L'ineffable monsieur Christian

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Je venais de passer quatre heures sur le billard, je me sentais comme suspendu dans les airs, marionnette ridicule. Les bras le long du corps, j’hésitais à bouger mes doigts. Pas envie d’être incapable de les transformer en pattes d’araignée. Pas envie de me gratter. Pas envie de me découvrir paralysé si j’essayais de pianoter sur mes cuisses. Je n’osais même pas ouvrir les yeux, de peur d’être ébloui. Ebloui par quoi ? Par le soleil ? Au bruit et à l’odeur, je devinais que je me trouvais encore dans cette chambre aseptisée où j’avais été « stocké » à mon arrivée à l’hosto.

Une fulgurance m’avait permis d’émerger avant l’heure. Sans doute pour mieux replonger.

Les bruits, cette sensation de voguer dans le ventre d’un sous-marin, suppositoire géant destiné à sodomiser les flots. Mes pensées me paraissaient vulgaires, déviant de la trajectoire qu’elles avaient l’habitude de suivre avant l’accident.

L’accident.

J’avais failli déraciner un jeune platane. Il venait d’être planté, avec ses frères d’essence, sur le bord d’une route fraîchement construite au cœur de cette nature plate qui avait motivé les écologistes à réagir. Ils avaient été renvoyés à leurs chères études.

J’avais bu plus que de raison. Je venais d’obtenir un prix avec mon dernier roman. Je l’avais fêté en me noyant dans moult verres de whisky. Un peu pour oublier tout ce monde de flatteurs, beaucoup parce que je m’ennuyais à distribuer des mercis comme des bons points. Mon éditrice était aux anges. Elle avait cru en moi, certes, mais ce n’était pas pour des raisons purement littéraires. Elle me harcelait, prétextant que c’était pour le boulot.

« Alors, vous avez commencé un nouvel opus ? Le titre… Je veux le titre. La première phrase. Elle s’appelle comment, votre héroïne ? Comme moi ? Vous êtes cruel. »

 

J’étais parti sur un coup de tête, tanguant sur cette mer survolée par des oiseaux braillards. Certains m’avaient donné leurs stylos, ou les avaient oubliés, tandis que je m’efforçais de ne pas déraper, au sens propre comme au sens figuré, en signant des autographes.

La biche a jailli devant ma voiture au sortir d’un tournant. J’ai tout fait pour la rater, j’ai réussi mais quelque chose avait ralenti me réflexes, une main qui avait tourné le volant dans l’autre sens. La main du destin voulait que, gardant le cap, j’écrase cette innocente créature. La maman de Bambi – je la croyais déjà morte – s’était immobilisée au milieu de la route, pétrifiée, ravissante statue de la faune.

Le jeune platane est arrivé plus vite que prévu et…

C’était un miracle que je me souvienne de la scène alors que je sortais à peine des vapes. Le neurochirurgien m’avait dit :

« Vous avez eu une méchante fracture du crâne. Il n’en existe aucune de gentille, mais l’optimisme ne mène nulle part. Les déceptions sont plus terribles que les blessures physiques. Sinon, vous risquez de perdre la mémoire. Ce sera passager. Elle reviendra au galop. Et si elle boude, ça voudra dire que j’ai raté quelque chose en effectuant la craniotomie. Tout dépendra de la qualité de votre réveil. Si vous avez des vertiges, pas de panique, c’est normal. »

« Et la biche, docteur… La biche va bien ? »

« Reposez-vous. L’anesthésiste ne va pas tarder. Vous verrez, c’est une très jolie femme. Et elle a une voix d’hypnotiseuse. »

Il était tout fier de m’avoir arraché un sourire avant de… avant de pratiquer une craniotomie.

 

« Déjà réveillé ? A la bonne heure ! »

Le neurochirurgien était entré sans frapper. Sa voix était reconnaissable entre mille. Il était probablement originaire du sud-ouest.

