai sollicité l’ombre.

« Et toi, tu attends quoi pour te montrer ? »

Je me suis aperçu que je venais de la tutoyer.

J’ai vu un couteau apparaître derrière le proprio.

L’ombre était devenue invisible.

Un cri. L’écho était très en voix, ce jour-là. Il me vrilla les tympans.

Du sang gicla et j’eus droit à un masque de mort. Je me suis précipité dans l’escalier. De retour dans la cuisine, je n’ai pas hésité, je me suis rendu dans la salle de bains. Refusant de me regarder dans le miroir, je me suis lavé la figure. L’eau du robinet a méchamment rougi.

« Ferme les yeux ! Ferme les yeux ! »

Je me suis obéi.

L’ombre m’a rejoint.

« C’est vous, l’homme aux longs cheveux noirs, n’est-ce pas ? »

« Oui. Et ici, c’était chez moi, autrefois. Vous voulez connaître toute l’histoire ? »

« Evidemment. Mais, d’abord, que fait-on du corps ? »

« On le glisse dans le tunnel et on referme la porte dérobée. »

« Mais il ne passera jamais derrière la chaudière. »

« On la déplacera. Par la pensée, je suis très costaud. Chez les vivants, on appelle ça : télékinésie. »

« Vous pensez à tout. »

 

« Attrapez-le par les pieds, on va le ramener dans ma cabane en bois ! J’appellerai les gendarmes et je leur dirai que je l’ai trouvé dans les ruines du château. J’ajouterai que j’ai vu un romano partir en courant. »

« Mais… »

« Quatre kilomètres, ce n’est pas la mer à boire. »

« Ce n’est pas ça… Comment allez-vous faire pour m’aider ? »

« Renaître de mes cendres. »

Il y eut un tourbillon de poussière et un homme de forte corpulence apparut.

« Je suis en train de rêver. »

« J’espère que ce n’est pas un cauchemar. »

« Pas loin. »

Ralentis par le poids du corps et les arrêts fréquents, histoire de reprendre son souffle, nous avons mis deux heures pour accéder aux abords des ruines du vieux château. La cabane en bois de l’homme aux longs cheveux noirs se trouvait derrière un rideau d’arbres dont les racines affleurant semblaient se trémousser dans l’herbe verte.

Tout le long du chemin souterrain, je n’avais posé aucune question. Puisqu’il lisait dans mes pensées, s’il avait voulu me répondre, il l’aurait fait. J’ai pensé qu’il était claustrophobe car il titubait.

« Vous êtes fatigué ? Moi qui vous croyais costaud comme Hercule. »

« Tous les dix mètres, j’ai la trouille de redevenir une ombre. Récupérer son physique d’homme vivant demande un gros effort. Et l’utiliser, c’est une horreur. Si je n’étais pas déjà mort… »

C’est vrai qu’il avait un physique plutôt imposant.

« Et cette lumière, elle vient d’où ? »

J’avais mis du temps à réaliser que nous progressions d’un pas sûr, sans tâtonner.

« Les yeux du mort irradient. Ils tracent des sillons lumineux. Il n’est pas humain. »

Ce n’était ni le moment, ni l’endroit, mais j’ai bien cru qu’il plaisantait.

« Non, non, je suis sérieux. »

« J’ai imaginé que c’étaient des champignons phosphorescents. »

« Vous imaginez mal. »

« Ses yeux sont fermés, pourtant. »

« Ses paupières sont fines comme du papier à cigarette. »

Là aussi, j’ai cru que… qu’il se moquait de moi.

Après avoir émergé en pleine lumière, au cœur d’un buisson de genêts, nous avons déposé le corps inerte devant la porte de la cabane en bois. Nous n’avions eu que cent mètres à parcourir. Pris d’une soudaine lubie, j’avais failli compter mes pas. Les rondins détonnaient à deux pas de ce monstre du Moyen Age dont le donjon faisait de l’ombre aux éboulis du rempart jadis si souvent bombardé par des catapultes. En contrebas, il y avait la ligne des Cévennes et un train passa dans un vacarme du feu de Dieu. Mais la terre n’a pas tremblé. J’ai été déçu.

