La cinquième saison

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Depuis qu’un météorologue a dit, à la radio, que nous foncions tout droit vers une cinquième saison, je n’arrête pas de penser à Vivaldi. L’un des opposants de ce spécialiste des courses de nuages l’avait contré en assénant l’improbable hypothèse selon laquelle il n’y aurait plus, bientôt, qu’une seule saison.

J’ai immédiatement téléphoné à Raoul, aussi fan que moi de Musique Baroque, et plus particulièrement du « prêtre roux ».

« Tu sais toujours jouer du piano ? »

« Pourquoi ? »

« L’avenir nous réserve une surprise… une cinquième saison. »

« Sans blague. Et on l’appellera comment ? »

« On ne l’appellera pas. Bon, tu me réponds ? »

« Oui, oui, j’en joue… mais seulement quand j’ai le blues. »

Il y eut un silence.

« Et ça serait pour quoi faire ? »

« Composer le cinquième concerto de Vivaldi. »

« Tu délires. Je suppose que tu veux parler des QUATRE SAISONS… »

« Evidemment. »

« Je confirme : tu délires. »

« Pourtant, plus jeune, tu écrivais de brefs morceaux à la manière de… »

« J’avais oublié. Tu as raison. Le soir, au lieu de lire, je me mettais au piano et j’improvisais. Il m’arrivait de rêver, au cours de la nuit, du compositeur dont j’avais imité le style. »

« Tu avais du talent. Prouve-moi que tu en as encore. »

« J’ai les doigts raides. »

Il les fit craquer. Ce bruit de branche cassée, amplifié, m’a fait sursauter.

« Il t’en reste combien ? »

« Dix… mais ce sont mes orteils. »

« Je savais bien que tu jouais comme un pied. »

« Enfoiré ! »

 

Ce soir-là, je me suis rappelé à quelle occasion j’avais fait la connaissance de Raoul.

C’était en Lozère, à Langogne plus exactement. Il y avait un concert de la Lyre langonaise sous la halle. Un orchestre d’harmonie, sans cordes. Ils avaient joué du Vivaldi, ce qui m’avait fait sourire. C’était dans les années 80, et seuls les tubes du Top 50 m’intéressaient vraiment.

En vacances, on ne fait pas la fine bouche.

Juste à côté de moi, il y avait Raoul, yeux fermés, qui planait. Nous étions tous assis sur des chaises en bois. J’avais des fourmis dans les jambes.

Les clarinettes remplaçaient les violons. C’était écrit sur le programme, distribué gratuitement par trois ou quatre bénévoles en minijupe qui, d’un pas alerte, faisaient le tour de la halle en agitant, à bout bras, les quelques feuillets agrafés ensemble. On eût dit qu’elles maniaient un éventail.

Une mauvaise surprise nous vint du ciel. Personne n’avait remarqué que les étoiles s’éteignaient les unes après les autres. Le toit de la halle commençait à résonner comme un piano. Les doigts de la pluie jouant sur un clavier qui collectionnait les fausses notes.

« Ça tombe juste quand Vivaldi imagine un orage d’été. »

Je l’ai regardé comme si, lui aussi, tombait du ciel.

« Si vous le dites. »

« LES QUATRE SAISONS. C’est une œuvre célébrissime. Vous n’avez pas lu le programme ? »

L’orchestre s’arrêta de jouer.

Des passants s’abritèrent sous la halle où il y eut foule. Un éclair claqua dans la nuit et le tonnerre roula sur les toits de Langogne.

Le concert était gratuit – forcément.

Raoul m’a entraîné à l’écart.

Les voix s’entremêlaient et le brouhaha motiva certains à préférer la pluie. Il y eut bientôt de la place. Des chaises gisaient par terre, à l’envers, comme des tortues retournées.

« Tu les as vues, n’est-ce pas ? C’était laquelle la plus belle, pour toi ? »

« De qui parlez-vous ? »

« On se tutoie, non ? On a le même âge, sauf que moi, j’aime la vraie musique. Je parle des bénévoles qui distribuaient le programme. »

« Pas remarqué. » mentis-je.