« Comment le savez-vous ? Il y a des caméras ? Vous m’espionnez ? J’ai fait exprès de ne pas bouger, de garder les yeux fermés. »

« Vous avez compris, je vous espionne, l’œil rivé à la serrure. Et quand je dois m’absenter, l’infirmière me remplace. Elle est bonne, dans le rôle de madame Cyclope. Vous avez vu comme elle est jolie ? Je suis sûr que vous l’avez reluquée quand elle vous tournait le dos. Pas mal pour une descendante de Polyphème. »

Il avait gloussé.

Il était agaçant, semblait si sûr de lui…

« Je l’ignore, je n’ai pas encore ouvert les yeux. »

« Il serait temps. Vous êtes en avance, vous avez fait du zèle. Il faut en faire aussi pour qu’on puisse se baigner dans votre regard. Ils nous renseigneront, vos yeux… Vous avez deux heures d’avance. Grâce à vous, je vais finir plus tôt… Ne gâchez pas tout ! Ne faites pas votre diva, monsieur l’écrivain ! »

« Je suis écrivain ? Vous me l’apprenez. »

« Très drôle. Nous avons fait un scanner de mise à niveau de votre mémoire. Tout va bien. Vous avez eu de la chance. »

« Je ne me rappelle même pas le titre de mon dernier bouquin. »

« Sans blague. Je trouve que vous acceptez un peu facilement le fait d’être écrivain. Ecoutez, cher monsieur Breitner, vous me faites perdre mon temps… et le vôtre, par la même occasion. Maintenant, si vous voulez bien me montrer vos yeux. Faites comme si j’étais votre type de femme. Vous n’allez pas vous priver de ce paysage, si ? Vous les aimez grandes ? Petites ? Brunes ? Rousses ? Les lèvres charnues ? Et l’anesthésiste, vous la trouvez comment ? »

Il me saoulait, je lui ai obéi.

La nuit m’a accueilli.

« Docteur, je ne vois plus rien, je suis aveugle. »

« Ce n’est pas rigolo. »

« Que m’avez-vous fait, docteur ? »

J’ai poussé un cri qui a motivé la venue de l’infirmière. Il a fallu qu’elle parle pour que je sache que c’était toujours la même, si mignonne, si gentille.

« Docteur… »

Et je suis tombé dans les pommes.

 

*

 

Voilà comment tout a commencé.

Aujourd’hui, j’ai recouvré la vue.

« C’est le choc de l’opération. Vous l’avez digéré et tout est rentré dans l’ordre. Je le savais mais j’ignorais la date du grand retour. Je suis content de vous, soldat. Si j’étais près de vous, je vous tirerais l’oreille, comme Napoléon le fit à l’un de ses grognards, à Austerlitz. »

J’avais téléphoné au neurochirurgien pour lui annoncer la bonne nouvelle.

« Mais… vous avez fait comment, pour continuer de pratiquer votre métier, durant ces quelques mois ? »

« J’ai pris un scribe. »

« Un scribe… amusant. Et il parlait le hiéroglyphe couramment ? »

« Non, non. » lançai-je en rigolant. « Il existe des lecteurs professionnels, je ne vous apprends rien… Monsieur Christian, lui, était copieur. Je composais à haute voix et il tapait ma musique sur l’ordi. Comme Mozart, à la fin d’Amadeus, le film de Milos Forman. Il dicte son Requiem, sur son lit de mort, à Salieri. Mais sans l’ordi. »

Il n’a pas réagi à ma vanne. Ou ne l’a pas comprise. Il a éludé.

« Vous voyez, je vous avais promis que votre vue reviendrait… »

Il y eut un silence. Au téléphone, ils sont interminables.

« Vous voulez que je vous parle de monsieur Christian, je parie. »

« C’est surtout vous qui en avez envie, je me trompe ? »

« Non. »

« Mais vous auriez préféré que ce soit une jolie nana comme l’infirmière ou l’anesthésiste. »

Cette fois, il s‘est lâché. Au niveau des vannes, il pratiquait l’autosatisfaction.

