L'agent immobilier avait la réputation d'être un peu dingue. Il avait réussi à vendre une maison à deux étages à un mec qui souffrait de vertige. Lors de la visite, il l'avait poussé, du haut de l'escalier, avant de le retenir in extremis dans un grand éclat de rire.
« Vous ne risquez rien, je serai toujours là, derrière vous... Je ne joue jamais le rôle de l'ange gardien dans les maisons de plain-pied. »
Dans le quartier, il passait pour un fada plutôt doué pour vendre l'invendable.
Mais, si vous le voulez bien, commençons cette histoire par le commencement.
Il y a des choses que l'on accepte, ou pas, en fonction de qui les prononce. On tolère à un dingue des dérives que l'on refuse chez des gens prétendument équilibrés.
Raoul et moi avons été confrontés à un délire de cet agent immobilier dont la raison s'égarait parfois. Le plus dur a été de faire comme si tout était normal.
Roulement de tambour...
*
Gamin, j’étais un enfant modèle… à une exception près.
J’écoutais aux portes.
Il m’arrivait de coller une oreille au mur de la cuisine. C’est là que ma mère partageait des recettes avec ses copines. Je ne comprenais évidemment pas tout, mais l’odeur, semblant chevaucher le son, bifurquait en direction de mes narines. Alors je restais là, reniflant comme si j’étais enrhumé, au risque d’être surpris par mon père. Je pense qu’il aurait participé à mon espionnage. A la maison, l’accès de la cuisine était interdit aux hommes. Un jour, j’avais insisté pour participer à l’élaboration d’un repas et j’avais été refoulé.
« Mais, maman, plus tard, je veux être un grand chef, avoir un beau chapeau blanc sur la tête. »
« Une toque. Le beau chapeau blanc s’appelle une toque. Mais… tu ne m’as pas dit que tu voulais devenir écrivain ? Tu changes d’avis comme de chemise. »
Je n’aimais pas les expressions des adultes, mais j’étais condamné à les employer quand j’aurais atteint l’âge de les imiter sans passer pour un relou.
Aujourd’hui, je suis grand, très grand, et j’ai parcouru un long chemin, permettant à mon sang de s’écouler dans mes artères assez longtemps pour que je sois déclaré « sénior ».
Et j’écoute toujours aux portes.
Raoul discutait avec l’agent immobilier. On venait de s’acheter une maison en front de mer. Il savait que je détestais ces marchands de biens, que je me prendrais très vite la tête avec celui qui nous occupait. Il m’avait demandé de me contenter d’écouter, de l’autre côté du mur. Ce jour-là, c’est moi qui me cachais dans la cuisine. J’étais censé arriver plus tard. Une porte-fenêtre s‘ouvrant sur la terrasse, des marches accédant au jardin, je n’aurais qu’à pousser la porte avant de contourner le pâté de maisons et de me pointer en faisant semblant d’être en retard.
« Tous ces embouteillages... Bon, où en est-on ? »
Oui, je savais où me rendre en cas de repli stratégique. Je voulais entendre ce qui se disait, de l’autre côté du mur. Raoul, lui, avait une patience d’ange. C’est lui qui avait eu l’idée de cette cohabitation. Depuis le temps que nous en avions marre de vivre, chacun de son côté, loin de la mer. Le centre-ville, avec ses bruits, ses incivilités, sa pollution, nous démoralisait. A notre âge, tout prenait des proportions frôlant le gigantisme. Un gros mot devenait une injure, un enfant qui te tire la langue, une sale petite ordure…
« Tu verras, On ne se marchera pas sur les pieds. Tu as le vertige, tu vivras en bas. Moi, je ferai la vigie, là-haut… »
« Et pour les nanas… »
« On ira chez elles. »
« Et si on a envie de se taper une femme mariée ? »
Il n’avait pas répondu. Je l’avais senti gêné, à la recherche du bon mot qui…
Bon mot qui ne vint point.
« On regardera leurs mains, et si elles ont la bague au doigt, on renonce, c’est ça ? »
Il avait haussé les épaules.
« Et si elles trichent, l’enlèvent avant de… »
« Seules les cougars font ça. »
Je n’ai pas insisté, me contentant de sourire. Nous étions deux grands enfants.
Oui, je voulais entendre ce qui se disait, de l’autre côté du mur…
Ce serait tellement mieux que si Raoul me répétait tout, sollicitant sa mémoire comme s’il essorait un mouchoir avant de s’éponger le front.