« Tu es gay ? »

« Mais non ! »

 

Nous fûmes séparés par un mouvement de foule. Des filles hurlaient. Quelqu’un a prononcé mon prénom. J’étais en vacances, je ne connaissais personne.

« Franck ! Franck ! Je suis là ! »

Le mélomane. Je l’ai rejoint. La vague l’avait entraîné au-delà du Monument aux Morts. Il était trempé de la tête aux pieds. Je lui ai fait machinalement signe de revenir. C’est moi qui étais à l’abri, je n’allais pas me jeter à l’eau, si ?

La mer s’est ouverte devant lui.

« Comment tu connais mon prénom ? »

« Tu vois, tu me tutoies. »

« Réponds-moi ! »

Et je me suis réveillé. Le soleil pénétrait dans le gîte du centre-ville par les interstices. C’était la première chose que j’avais remarquée, en arrivant : les volets n’étaient pas entretenus, et probablement pas repeints depuis une éternité. Le reste me convenait. C’était petit mais confortable. Je me trouvais à deux pas de la mairie.

Raoul.

Je venais de revivre notre rencontre, mais la fin avait varié.

Dans la réalité, il m’avait invité à boire un coup chez lui. Il habitait, de l’autre côté du Pont-Vieux, une vieille maison surplombant le Langouyrou, rivière qui coulait mollement, mais faisait mal aux riverains lorsqu’il avait plu pendant une heure.

Il voulait me prouver qu’il était plus que mélomane. Son piano trônait dans une pièce de musique insonorisée au moyen d’une multitude de boîte de six œufs vides assemblées par je ne sais quel prodige.

« Ça ne marche pas avec des boîtes de douze ? »

Il avait éclaté de rire.

« Elles sont chères et je n’ai pas les moyens. »

J’ai haussé les épaules.

Il avait improvisé un morceau.

« Tu vois, Vivaldi n’a jamais vu un piano de sa vie, mais il me fascine. Sa musique, c’est le soleil imposé à la nuit. Je m’amuse à composer en essayant d’entrer dans sa peau. C’est comme si je transposais pour le piano une œuvre prévue pour le clavecin. »

« Mais c’est pareil, non ? »

« Pas du tout ! Le clavecin est un instrument à cordes pincées. Le piano, c’est à cordes frappées. »

« Oui, bien sûr… Où ai-je la tête ? »

« Ne méprise pas ! La Musique Baroque sonne aussi moderne que les tubes du Top 50. On entend Vivaldi dans les ascenseurs. Il parait que ça motive la cabine à ne pas tomber en panne. »

« C’est vrai ? »

« Non. »

Il m’avait servi un verre de whisky après que j’avais accepté d’en boire un fond.

Par la suite, il m’avait saoulé avec la musique de ce mec du XVIIe siècle, né à Venise, qui était surnommé « le prêtre roux. »

Je lui avais avoué que j’étais totalement hermétique à ce son. Il m’avait traité de « mécréant », puis j’avais regagné mes pénates provisoires sans lui dire où j’avais posé mes valises. Il me l’avait pourtant demandé. J’avais craint, un moment, qu’il ne fût homo. Et puis, je me suis souvenu qu’ii avait été troublé par la minijupe des bénévoles.

Mais c’était peut-être dans le rêve.

 

*

 

J’avais prévu d’occuper mon emploi du temps à me balader, nez au vent, sifflotant avec les oiseaux, sur les chemins de Margeride, et à faire le plein des produits locaux. Mais, à cause d’une météo exécrable, je m’étais retrouvé chez Raoul, à apprendre à aimer un compositeur vénitien qui avait le mal de mer sur une gondole. Mon nouvel ami m’avait avoué qu’il plaisantait.

Il avait plu trois jours durant.