Un couinement. Nous nous sommes retournés. Un milan royal prenait son envol, un campagnol prisonnier de son bec. Le petit rongeur se débattait, en vain. Nous suivîmes du regard le beau rapace qui survolait, maintenant, les gorges de l’Allier.

 

*

 

Je ne pensais pas être, à ce point, allergique à l’odeur du bois. Et lorsque mon hôte m’a conseillé de dormir ici, de ne surtout pas retourner sur les lieux du crime, j’ai eu un haut-le-cœur. C’était pourtant une bonne idée. Mais c’était reculer pour mieux sauter. Une solution de voyou s’imposait, mais non, je ne retournerais pas là-bas, après avoir fait de l’autostop, pour récupérer mes affaires, ma voiture, et rentrer au pays. La police m’attendrait partout où je serais censé me rendre. Je venais de pénétrer dans une impasse. Il ne me restait plus qu’à foncer dans le mur, tout au fond, en espérant un rebond favorable.

Il avait une chambre d’ami. Un lit moelleux. Mais toujours cette satanée odeur de bois qui vous donnait envie de mettre le feu à ce « chalet » en se pinçant le nez.

J’avais accepté en grimaçant mentalement.

« Vous hésitez ? Qu’est-ce qui vous gêne ? L’odeur de bois, je parie. »

« Non, non. C’est très aimable à vous. Je sens que je vais passer une bonne nuit. »

« Je vous la souhaite excellente. Mais c’est encore un peu tôt. Un whisky trente ans d’âge, ça vous dit ? »

Nous avons vidé la bouteille, qui était à moitié pleine. La nuit est venue plus vite que prévue. La nuit ou le sommeil, je ne sais plus.

Mon ventre émettait d’étranges borborygmes. Nous avions oublié de manger. J’avais utilisé mon GPS – sa voix me sembla celle d’un guide du patrimoine – pour m’orienter jusqu’à la chambre.

Vers minuit, je me suis réveillé, fuyant un cauchemar au cours duquel des menottes se refermaient sur mes poignets. Ils étaient deux. Une ombre et un fantôme. Ils s’étaient disputés pour avoir le privilège de me neutraliser le premier.

Je me suis posté à la fenêtre. J’avais mal au crâne et la bouche pâteuse. La première fois que je désertais le sommeil deux ou trois heures à peine après avoir englouti la dernière épave avant le grand tsunami.

Je l’avais ouverte comme si j’avais besoin de respirer le bon air de Jonchères. Surtout pour en changer. Celui de l’herbe et des vieilles pierres gagnèrent la bataille du nez.

Mon hôte m’avait demandé de ne point fermer les volets.

« Nous ne sommes pas en hiver. Vous avez une couette dans l’armoire. »

C’était la pleine lune. Ses rayons d’argent frappaient en biais les ruines du château.

Quelque chose a immédiatement attiré mon attention. Comme un appel muet. Une présence au centre du champ jouxtant l’esplanade où les visiteurs garaient leurs véhicules.

Alors là, j’ai cru être possédé. Le silence de la cabane en bois m’a motivé à ralentir le moindre de mes gestes. Car, bien sûr, le bois, ça craque sous le pas. Mais non, j’ai réussi à sortir dans la nuit sans qu’un bruit n’ait bouleversé le calme ambiant.

J’ai marché, marché dans l’herbe, guidé par la lune. Il y avait une grande ombre verticale, tout là-bas. Je me dirigeais droit vers elle.

Moi qui croyais en avoir fini avec les ombres…

Je me suis immobilisé à dix mètres, comme si j’attendais son autorisation pour faire le pas de trop.

« Approchez ! N’ayez pas peur ! »

J’ai sursauté.

Une voix sombre, profonde. Une voix de baryton-basse.

« Je sais qui vous êtes. » dit-elle.

« Pas moi. »

« Je m’en doute. »

« Et vous êtes qui ? »

« On a dû vous parler de moi. Nul ne connaît mon nom. Je suis l’homme immobile. On m’a transformé en épouvantail. Un mage malveillant à qui je faisais de l’ombre, et c’est le cas de le dire. »

Il ne m’a pas laissé intervenir.

