La chaudière et les godets

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  Quand la sève commence à monter, je plante ma petite graine dans un godet biodégradable, renouvelant l’opération autant de fois que j’ai de place et de godets.

  En avril, comme je suis très pressé de redonner vie à mon potager, j’opte pour la solution de transformer la cave en serre tropicale. La chaudière y trône, assurant une température adéquate jusqu’à ce que la chaleur de l’été la remplace.

 

  Les godets étaient alignés sur une étagère autrefois fixée au mur par mon père. Plus jeune, il était bricoleur. Gamin, lorsque j’avais fini mes devoirs, je passais mon temps à le regarder en train de marteler des clous. Je me disais qu’il avait besoin d’un public de qualité pour transformer quelques planches de bois en cabane à oiseaux. Je m’étais imaginé qu’à son instar, avec quelques années de plus, je serai son égal, sculptant licornes et dragons à partir de bûches n’ayant point servi, durant l’hiver, pour les feux de cheminée. Il m’avait confectionné toute une collection de monstres hideux, de chevaliers caparaçonnés, de nains de jardin. Il ne se contentait pas, non, de retaper des objets en souffrance, de fabriquer des boîtes aux lettres.

  Avec le temps, il s’était avéré que j’avais surtout la main verte. Je prenais plus de plaisir à cultiver mon potager qu’à planter un clou, à jouer à l’architecte maison.

  Aujourd’hui, je profite des trouvailles de papa. Maman est morte et lui vit chez ma sœur. Elle lui sert d’infirmière. C’est ce qu’il prétend, mais je sais qu’il a toujours eu un faible pour l’aînée. Elle a une patience d’ange et je suis un démon. J’ai des pouvoirs, dont celui de cultiver l’unique potager du quartier. Les autres se sont éteints en plein soleil. Mes voisins ont renoncé. La pollution empêche les semis de germer. Il se murmure que la verdure a un faible pour ma main – j’ignore laquelle. En vérité, il suffit que je souffle sur une jeune pousse pour qu’elle grandisse. Mes poumons n’ont jamais été altérés par des cigarettes. Je descends régulièrement à la cave pour faire profiter mes semis de ce zéphyr qui colonise ma poitrine. J’économise de l’eau. Mais, fin mai, quand je transplante mes godets biodégradables dans le jardin, je me garde bien de me mettre à quatre pattes. Je préfère parler aux jeunes pousses. Et elles m’écoutent. Il ne leur manque que la parole, oui. Après le vent, l’eau. Alors je les arrose jusqu’à plus soif.

  Je rends visite, trois fois par mois, à ma grande sœur pour raconter à mon père comment je m’y prends avec le potager. Je lui fais mon rapport tel un fidèle soldat.

  Alzheimer lui bouffe le cerveau mais je devine une lueur au fond de son regard attestant qu’il est fier d’avoir un fils qui fait la nique à la routine. Il a toujours su que le bricolage n’était point mon fort. Il lui arrivait même de s’en féliciter. Il avait laissé tant de preuves de son passage dans la maison familiale, navire immobile dont je suis désormais seul maître à bord.

 

*

 

  Une nuit d’avril. Etoilée et venteuse. Il y a une chambre au rez-de-chaussée. Celle où je dormais déjà quand l’enfance bordait mes rêves. Mes parents disaient que c’était plus près de la sortie, quand l’école me tendait, chaque matin, les bras. Un cauchemar.

  Un bruit émanant de la cave. Je me suis levé en mode radar. J’ignore comment j’ai fait pour descendre, tel un somnambule, les cinq marches accédant à la cave.

  Je fus escorté par une ombre au dos voûté. Gamin, ma mère m’engueulait parce que je me tenais mal à table.

  « On dirait que tu es assis au comptoir d’un bar. Redresse-toi un peu, David ! Pas de coude sur la table et le dos bien calé contre le dossier de la chaise. »

  « Continue d’écouter ta mère et tu finiras avec une perruque de marquis sur la tête ! »

  Je mimais l’incompréhension pour motiver mon père à m’expliquer ce qu’était un marquis. Ma mère, à l’écoute, en oubliait son reproche. J’avais souvent remarqué qu’elle badait papa. Il avait une voix d’ensorceleur. J’aimais bien quand il me rejoignait dans ma chambre, le soir.