«  Tu te serais sacrément ennuyé si tu ne m’avais pas rencontré. Ici, il n’y a pas grand-chose à faire quand le soleil fait la gueule. Juste l’imiter en maudissant le ciel. »

« Tu y vis pourtant. »

« J’y suis né. Ça crée des liens. »

« Je comprends. »

Et il m’avait montré sa collection de  33 tours.

« Tu n’as que du Vivaldi ? »

« Que Vivaldi, oui. Même pas Bach. Bach, c’était le maître qui admirait son élève. Il avait même transcrit certains de ses concerti. »

« Tu possèdes toutes ses œuvres ? »

« Hélas non, je n’ai pas assez de place. Je n’ai que des enregistrements sur instruments d’époque. »

« C’est par choix ? »

« Oui. Les orchestres symphoniques sonnent trop veloutés. Les cordes, par exemple, il faut qu’elles grincent. »

« Tu dis ne pas avoir assez de place. Il a composé tant d’œuvres que ça ? »

« Enormément. Et j’ai plusieurs versions d’une grande partie. »

« C’est un budget. »

« Il m’arrive de trouver des raretés au marché de Langogne. »

Au début, je l’avais écouté d’une oreille. Par politesse.

Par la suite, c’est moi qui ai décidé de renoncer aux randonnées programmées sous le soleil de Lozère.

J’ai achevé mon séjour, le moral à zéro.

« Tu n’as qu’à revenir, l’été prochain. Et, qui sait, peut-être que tu décideras d’y vivre pour le restant de tes jours. Sache, dans ce cas, que je t’aiderai. J’ai un ami agent immobilier. Il bosse à Mende. C’est à trente minutes de Langogne. En Lozère, tout se mesure en temps. Les kilomètres sont tordus sur les routes. Il m’est arrivé de mettre une heure pour en parcourir vingt. »

Il m’avait demandé de caresser son piano.

« Tu vas voir… C’est comme une femme qui dort. Il va se réveiller et en réclamer plus. »

J’ai posé cinq doigts fébriles sur sa surface glacée. Je m’y suis appuyé comme s’i j’allais interpréter un lied de Schubert. Je l’ai senti vibrer. Alors m’a pris l’envie de m’asseoir et de l’honorer.

« Il réclame de l’amour. Et l’amour, pour lui, c’est lui redonner vie en jouant un air, même improvisé. »

Il a posé ses fesses sur le tabouret et…

« C’est quoi ? »

« L’œuvre que Vivaldi n’a jamais composée. »

 

L’été suivant, j’y suis revenu.

« Quelle surprise ! »

Après toute une année à discuter à plus de deux cents kilomètres l’un de l’autre, je l’avais appelé pour lui annoncer la nouvelle.

« J’arrive ! »

« Tu as décidé ça sur un coup de tête ? »

« Pas du tout ! C’est mûrement réfléchi. J’ai souffert de manque tout l’hiver. Quand le printemps s’est pointé, j’ai commencé à compter les jours. Je suis comme un drogué en manque. »

« Tu as réservé ? »

« Oui. Au même endroit. »

« T’es con, j’aurais pu t’héberger. »

« Une autre fois. »

 

Raoul avait raison, j’ai eu envie de m’installer à Langogne. Je suis devenu son colocataire en attendant que son ami agent immobilier me trouve quelque chose. Ce qui fut fait. A deux pas de la gare, avec vue sur les rails fraîchement dérouillés de la ligne des Cévennes. Au-delà, l’Allier aimantait le regard tout en flattant l’oreille de son dégueulis de torrents.

« Vous n’aurez aucun souci au niveau des décibels. Les nombreux aiguillages émettent des bruits de ferraille que d’aucuns peuvent redouter. Par bonheur, le Cévenol ne circule que six fois par jour. Le cri des enfants, sur le quai, sont plus redoutables. Mais ça n’arrive qu’en été, ici deux mois par an. »

L’ami de Raoul maniait le verbe avec la dextérité d’un jongleur.