Je vous avoue que j’ai été servi.
Le silence de mon ami prouvait qu’il n’en croyait pas ses oreilles. Les miennes étaient en plein doute. Mais ce n’était pas le moment de devenir sourd.
Un agent immobilier ne raconte pas, à son client, des choses difficiles à admettre. C’est comme s’il faisait la pub d’une maison en évoquant le fantôme qui la hantait.
*
« Vous voulez vraiment savoir pourquoi cette maison a été si longtemps négligée par la clientèle ? Vous avez certainement remarqué qu’elle était bien située, face à la mer… »
« Je ne voudrais pas mettre les pieds entre quatre murs qui se lézardent au moindre éternuement. Franck, mon colocataire, est allergique au pollen et… »
Raoul racontait n’importe quoi. Je n’étais allergique qu’aux maris de mes maîtresses. Mais il avait visiblement un plan pour faire parler le bonimenteur qui l’avait immédiatement interrompu.
« Je vous arrête tout de suite. Je vais être franc avec vous. »
Il aurait pu ajouter : « … comme je ne l’ai jamais été… »
« Le défaut de cette maison, c’est une légende. Une légende qui met en cause la chaudière. »
« Elle ne s’allume qu’en été ? »
« Non, non. C’est une conteuse. »
« Au cours des mois où elle hiberne, elle raconte des histoires au coin du feu, c’est ça ? Mais à qui ? Aux souris ? »
« Et pourquoi pas ? »
L’agent immobilier avait gloussé. Il commençait à m’intéresser. Je l’avais imaginé, repartant à l’abordage, sabre au clair, aux quatre vents de l’imaginaire. Il me rappelait mon instit, en classe de CM2, qui relatait de mémorables épisodes de l’Histoire de France à la première personne, et finissait toujours par être le seul rescapé d’un naufrage ou l’unique survivant de la plus sanglante des batailles. Raoul semblait s’amuser, lui aussi… mais pas pour les mêmes raisons.
« Le précédent résident, un écrivain qui avait besoin de s’aérer le cerveau, a retrouvé l’inspiration à son contact. Il ne serait pas accusé de plagiat. Nul ne sait comment elle a appris qu’il avait pompé sur elle pour obtenir un prix. Elle s’est mise en grève et a recommencé à fonctionner quand il a quitté les lieux. Son bouquin a cassé la baraque. Depuis, elle est muette. »
« Vous avez bien dit que c’était le dernier résident, je n’ai pas rêvé. »
« Elle savait comment attirer son public. Les soirs d’été, la porte du jardin s’ouvrait toute seule et les gamins du quartier venaient écouter la conteuse. Plus maintenant. Ça fait deux ans qu’elle se tait. »
« La cave est dans le jardin ? »
« Oui. Sept échelons à descendre. »
« Mais, dites-moi… Elle était là avant la maison… »
L’agent immobilier a éclaté de rire.
« Si vous voulez, on peut aller lui rendre une petite visite. »
« C’est vrai que, l’autre jour, on a zappé le jardin. On a bien fait de revenir. »
« J’ai des papiers à vous faire signer. Pour la promesse de vente, on verra la prochaine fois… s’il y a une prochaine fois. Là, je vous propose d’attendre votre ami, et je vous présente la conteuse, d’accord ? Vous allez être surpris. »
« Surpris ? Pourquoi ? Elle abrite un génie qui se montre quand on l’allume ? »
J’ai imaginé notre interlocuteur faisant taire Raoul d’un index devant sa bouche. Geste qu’il accompagnait d’un chaleureux sourire, un de plus.
J’ai su ce qu’il me restait à faire. Cinq minutes plus tard, je toquais à la porte d’entrée en utilisant le heurtoir, une tête de mérou. On avait l’impression qu’il ouvrait sa gueule pour réclamer à manger. Des enfants ne s’en étaient point privés, et des petits cailloux jonchaient le paillasson.
Raoul m’ouvrit.
« Rapplique ! On a besoin de toi ! La chaudière veut nous voir ensemble ! »
J’ai feint l’étonnement.
« Tu as craqué ? »
L’agent immobilier m’a serré la main alors que j’entrais dans la cuisine.
Nous le suivîmes dans le jardin.
Il y avait une cabane en bois, contre le mur du fond, qui évoquait un chalet.