« Autrefois, on m’avait affublé d’un surnom ridicule à cause de mes yeux bleus délavés. »

« Lequel ? »

« L’homme au regard oxymore. Il paraît que j’ai un pouvoir. Lorsque je fixe certaines personnes, elles se figent. Je ne suis pas une évocation de la plus célèbre des gorgones, juste un homme qui a le tort de regarder dans les yeux quiconque m’adresse la parole. Ce n’est plus à la mode. On ne se dit même plus bonjour, au revoir, et la politesse est devenue une insulte. »

« Et le mage en question… que lui avez-vous fait ? »

« Sa femme n’a pas su résister à mon charme. »

« Et il vous transformé en épouvantail. »

« Oui. Elle rejoint, parfois. Elle sait que, les nuits de pleine lune, je redeviens un homme. Si je ne reviens pas me planter ici, je suis condamné à l’immobilité jusqu’à ma mort. »

« Je vous dérange alors. »

« Ne l’écoutez pas ! »

Je me suis retourné. Mon hôte arrivait d’un pas précipité, brandissant une lampe torche éteinte.

« Ne l’écoutez pas ! Il va vous manipuler comme il l’a fait avec ma chère épouse. »

« Mais… »

« Ecartez-vous ! Si vous entrez dans son champ de vision, vous êtes foutu ! Heureusement qu’un nuage stationne devant la lune. »

« Je ne comprends pas. C’est qui ? »

« L’agent immobilier qui m’a vendu mes biens et a cherché par tous les moyens à les récupérer. »

« Et cette histoire de mage… »

« C’est lui, le mage, mais j’ai su le contrer. Je pratique l’hypnose médicale. C’est l’arroseur arrosé. Il  a même essayé de me voler ma femme. »

« Un mage… aujourd’hui ? »

« Il vient du passé. Pendant la guerre de Cent Ans, le seigneur Gilles de Rauret le payait pour transformer les ennemis en statues. Il se postait entre deux créneaux et fixait les belligérants à tour de rôle. J’ai appris, en faisant des recherches sur d’antiques grimoires, que ses cheveux participaient à son pouvoir, tel Samson avec sa force. Le gibus est un rempart. »

« Mais il est tête nue ! »

« C’est un leurre. Il vous a regardé dans les yeux, n’est-ce pas ? »

« Oui. Enfin, je crois. »

Il y eut soudain un  bruit dans les éboulis.

Une ombre nous rejoignit. Une femme.

« Margaret… Toi ? »

Elle ôta le gibus de la tête de l’épouvantail et mon hôte se figea avant de basculer et de se disperser dans l’herbe.

« Il a plus vite fait de se changer en ruines que le château. J’espère, cher monsieur, que vous n’êtes pas fan des puzzles. Car il vous en cuirait s’il vous prenait l’envie de le reconstituer ! » lança-t-elle.

« Mais, madame, je n’ai aucun pouvoir. »

« Mai si ! Il suffit de recoller les morceaux sans vous tromper. Sa bite à la place du nez… ah non ! »

Elle gloussa.

Un rayon argenté illumina la scène. Les  nuages se dispersaient, et la lune était apparue à la fenêtre.

Mon hôte ne saignait même pas. Sa tête avait roulé entre mes pieds et je me suis retenu d’y shooter comme dans un ballon.

 

J’ai cru que l’orage éclatait de l’autre côté des gorges de l’Allier. Juste un coup de tonnerre dans ma tête.

J’étais allongé sur le canapé du gîte de Rauret. Je venais de me réveiller, secoué par la fulgurance d’un éclair.

Je me suis levé, fébrile comme jamais. Je suis allé directement dans la cuisine où j’ai ouvert la porte qui n’était pas celle d’un placard.

C’était un cagibi.

J’ai tout de suite remarqué le gibus, accroché à une patère. Et cette odeur de bois…

Comme dans mon rêve.

J’ai réuni mes affaires, puis j’ai écrit un mot au proprio. Je lui disais qu’un décès dans ma famille m’obligeait à partir en catastrophe.

J’avais payé d’avance, évidemment.