« Parce que l’été ne dure que deux mois, en Lozère ? »

« Tel que les sudistes le conçoivent… oui. »

J’ai signé le bail dans un grand sourire.

Qui s’est assombri, hélas, au fil des mois.

Les hivers étaient rudes, et le printemps n’était qu’un toboggan à la pente paresseuse jusqu'à juillet. Aveuglé par ma nouvelle vie, j’avais oublié que j’étais frileux. Dans le sud, au cœur de relatifs frimas, les degrés descendaient rarement en dessous de zéro. Ils restaient perchés à mi-hauteur de l’échelle.

Je n’ai point regretté mon renoncement.

De retour à la case départ, j’avais retrouvé la maison familiale, louée à de très sympathiques nordistes également fâchés avec les frissons.

Et j’ai rencontré la femme de ma vie.

Une halte inutile. Une erreur d’aiguillage.

Quatre ans plus tard, le divorce devint l’iceberg qui eût pu impacter le navire. J’ai été à peine ébranlé. Raoul et moi avions plus ou moins interrompu notre correspondance parce que ma moitié devenait doublement jalouse.

Un jour, j’avais téléphoné à mon ami pour lui faire part de la sortie d’une nouvelle version des Quatre saisons de Vivaldi. Une énième interprétation que j’avais néanmoins jugée intéressante… avec instruments modernes.

Mon épouse avait cru que je minaudais avec une autre femme. Elle avait déserté le domicile conjugal à la suite d’une crise de nerfs dont la vaisselle avait subi le défoulement. J’avais dû manier le balai en sifflotant L’Apprenti sorcier, le poème symphonique de Paul Dukas, si cher à Walt Disney, preuve que j’étais soulagé par son départ. Elle avait débordé.

 

Un coup de téléphone avait biaisé.

Je lui avais parlé de mon couple, il m’avait répondu en surfant sur son sujet de prédilection.

Il s’était tourné vers d’autres compositeurs baroques, Telemann, Albinoni, Rameau.

« Et Vivaldi… toi aussi, tu as divorcé ? »

« Au contraire. Plus j’écoute les autres, plus je l’aime. Bientôt, tu vas regarder les femmes, dans la rue, et la tienne va te manquer »

« Seul le temps le dira, mais j’en doute. »

 

*

 

Le portable a vibré dans ma poche. La seule modernité que je m’autorisais. Je n’avais même pas d’écran plat.

C’était Raoul.

« Salut, tu n’as pas Internet, je parie. »

« Dieu m’en garde ! »

« Je ne vois pas ce qu’il vient faire là-dedans. »

« Ce n’est qu’une expression. Tu sais bien que je suis athée. »

« Je le suis plus que toi puisque je ne supporte même pas cette expression. »

« Bref. Que me vaut ce plaisir de t’entendre, l’ami ? »

« Je t’ai pris au mot. J’ai composé le cinquième concerto des QUATRE SAISONS de qui tu sais. »

« Bravo ! Et merci la météo ! »

« Mais il est en un seul mouvement. Je l’ai modernisé. »

« Tu n’ignores pas que je déteste tout ce qui est moderne. »

« Evidemment. Et c’est pour ça que j’ai gardé l’essentiel : le style baroque. »

« C’est bien. »

« Et maintenant, comment je procède pour te le faire écouter ? Tu ne vas tout de même pas te pointer à la maison. Quatre heures de route. Depuis le temps, si tu avais eu envie de venir me voir… »

« Tu n’as qu’à poser ton portable à côté du piano et… »

« Et c’est toi qui paies mon forfait ? »

« Ah non ! Je t’offre le billet d’avion. »

Nous avons ri de concert.

C’était si agréable de recommencer à déconner comme avant.

« Bon, alors… tu attends quoi pour venir m’ouvrir ? »

« Quoi ? »

Il m’attendait sur le pas de la porte, les bras ouverts, prêt à m’enlacer. Je me suis laissé faire. Il m’a broyé les côtes.