« Allez… j’ai un moment. C’est si rare. Je vous écoute. »

« Votre oreille va chauffer. »

« Je branche le haut-parleur. »

 

On l’appelait monsieur Christian parce qu’il était toujours sapé comme un milord. Dans son entourage, on ne comprenait pas pourquoi, puisqu’il ne travaillait qu’avec des aveugles. Nul n’osait lui poser la question, craignant (peut-être) de méchantes représailles. D’aucuns prétendaient qu’il dormait tout habillé – il avait donc des maîtresses. Au sein de sa clientèle, il y avait une femme qu’il soupçonnait de simuler pour l’avoir, le plus souvent possible, à ses côtés. Un jour, elle s’était trahie en lui demandant pourquoi il mettait la cravate pour faire le ménage. C’était un homme à tout faire, même les métiers les plus salissants. Il prenait du plaisir à transporter des sacs de charbon, vêtu comme s’il sortait en boîte. Il achetait de la lessive pour toute une année, et stockait les barils dans la plus grande pièce de sa maison. Il s’en vantait. Personnellement, si je voulais savoir comment il s’était habillé pour venir chez moi, je n’avais qu’à demander à la voisine, une femme très curieuse, perchée à sa fenêtre, et qui avait repéré sa dégaine qu’elle jugeait classieuse.

« La démarche d’un marquis. Il ne lui manque que la canne et le gibus. »

Elle me téléphonait en sa présence, afin de me renseigner sur sa tenue. Et c’est lui qui me tendait le combiné. Je détestais le portable car j’avais toujours peur de l’oublier quelque part, et d’être incapable, à tâtons, de le retrouver avant que le hasard ne s’en mêlât. J’évitais de sortir, attendant de recouvrer la vue, comme promis par le neurochirurgien. Ce qui ne saurait tarder, d’après ses propres dires. Je me languissais de revoir l’infirmière. J’avais discerné ses courbes, alors que je stagnais au cœur de la brume, à l’heure des piqûres. Elle échangeait son plus beau sourire contre ma plus vilaine grimace. Quant à l’anesthésiste, elle était passée en coup de vent. Le temps de se disputer avec l’homme qui s’apprêtait à m’opérer. J’ai pensé que c’était sa femme, mais non. Ils ne parlaient que de boulot.

« Quatre heures ? Tu veux que je l’endorme pour quatre heures ? Mais… il va lui falloir de quoi tuer un cheval… »

« Il est monté comme un étalon. Tu ne l’as pas vu nu… »

Ils s’engueulaient comme si j’étais sourd.

 

Le matin, monsieur Christian arrivait, s’installait devant l’ordinateur après m’avoir dit à peine bonjour, et attendait que je me pose dans mon vieux rocking-chair, la pipe au bec. Je fermais inutilement les yeux, et lui faisais la dictée de ce qui me passait par la tête. Il lui arrivait de commenter.

« Vos phrases sont trop courtes. Vous n’avez même pas besoin de respirer entre chaque point. Je n’aime pas ce style télégraphique. Je suis sûr que vous testez une nouvelle manière. Moi, ce que j’en dis… »

Et il concluait sur un conseil qui eût effrayé mon éditrice.

« Cet épilogue est inutile, il faut que le lecteur imagine la fin. Cette manie de tenir par la main celui qui a ouvert le livre. Ce n’est plus un enfant. »

Je ne l’écoutais jamais.

La nuit, je rêvais qu’il détournait ma prose, qu’il trichait avec l’histoire, écrivant une fin différente tandis que je m’évertuais à surprendre le lecteur. J’inversais les rôles. Au fil des jours, je me mettais à envier les aveugles de naissance qui utilisaient le braille.

Mon éditrice m’envoyait sa secrétaire pour me corriger et lui transmettre ma production. Monsieur Christian ne maîtrisait que le traitement de texte.

« Il n’y a pas de coquilles. Le hasard ne peut en être responsable. Comment s’appelle ce scribe si pointu avec l’orthographe ? Je parie que c’est une femme. »

« C’est madame Christiane. »

Et j’avais éclaté de rire tout en imaginant la tête de Bérénice face à mon hilarité.

J’ignorais qu’il fût, à ce point, compétent.

