L'Orchestre du Palais et le Colonel Blain

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À l’heure où les mémoires s’étiolent, j'ai tenu à saluer ici l'œuvre de Kesnel Vertil. Ses chroniques ne sont pas de simples récits ; elles sont le témoignage d'une fidélité à soi-même.

Après tout, le réel est devenu si poreux. Qui oserait croire, aujourd'hui, que se rendre au Champ de Mars — cet espace autrefois si net, si tangible — soit devenu une expédition plus irréelle, plus fantomatique, que d’aller écouter, un dimanche après-midi, les notes perdues d’un piano au fond d’une allée de Bois Verna ? On marche sur des traces qui s’effacent, cherchant une présence dans le silence des vieux quartiers.

Il me semble que c’était en août 2018. Les souvenirs, parfois, nous reviennent par bouffées, avec la précision cruelle d'une date sur un carnet de notes que l'on aurait égaré. J'apprenais alors la disparition d'un officier, l’un de ces hommes dont le talent et la culture avaient agi, en silence, sur toute une génération.

Quelques mois plus tôt, en écoutant une interview de M. Aly Acacia, un nom avait suffi à faire basculer le présent : le Kiosque Occide Jeanty. Il y était question des concerts du dimanche, de cette Fanfare du Palais — que les anciens appelaient encore l’Orchestre des Casernes — au temps où le Bataillon de la Garde Présidentielle imposait son rythme à la ville. J’ai toujours gardé en moi cette conviction : malgré les secousses de l’histoire qui menaçaient d’emporter leurs partitions, ces soldats-musiciens formaient une unité à part, un bataillon d’élite au cœur même du Premier Bataillon. Leur répertoire ne se contentait pas d’accompagner le crépuscule ; il avait, par moments, un parfum de tonnerre.

Sous la direction du maestro Ipharès Blain, la rigueur militaire se muait en grâce. Ils exécutaient avec une perfection lunaire des pièces qui semblaient venir d’un autre âge : la Luna sobre el Jaragua d’Alberti, les mélancolies cubaines d’Ernesto Lecuona — Maria la O, Siboney — ou les échos panaméens de Ricardo Fábregas.

À observer le colonel Blain, j’avais fini par comprendre qu’un musicien de cette trempe était une encyclopédie vivante, un gardien de la mémoire universelle capable de réciter chaque hymne comme on récite une prière. Je revois encore ce dimanche soir, au début des années 80. L'air était encore chaud. Je lui avais serré la main après une exécution magistrale de Bruca Manigua. En cet instant, les frontières s'effaçaient : évoquer Bebo Valdés, c’était convoquer les danzas afrocubanas et l’ombre immense de Fernando Ortiz. Tout l’inventaire des richesses afro-caraïbéennes vibrait là, dans ce petit périmètre de Port-au-Prince.

Parfois, je crois encore apercevoir la baguette du maestro Blain fendre l'obscurité naissante sur le succès de Miguelito Valdés. Et non loin de ce kiosque du Champ de Mars, je me souviens du capitaine Toussaint, le voisin du cinéma Paramount ; il jouait Damisela Encantadora au piano, et les notes s'évadaient par la fenêtre ouverte, se mêlant à la rumeur de la rue.

À vrai dire, le dimanche, vers six heures du soir, je suis souvent repris par cette étrange tentation : retourner marcher aux abords du kiosque désert. J'attends, presque malgré moi, que les cuivres s'élèvent à nouveau et que le colonel Blain, d'un geste sec, suspende une dernière fois le cours du temps.

Extrait de: Quartiers de naguère (Petites et grandes histoires autour de certains quartiers d’Haïti…)


Publié le 11/05/2026 / 12 lectures
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