  « Dis, papa ! Tu crois que c’est mieux de manger comme un marquis ? »

  « Surtout pas, petit David ! Ils ont tous fini guillotinés. »

  Comme j’avais très sommeil, j’attendais le lendemain pour me jeter sur le Larousse afin d’y chercher la définition de « guillotiner ».

  L’ombre voûtée me suivit fidèlement durant la descente, puis me précéda dans la cave où elle sembla se liquéfier. J’eusse tant voulu qu’elle me parlât, histoire de me révéler le motif de sa venue, si tard dans la nuit.

  Après avoir appuyé sur l’interrupteur poussiéreux, j’ai tout de suite aperçu une souris qui slalomait entre les godets, sur l’étagère.

  Mais comment avait-elle fait pour grimper là-haut ?

  L’étagère me dominait. Autrefois, je pouvais rester debout en m’adossant au mur sans que le sommet de mon crâne la touche. Aujourd’hui, elle culminait à hauteur de mon menton.

  L’ombre voûtée, de retour, s’est précipitée sur le petit rongeur et l’a gobé à la manière d’un gros chat, avant de disparaître comme si j’avais claqué des doigts, mimant un prestidigitateur.

  Il y avait là dix-neuf godets biodégradables. Mes plants de courgettes devaient commencer à germer, en profondeur. Quatre jours après avoir semé une graine dans le terreau de chaque réceptacle. J’étais un éternel optimiste. Si seulement je pouvais les voir, par transparence.

  Il en manquait un, oui, que la souris, en zigzaguant, avait poussé dans le vide. Je revécus le jour où j’avais été assez maladroit pour faire tomber le bocal occupé par un couple de poissons rouges. La femelle était immobile, sans doute morte de peur, tandis que le mâle faisait des sauts de carpe. Je l’avais récupéré puis délicatement déposé dans un seau d’eau. Le bocal était brisé. Je suis parti en catastrophe en acheter un autre, et, au retour, j’ai vu que le mâle flottait, ventre à l’air, noyé.

  Le fœtus de plant de courgette gisait sur le sol froid de la cave. Il ressemblait à un spermatozoïde géant, la graine attachée à la racine naissante, sa queue. Le godet biodégradable était déchiré, ce qui ne serait point arrivé avec un godet en plastique. Je ne me suis même pas demandé si le plant était récupérable, j’ai ramassé le terreau éparpillé et je l’ai replanté dans l’un des pots de yaourt vides qui traînait sur l’établi. C’était avant que je ne me décide à me moderniser. J’en avais gardé – on ne sait jamais.

  Je suis retourné me coucher en maudissant cette satanée souris, faisant très attention à bien fermer la porte. A bien éteindre la lumière. L’ombre voûtée ne m’a pas raccompagné jusqu’à ma chambre. A tous les coups, je l’avais enfermée dans la cave.

  Il y eut un grondement. La chaudière se mettait en marche. Je ne l’avais même pas calculée dans le clair-obscur. Elle semblait en embuscade, sur le point de me sauter sur le dos, prédateur criant famine. Elle commençait à dater. Mais elle ne tombait jamais en panne. Elle avait toujours soif, et je faisais le plein deux fois par an.

  Je me suis souvent demandé si cette odeur de fuel ne perturbait pas la germination des semis.

 

*

 

  Juste après m’être rendormi, j’ai été réveillé par un cauchemar au cours duquel la chaudière avait le hoquet. Le chauffagiste s’était pointé, la veille, et elle avait bu plus que de raison. J’étais en train de choisir mes meilleures graines pour semer un locataire dans chaque studio de poche. Je me suis dit qu’elle avait la gueule de bois. L’ombre des godets, sur le mur du fond, évoquait une armée en marche.

  J’étais en train d’arroser mes semis lorsque la maison a été prise de tremblements. Je suis tombé à la renverse, sur le cul, tandis que le monde valsait. J’ai perdu connaissance. Lorsque j’ai repris mes esprits, la chaudière avait disparu et je rampais sur un sol terreux, dans une serre tropicale squattée par des plantes carnivores qui rugissaient en silence.