 

*

 

« Comment allez-vous, Franck ? J’ai appris pour la bonne nouvelle. C’est inespéré. Ça ne vous manquait pas de pianoter sur le clavier ? Et le scribe, il doit faire la gueule. Il perd un client. Bérénice m’a dit que c’était un homme charmant, j’aurais aimé le remercier. Je suppose qu’il vous a abandonné à regret. »

Elle gloussa.

« Pas du tout, au contraire, il m’a précisé qu’il était enchanté, et m’a même félicité pour la facilité avec laquelle j’étais remonté à cheval. Il a la main verte pour cultiver les métaphores. »

« Et pas un mot sur la qualité de votre imagination ? J’ai lu vos derniers écrits… La suite, la suite. Il me tarde de lire la suite. Vous n’avez pas été impacté par votre handicap, c’est bien. »

Elle m’avait donné rendez-vous pour la fin de l’opus, non sans me demander une date approximative.

« Il vous faudra attendre encore un peu. Je dois suivre un protocole de réadaptation. Quand tout est OK, je vous fais signe. »

Je mentais mal, mais bon…

« Donnez le bonjour, de ma part, à Bérénice. Elle est adorable, et je crois qu’elle a tapé dans l’œil de monsieur Christian. Il a été aveuglé par sa beauté. »

Ce fut à mon tour de glousser. Elle avait probablement accusé le coup, qui se croyait toujours la plus belle, la plus compétente. Elle me sortait par les trous de nez, mais un contrat, c’est un contrat.

 

J’ai reçu la visite de la voisine. Le soir enrobait le chant des oiseaux. Un croissant de lune crochait le ciel. J’avais laissé les fenêtres ouvertes. La brave dame avait quelque chose à me dire. Elle n’était pas encore au courant pour mon « retour aux affaires ».

« Vous avez attendu trop longtemps pour m’en informer. Heureusement que j’écoute aux portes. Pourquoi êtes-vous si méchant avec moi ? Je me suis fait du mouron pour rien pendant tout ce temps. Vous n’êtes pas cool, cher voisin. »

« Asseyez-vous sur le canapé. Vous voulez boire quelque chose ? Café ? Whisky ? Thé ? »

« Vous recommencez à me taquiner. Vous savez bien que je ne bois pas d’alcool. »

« Thé ou café ? »

« Un grand verre d’eau. »

« Le carburant précédant un long discours. Ce que vous avez à me dire est-il si long ? »

« Non, non, c’est juste parce qu’il est un peu tard pour ingurgiter de la caféine. »

Elle m’avait attendu, assise telle une collégienne attendant son tour pour passer l’oral, ses mains jouant du piano sur ses rotules.

Elle a bu cul sec son verre d’eau et…

« Votre employé, monsieur Christian, je l’ai vu, l’autre jour, son dernier jour chez vous, vêtu de haillons, comme un clochard. Vous ne risquiez pas de vous en apercevoir. »

« Et Bérénice était malade. Il a eu de la chance. Quand je me suis relu, j’ai remarqué qu’il n’y avait aucune faute d’orthographe, tout était parfait. J’ai cru à un miracle. »

« Bérénice ne vous pas parlé de ses talents ? »

« Si si. Mais je l’ai à peine cru. Elle en pinçait pour lui, alors… »

« La coquine. Elle est si jolie. Quel veinard ! Mais là, ils ne se reverront peut-être plus. Quel dommage ! Sinon, je voulais que vous sachiez qu’il m’a semblé terriblement perturbé. »

« Peut-être parce que, justement, il ne la reverra plus. Il pratiquait le baisemain et elle adorait ça. »

Ma visiteuse est repartie, fâchée de ne pouvoir s’éterniser, et je suis retourné m’asseoir devant l’ordinateur, des idées plein la tête. D’habitude, c’est le matin qu’elles germaient.

Un verre de whisky trente ans d’âge m’a tenu compagnie tandis que je surfais sur les vagues de mon imaginaire, en songeant que la cécité, pour un écrivain, c’était mieux que l’amnésie.

Le cynisme guidait ma volonté.

 

Cette nuit-là, j’ai rêvé que j’assistais, au bras de ma voisine, au mariage de Bérénice avec monsieur Christian. J’avais du riz plein la bouche. Pas le moment de rouler une pelle à la sentinelle du quartier.