« Tu m’invites à entrer ? Faut qu’on cause. »

« C’est la première fois que tu viens chez moi. J’ai bien fait de divorcer. »

« J’ai amené la partition. Tu sais où je peux trouver un piano ? »

« T’as qu’à me siffler ton œuvre. »

« Ça risque d’être long. »

« Combien ? »

« Sept minutes. Allegro moderato. »

« Je connais quelqu’un qui joue du violon. »

« Il va falloir transcrire. Pas mon truc, ça ! »

« C’est une blague. Il est flic. »

« T’es con ! »

« T’es descendu à l’hôtel ? »

« Non. Je comptais sur toi. »

« Pas de problème. J’ai une chambre d’ami, et comme je n’ai que toi comme ami, elle n’a jamais servi. »

« J’espère qu’elle est insonorisée. »

« Et puis quoi encore ? »

« C’est à tes risques et périls, alors. »

« Et pourquoi ? »

« Je suis somnambule. Il m’arrive de pianoter sur les murs, en pleine nuit. Je compose des sonates, et après, j’utilise une loupe, pour les empreintes. C’est comme ça que je recopie mes œuvres sur le papier. »

« T’es toujours aussi allumé. »

« Oui. Même le feu me craint. »

J’avais beau savoir qu’il délirait, je me faisais avoir à tous les coups. Lui croyait que je participais à son cinéma, acceptant humblement d’y être un figurant.

C’était pourtant vrai qu’il m’avait manqué.

 

Raoul avait oublié de me dire qu’il ronflait.

J’avais surtout oublié de le lui demander. J’aurais migré dans le salon où le canapé était moelleux, pour la sieste. Pas de raison que cela change, pour le gros dodo.

Je me suis levé, après avoir ouvert les yeux comme sous l’effet d’une électrocution. Sur le palier, je me suis orienté sans faire la lumière au premier degré. J’ai collé mon oreille à la porte de sa chambre. Pas de bruit. Surprenant, inattendu. S’était-il plongé, en apnée, dans l’océan du silence ? Avais-je rêvé qu’il ronflait ? Ridicule.

Le mieux eût été de le bouter hors du sommeil.

« Qu’est-ce que tu veux ? »

« C’était pour voir si tu dormais ».

« Te voilà renseigné ! »

« Tu n’es pas mort, alors. »

« Pas encore. Mais c’est prévu au cours des cinquante prochaines années. Et toi ? »

« Quoi, moi ? »

« Tu es vivant ? »

« Je ne sais pas. »

« Attends que je vérifie. »

Il se levait et me faisait une clef de bras.

Je hurlais.

« Tu vois, tu vis ! Moi aussi. Nous sommes deux bons vivants… »

« … au second degré. » ajoutait-il dans un large sourire

Je m’étais ébroué, me cognant la tête à la porte. Et toujours ce silence.

Je suis retourné me coucher. Il y avait quelqu’un dans mon lit. Un homme. Qui a subitement ouvert les yeux. Une étrange clarté, berçant d’insondables ombres, a illuminé la chambre.

La rousseur de l’homme m’a éberlué.

« Qui êtes-vous ? »

« Regardez vos murs ! Voyez-vous toutes ces ombres ? Elles tanguent en attendant qu’arrive celui qui les guidera vers un éternel soleil. Seulement après, elles danseront. »

« Sortez de chez moi ! »

« Tout doux ! Je ne suis pas un danger, au contraire. Je ne vous veux que du bien. »

« Mais qui êtes-vous ? »

« Ça ne se voit pas ? Vous ne sentez pas comme une odeur de vase ? J’aurais pu être gondolier, mais bon, j’ai le mal de mer. Et ma perruque, elle ne vous plaît pas ? »

« Pas vraiment. Elle est rousse, oui, et alors ! »

Il l’ôta dans un grand geste imitant un scalp. Il était roux également dessous.

Il se mit à siffloter.

« Vous allez réveiller Raoul ! »

« Raoul… ah oui, le gentil plagiaire ! »

Mon cœur battait de plus en plus fort dans mes oreilles.