  Ce jour-là, j’ai précédé l’aube. Longtemps que je n’avais pas siroté pendant que la nuit se diluait dans le petit matin. L’image de la chaudière transformée en tigresse me hantait encore. Ce n’était pas la première fois qu’elle me boutait hors du sommeil, au cœur de la nuit, à cause d’une quinte de toux. Elle, qui générait de la chaleur, avait tendance à attraper froid sous le chapiteau des étoiles.

  J’avais imaginé qu’elle se nourrissait de mes godets biodégradables comme un grippé avale moult grogs. J’avais parié avec un ami jardinier qu’avant l’été, je retrouverais les godets vides. Nourrie de terreau, elle se sera assoupie jusqu’au prochain hiver. C’est dans son ventre que les semis germaient, et si elle se mettait en surrégime et explosait, les graines deviendraient des balles perdues. La mitraille traverserait les murs, transformant ma maison en bois mité.

 

  Si je délirais avec la cave, c’est parce que ma mère, un soir, m’avait conseillé d’éviter de trop la fréquenter. Et j’étais très contrariant.

  Maman craignait que le dragon qui y sommeillait, la poitrine tel un soufflet de forge, emmagasinât assez d’énergie pour mettre la maison en orbite. Mes semis ne s’épanouiraient jamais dans l’espace. Je voyais les godets tournoyant inlassablement autour de notre planète et semant, chaque été, de quoi faire d’un désert une jungle.

 

  Ce jour-là, j’ai précédé l’aube, oui, et, pour l’attendre, je me suis servi une nouvelle dose de caféine avant de descendre à la cave pour saluer mes semis. Me promettant de faire le moins de bruit possible, histoire de ne point sortir le dragon de l’état larvaire dans lequel il se complaisait en ronflant sporadiquement.

  Ce jour-là, l’odeur de fuel m’a pris à la gorge.

 

*

 

  La cohabitation, jugée improbable par ma mère, m’avait paru envisageable. J’avais acheté pas mal de livres traitant du jardinage, de l’entretien d’un potager, et il n’était fait mention nulle part que la promiscuité d’une cuve de fuel pût être fatale à mes semis. Je n’allais pas arroser ces derniers avec ce carburant, non. Pas envie que les plants de courgettes n’émergent des godets avec un tigre dans le moteur.

  J’avais à peine mis les pieds sur le frais dallage que mon regard fut attiré par la dépouille d’une souris morte. Elle gisait sous l’étagère où étaient alignés les godets. Comme si elle en était tombée et s’était rompu les os.

  Je me rappelai la réaction de ma sœur la fois où elle en avait trouvé une sous son lit. Elle était en train de passer le balai, pour rameuter les moutons. Et elle avait déniché une souris. Elle avait poussé un cri de dément avant que ma mère ne vienne la prendre dans ses bras, avant de la bercer pour la rasséréner.

  Depuis ce jour, je ne pouvais effacer de ma mémoire le tendre lien qui les unissait. Mon père, pour équilibrer la situation, feignait d’avoir un faible pour son fils. L’occasion de me permettre d’assister à ses séances de bricolage, quand il permettait à la maisonnée d’économiser des frais de mobilier. Il avait retapé une vieille commode de façon à ce que maman y range ses dessous féminins. Je le revois tirant la langue en me parlant dans un murmure.

  « Tu comprendras plus tard, mon fils, qu’il est important de faire plaisir à sa femme ! »

  Il était encore tôt pour décréter que le mariage n’était qu’un pacte à signer avec le sang de son conjoint.

  La souris avait bougé. J’étais revenu dans le présent à la vitesse de la lumière. J’avais eu une brève hallucination. Elle était morte et bien morte. Elle avait sans doute été déséquilibrée en creusant dans les godets pour manger mes graines de courgettes. Sa chute avait dû durer un siècle. Mais elle ne s’était rendu compte de rien.

  A moins qu’elle n’ait été jetée dans le vide par…

  Par quoi ?

  La main d’un fantôme ?

  Mes plants possédaient-ils des tentacules, à la place des jeunes racines ? Tentacules qu’ils rétractaient en un éclair ?

  J’ai, à plusieurs reprises, fermé puis rouvert les yeux, dans l’espoir que le petit corps ait disparu, en vain. C’est alors que j’ai songé qu’un chat avait pénétré dans la cave et tué, pour le plaisir, cette inoffensive proie.