Je me suis réveillé en sursaut, surprenant une ombre chapeautée qui se glissait derrière l’armoire. J’ai failli me lever pour aller vérifier. Je n’allais tout de même pas déplacer ce meuble qui pesait des tonnes à minuit et des poussières.

« Des poussières d’étoiles. » me souffla une voix surgie de nulle part.

« Tu viens d’où, toi ? »

« De ton cerveau. Je suis ta mémoire, je te jouerai des tours tant que j’en aurai envie. Le choc postopératoire, tu connais ? »

Je me suis rendormi après avoir haussé les épaules, faisant craquer mes vieux os.

 

*

 

Ce matin-là, je pétais la forme. J’avais travaillé jusque tard dans la nuit. Le rêve ne m’avait laissé qu’un souvenir diffus – quelques pièces manquaient au puzzle. De bonne humeur, j’ai eu envie d’appeler mon éditrice, histoire de lui annoncer une date.

« Dans un mois, jour pour jour, j’aurai fini. »

« Encore une bonne nouvelle. Et le titre… »

J’ai avalé le café chaud, me brûlant le palais. Une pensée est née de ma grimace.

« Et pourquoi tu ne retournerais pas sur le lieu du crime. Je suis sûr que le jeune platane t’attend pour un pardon. Il voudra que tu l’excuses d’avoir été planté au mauvais endroit. »

« Il n’est pas responsable de… »

« Il a gardé quelques stigmates du choc, mais ce souvenir restera gravé à jamais dans sa chair. Un tatouage inoxydable, et qui ne cicatrisera pas. Quel honneur d’avoir été percuté par un grand écrivain ! Par le futur Jules Verne ! »

J’ai dodeliné de la tête, comme pour chasser une mouche.

C’était une bonne idée.

Qui n’a pas envie de revivre un miracle.

L’infirmière ne m’avait-elle pas précisé que si je n’étais qu’aveugle, c’était plus qu’un mystère. J’entendais encore sa voix d’ensorceleuse.

« Continuez de me parler, je commence à vous voir. Et il n’y rien autour. Nous serons bientôt sur une île déserte, vous et moi. Chacun de vos mots ouvre une nouvelle porte. Et il y a tant de serrures. Mais bordel ! Personne ne fera taire ce monitoring de sous-marin ! »

Je me bouchais les oreilles avec mes mains tout en lui souriant.

« J’échange ma cécité contre la surdité ! J’échange ma cécité contre la surdité ! »

« Ce n’est pas le même prix. » avait-elle dit en me rendant mon sourire.

« Un jour, j’aurai l’occasion de vous voir. »

« Je vous le souhaite. »

J’ai repassé mille fois la bande. Avait-elle dit « Je VOUS le souhaite » ou « Je NOUS le souhaite » ?

 

Moins d’une heure de voiture. J’ai reconnu immédiatement les lieux. Il y avait une pancarte annonçant le double alignement de platanes.

« Pas le moment d’en égratigner un en conduisant trop vite. N’oubliez pas qu’il y a un tournant, en amont. »

Une hallucination. Il n’y avait rien sur le bord de la route, juste un rocher affleurant qui aurait pu m’être fatal. La biche l’avait survolé avant de bondir vers l’autre rive. Et c’est grâce à lui que… Une balise de pierre. On eût dit un menhir qu’Obélix n’avait pas fini de tailler.

J’ai repéré le platane blessé. Je suis descendu de voiture, dans un style très peu hollywoodien, et me suis dirigé vers la plaie encore suintante de sève. Un mouvement, dans le champ, sur ma droite, a aimanté mon attention. Mon regard s’est aussitôt porté dans cette direction. Il y avait un épouvantail, au milieu des fleurs, et celui-ci me saluait en ôtant son chapeau, un gibus. J’ai machinalement répondu au salut d’un signe amical de la main. Il  a ensuite utilisé une canne pour me montrer quelque chose, sur ma gauche. J’ai bêtement obéi. Il y avait une biche qui léchait la sève du platane ; sur son flanc, il y avait une méchante cicatrice. Quand la maman de Bambi m’a vu, elle s’est enfuie, cette fois sans traverser la route. Je baignais en plein délire, mais cela ne me déplaisait point. L’épouvantail s‘était immobilisé, et il était coiffé d’un chapeau de paille, maintenant, une pie picorant son nez, un perchoir de la couleur d’une carotte. De loin, les détails se refusaient à moi. Il était vêtu de haillons et j’ai repensé à la description de ma voisine.