Tout s’est passé comme si j’avais prévu, de longue date, cette fuite…

Le coin ne m’avait pas plu, au point de cauchemarder, et…

Le gibus ?

Le hasard. Juste le hasard.

Il devait appartenir à un ancien locataire qui, pressé de partir, lui aussi, l’avait oublié.

J’étais conscient que mon raisonnement était bancal. Qui se chapeaute ainsi, de nos jours ?

J’ai signé le mot et, saisi par une pulsion, je suis allé ouvrir la porte du placard.

La main sur la poignée, j’ai renoncé.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Très déçu par mon bref séjour en Haute-Loire, j’ai repris mes vieilles habitudes.

Le gardien du jardin public m’a regardé étrangement, ce jour-là. Il s’est approché alors que je franchissais la grille.

« Bonjour, monsieur Breitner. Etes-vous au courant qu’il y a un spectacle de marionnettes, ce matin ? C’est la mairie qui l’organise. Je ne suis pas sûr que cela vous intéresse, mais bon… C’est juste pour vous dire qu’il va y avoir des rires et des cris, et je crois savoir que vous aimez par-dessus tout le silence et le chant des oiseaux. »

« Ça commence à quelle heure ? »

« Dans une heure. Des enfants sont déjà arrivés. »

« Pas grave. Il me tarde trop de retrouver mon banc. »

« Je comprends. »

Je n’ai pas trop apprécié son regard compatissant. C’est mon droit si j’ai envie de jouer au jeune retraité qui a soif de solitude, non ?

 

Le spectacle a commencé.

Les enfants étaient assis en tailleur autour d’un homme qui manipulait une marionnette. Les parents se tenaient à l’écart et papotaient.

D’où je me tenais, je ne voyais pas grand-chose, mais ce qui m’a immédiatement sauté aux yeux, c’est le gibus dont était chapeauté le pantin.

Le gardien m’a rejoint.

« Vous avez reconnu le mec qui amuse les gosses ? »

« Non. Il me tourne le dos. »

« C’est l’homme aux longs cheveux blancs. »

J’ai pensé : « Mais… il va changer en statues tous ces gamins ! C’est un piège ! »

Je me suis calmé lorsqu’une jeune femme a choisi « mon » banc pour se poser un moment. Elle avait sorti un carnet de son sac et notait quelque chose que je m’efforçai d’ignorer. Apparemment, elle n’avait même pas remarqué ma présence.

Pas grave.

Mais le monde a chaviré lorsqu’elle m’a aimablement demandé l’heure.

J’ai feint de n’avoir rien entendu. Puérile vengeance.

« Monsieur… j’ai oublié mon portable. »

« Vous n’avez pas de montre ? Moi, autrefois, je n’aurais pas aimé téléphoner à l’horloge parlante. »

Et j’avais ricané.

Elle avait à peine cillé.

« Le spectacle ne vous intéresse pas ? » me demanda-t-elle après que je lui ai indiqué l’heure.

« J’ai passé l’âge, vous ne croyez pas ? Et vous ? »

« Moi ? »

« Oui. Le spectacle ne vous intéresse pas ? »

« Je n’ai pas le temps. Je consulte mon carnet de rendez-vous. Je suis infirmière. »

« Et j’y figure, n’est-ce pas ? »

Elle a souri.

« C’est dur de reprendre le boulot après deux semaines de vacances. »

« Et vous êtes allée où ? »

« En Haute-Loire. A Rauret, plus précisément. C’est dans le Velay. J’y suis née et j’y retourne le plus souvent possible. Il a bien fallu chercher du travail. »

Je suis tombé des nues – mais pas du banc.

J’ai été incapable de prononcer une phrase, ni même un mot. Je me suis contenté de solliciter, par la pensée, le dieu du hasard qui a fait la sourde oreille.

Je me suis levé – au loin, les rires des enfants.

Je me suis levé, oui, et je suis parti sans même dire au revoir à la jeune femme. Tel un mufle.

« Elle pourrait être ma fille. » me suis-je dit.

Je me savais sur écoute.


Publié le 10/07/2026 / 2 lectures
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