  L’idée de semer des croquettes me vint, pour l’attirer, mais je la balayai d’un revers de main. Le mieux, c’était de piéger une autre souris. Il me suffisait de parsemer le sol de morceaux de fromage. Je me souvenais que ma mère se plaignait souvent de petites crottes saupoudrant le dallage, autrefois. Mon père disait que c’étaient de minuscules cailloux. Il y en avait dans le terreau. Il y avait toujours une dispute au sujet de son inaptitude à faire le ménage.

  « Voyons, ma chérie, c’est la cave, pas le salon ! Peu importe que la poussière s’entasse. La chaudière se moque de la propreté. »

 

  Je suis remonté dans la cuisine où j’ai ouvert le frigo à la recherche de la carotte destinée à donner de l’appétit aux petites gourmandes.

  J’avais laissé la souris à la même place. Ainsi, si elle était déplacée, c’est qu’un chat s’était pointé en mon absence afin de récupérer son repas.

  J’ai posé les « pièges » aux points stratégiques de la cave, et je me suis embusqué derrière la chaudière, vigilant. Le moindre déplacement d’air m’alerterait.

  Ce jour-là, en me levant, je ne me doutais pas que je m’apprêtais à me comporter comme le plus futé des détectives privés.

 

  Une heure a passé. J’avais des crampes un peu partout. Je n’aurais jamais dû me tenir accroupi. Des bruits de pas trotte-menu me firent oublier la douleur annonçant un terrible craquement lorsque je me remettrais debout.

  Je l’ai vue venir de loin, avec ses moustaches de marquis et ses grandes oreilles. M’étant habitué à l’obscurité, j’avais maintenant des yeux de chat. Une souris qui vint renifler le corps de sa congénère. Mais surtout, surtout, la grande ombre qui la recouvrit. Je levai les yeux vers les godets.  De l’un d’eux avait maintenant émergé la gueule dentée d’une plante carnivore. La tige devint un cou extensible et la face carnassière coula mollement vers sa cible. Elle happa la souris qui couina lamentablement. Je poussai un petit cri qu’elle n’eût point renié, et j’ai clairement aperçu le terrible prédateur de serre tropicale qui me dévisageait, menaçante.

  Je n’avais même pas remarqué que la chaudière s’était mise en route toute seule, et que je m’étais assoupi, assis contre le mur. J’avais tout rêvé. Le contexte s’y prêtait.

  Un tentacule jaillit de la bouche de la chaudière et alla frapper, tel un fouet, la souris qui mourut.

  Cette fois, je ne dormais pas.

  Un silence de mort repeupla l’espace.

  Je ramassai les deux petits corps dont un était encore chaud et les jetai, à la volée, dans la poubelle qui trônait dans un coin.

  Je feignis d’ignorer le dragon tapi dans l’ombre et remontai dans le salon où je me servis un ballon de Cognac.

  J’ai attendu dix minutes avant de téléphoner au chauffagiste. Je le mettais en danger en toute impunité. Tel un ramoneur coincé dans le conduit d’une cheminée allumée.

  Non. C’était juste pour lui demander conseil au sujet de mon désir de moderniser l’installation. Pendant que je lui parlais, une petite voix me souffla à l’oreille que la chaudière tenait mes semis au chaud, les couvant comme une mère poule, et n’avait pas supporté quand la souris avait essayé de les chaparder pour s’en nourrir.


Publié le 23/02/2026 / 4 lectures
Commentaires
Publié le 23/02/2026
J’ai lu votre nouvelle. Je me suis laissé embarquer dans cette cave, parmi les godets, l’odeur de fuel, la chaudière tigresse… et je n’ai plus décroché. C’est frais, c’est vivant, c’est presque vivifiant. J’ai aimé ce décalage tendre entre le père bricoleur et le fils à la main verte. Il y a quelque chose de très humain là-dedans : faire pousser plutôt que réparer, observer plutôt que démonter. Et puis cette manière de glisser du quotidien vers le fantastique, sans jamais force, c’est léger, amusant, et en même temps profondément sérieux. Votre histoire continue à germer après la dernière ligne. Merci pour ce moment. Michel
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