« Votre employé, monsieur Christian, je l’ai vu, l’autre jour, son dernier jour chez vous, vêtu de haillons, comme un clochard. Vous ne risquiez pas de vous en apercevoir. »

Je me suis ébroué, pas pour me débarrasser de cette vision, non, pour bannir une idée qui trottait dans ma tête. Monsieur Christian squattait ce champ et, de temps en temps, se libérait d’un mauvais sort pour retourner dans la vraie vie et s’y comporter en homme du monde. J’ai dégainé un couteau et j’ai gravé, sur le tronc du platane, juste à côté de la plaie : « Quand tu reviendras lécher la sève, pense à moi, et ton pardon me comblera d’aise. Je suis sûr que monsieur Christian m’en avisera. Il me manque déjà. »

Je suis remonté à bord de mon véhicule et j’ai démarré en quatrième vitesse, pressé de rentrer. En route, j’ai prié pour devenir amnésique. Mais ce n’était pas d’actualité – la voix jouait avec mes nerfs. Je ne savais qu’écrire, et si j’étais incapable de jongler avec mes personnages, le patron du cirque me virerait.

Mon éditrice, un jour ou l’autre, en aurait marre que je lui refuse ce qu’elle désirait tant, en secret.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Ce jour-là, elle m’avait félicité pour la qualité de mon dernier roman.

« Nous n’avons pas eu à corriger une seule faute. Et la mise en page est parfaite. On a gagné du temps. Ce monsieur Christian, on a bien fait de me le conseiller, comme j’ai bien fait de vous le mettre entre les pattes. »

« Et qui vous l’a conseillé ? »

« Un confrère. Je ne vous dirai pas son nom, vous seriez capable d’en abuser. Même si je me doute que vous avez fait de gros efforts pour ne pas accumuler des coquilles à la suite d’une prose sans taches. Je vous invite au resto, pour fêter ça. »

« Je ne suis pas libre ! J’en aime une autre, et vous m’emmerdez ! »

J’ai raccroché violemment en inventant quelques noms d’oiseaux ne figurant plus dans la volière des ornithologues.

Elle a rappelé à plusieurs reprises. J’avais eu le temps de changer le message de mon répondeur automatique.

« Je suis trop vieux pour vous… Je suis trop vieux pour vous… Abstenez-vous de rappeler, merci... »

Je n’avais que dix ans de plus.

 

Ce soir-là, j’ai bu de la tisane de feuilles de mélisse pour bien dormir et, fidèle à l’effet hypnotique qu’elle produisait sur moi, je suis parti dans les alléluias, vautré sur le canapé, devant la télé allumée.

Je me suis réveillé en sursaut alors que je reproduisais le songe glaçant de l’autre nuit, la bouche pleine de riz. Mais c’était l’infirmière qui se balançait à mon bras et me réclamait un baiser…

Je ne pouvais rien lui refuser.

La réalité m’a fait un cadeau dès le lendemain matin.

« Franck, c’est le neurochirurgien qui vous a sauvé la vie, et n’a de cesse de vanter sa modestie. Je vous appelle parce que l’infirmière me bassine sans arrêt avec votre 06. J’ai craqué. Votre portable va bientôt sonner. Non, non, ne me remerciez pas ! Je crois qu’elle aime les vieux. »

« Et vous, quel âge avez-vous ? »

« Pareil que vous, monsieur l’écrivain. »

Et il éclata d’un rire gras qui explosa dans mon oreille. Le temps de lui dire « merci et au revoir », le silence s’était emparé de la ligne, permettant aux battements de mon cœur d’anticiper la suite de mon roman d’amour.


Publié le 24/04/2026 / 1 lecture
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