« Mais je ne lui en veux pas. Il a du talent pour pomper mes idées. Il a su faire un condensé de mes dernières œuvres. »

Il sifflotait son concerto pour mandoline.

« Le grand Jean-Sébastien Bach s’est inspiré de mes concerti en les chargeant de nouvelles strates, pour pondre des œufs que son cul, trop serré, n’a pas su caguer. »

« Vous parlez comme Mozart. »

« Je ne sais pas, je ne l’ai pas connu. »

L’odeur de vase s’est atténuée et j’ai émergé de ce marigot.

J’avais rêvé. Je m’étais extirpé mollement de ces sables mouvants. Tout le contraire d’un crescendo à la manière de Rossini.

Je n’ai pas réfléchi longtemps avant de décider de taire cette rencontre hors du temps. Raoul n’était point invité à entrer à retardement au cœur de mes songes.

Il y eut néanmoins un événement qui remit tout en question.

Alors que je me rendormais, Raoul se pointa dans la chambre, entrant sans frapper, un manuscrit à la main et s’en éventant.

« Quelle chaleur ! Tu dors ? »

« Non. Jamais la nuit. »

« Regarde ce que j’ai trouvé sur le lit alors que je me levais pour aller pisser ! »

« Montre ! »

« Tiens ! »

« Mais… c’est une partition. »

« Oui. »

« Tu as composé en état de somnambulisme ? »

« N’importe quoi. C’est un concerto de Vivaldi. Apparemment un inédit. En trois mouvements. Etonnant d’authenticité. »

« Une œuvre posthume ? »

« Je le crains. »

« Tu le crains ? »

« Il va bien falloir que… »

Il s’est soudain tu, luttant contre l’impossibilité d’émettre un son.

« Ça ne va pas ? »

« Si, si. »

Il s’était libéré d’une invisible muselière.

« Je plaisantais. J’ai travaillé toute la nuit. J’ai écrit un Cinquième concerto à la mode baroque, en trois mouvements. Viens ! Je vais le jouer. »

« Où ça ? T’as vu l’heure ? »

« Zut ! J’avais oublié que je n’étais plus chez moi. »

« Dis, on dirait que le grand sud ne te réussit guère ! »

« Je vais rentrer. Où sont mes fringues ? Il faut que je joue ce concerto. Vivaldi n’a jamais connu le piano, mais c’est l’instrument idéal pour tester une composition. Il n’y a que Berlioz qui… »

Le monde a basculé et je me suis retrouvé dans mon lit. L’aube entrait par les interstices des volets. Je me suis précipité dans la chambre d’ami. Il n’y avait personne.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

La voix de l’orage avait tonné toute la nuit.

La foule, pressée de rentrer, avait emporté Raoul loin des lieux du concert. Je m’étais accroché aux branches, insensible à la foudre visant la cime des arbres.

Mon gîte se trouvait à deux pas.

Le Monument aux Morts, grâce aux éclairs, était devenu un écran de télé où était diffusée une bataille au cours de laquelle nos héros se montraient à leur avantage.

Je me suis allongé sur le lit qui grinça.

Des ombres dansaient au plafond. L’une d’elles attira mon attention. On eût dit une gondole luttant contre les éléments. A son bord, un homme maniait le gouvernail en tonitruant un hymne au soleil qui éteignit mes pensées. Un véritable oxymore vivant, me suis-je dit.

J’ai fermé puis rouvert les yeux en grimaçant.

J’ai maudit la météo qui avait annoncé la sècheresse encore pour une semaine.

Le lendemain, dès l’aube, je suis parti à la recherche de Raoul.

« J’habite, de l’autre côté du Pont-Vieux, une vieille maison surplombant le Langouyrou, rivière qui coule mollement, mais fait mal aux riverains lorsqu’il a plu pendant une heure. » avait-il dit.

Son verbe m’avait semblé celui d’un guide du patrimoine.


Publié le 02/11/2026
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