« C’est pour les outils de jardinage ? »
« Non, non, vous allez voir, monsieur Breitner. C’est la surprise du chef. »
« Si c’est un bunker, même les termites auront sa peau ! » lança Raoul en se retenant de pouffer.
La porte grinça méchamment, poussée par le troisième homme.
« Mais… ça pue le fuel, ici ! »
« Vous vous attendiez à ce que ça sente le bois, je parie. » dit-il, amusé.
« Vous avez été clown dans une autre vie ? »
« J’ai toujours détesté le cirque. »
Il y avait une trappe qu’il souleva. Un escalier escamotable – également en bois – nous amena dans les entrailles de la maison où trônait la conteuse. Une ampoule grésilla après avoir été sollicitée. Je me pinçai le nez. Raoul m’imita.
« Moi, je suis enrhumé. »
« Vous avez bien de la chance. Et c’est quoi ce truc ? »
Raoul montrait une espèce de robot sans tête et auquel on avait arraché les membres. Un gros cube en fer, quoi. Avec des boutons partout, comme une crise d’acné.
« Notre hôte : la chaudière. »
« Mais elle a réchauffé les dinosaures. Elle est tombée en panne et ils sont tous morts… »
J’étais incapable de prononcer un mot de rab. Je commençais à m’attacher à cette maison, mais là, en un instant, le lien avait du mou. On eût dit quelle avait un kyste, un kyste qu’elle cachait dans les profondeurs du jardin. Je me suis rappelé les propos de Raoul, tout à l’heure, dans la cuisine. Il évoquait un génie qui se montrerait si on l’allumait. Je me suis risqué à la toucher. Elle était glaciale. J’ai cru que j’allais rester collé. Et puis, subrepticement, je l’ai sentie qui…
Qui tiédissait.
Elle a vibré dans un silence que personne n’osa troubler.
« Vous avez la cote, monsieur Breitner. »
« J’ai toujours fait cet effet aux femmes, mais aucune n’était conteuse. Elle va me conter fleurette, c’est ça, monsieur le marchand de biens ? »
Ma vanne a jeté un froid.
« Elle ne va tout de même pas s’allumer toute seule… Il faut la débrancher. »
« Mais elle n’est pas branchée, monsieur Breitner. Je crois qu’elle vous a déjà adopté. Le courant passe entre vous. Si vous signez la promesse de vente, elle va vous faire économiser du fuel. »
« C’est une chaudière fontaine ? »
« Non, mais je m’attendais à une autre surprise. »
« Nous vous écoutons. »
« D’habitude, lorsque la lumière investit la cave, elle klaxonne comme une locomotive entrant dans un tunnel. »
« Vous plaisantez ? » s’étonna Raoul.
Sourire en coin, l’agent immobilier s’est abstenu de répondre, laissant planer le doute. Nous avons déserté les lieux à pas de loup et je me suis machinalement retourné, au moment d’attaquer l’ascension des échelons. Aucun gros soupir en provenance de ma nouvelle copine. Ma virilité de vieux mâle en a pris un coup.
J’avais une bonne raison, maintenant, de déménager. Occupé ailleurs, j’étais libéré d’une arrière-pensée visant Raoul. Je le soupçonnais de vouloir se rapprocher de la mer parce qu’il fréquentait une sirène.
Il m’arrivait de me faire des films. Lui-même m’accusait de draguer des femmes que j’avais vues naître.
« A mon âge, mon Raoul… tu me vois faisant la cour à une cougar ? Elle m’enverrait paître comme un herbivore indigeste. »
*
Le déménagement n’a guère duré. L’avantage d’avoir des amis. L’un d’eux s’était pointé avec sa canne à pêche. Pour la pendaison de la crémaillère, en prime, nous avons invité l’agent immobilier. Une bonne ratatouille arrosée de quelques rasades de Gigondas. Mais avant, le pastis avait coulé à flots. Notre invité surprise, tout ému, avait beaucoup bu, mais c’est lui qui avait tenu le plus longtemps face à l’armée des degrés. Il faisait chaud, nous avons mangé sur la terrasse, protégés par la tonnelle.
« En somme, c’est comme un cabanon. »
« Oui, monsieur le marchand de biens. Mais un cabanon hanté. »
J’avais fait une gaffe ; je dus la rattraper.
Il avait été décidé de ne point ébruiter cette histoire de chaudière de conte de fées. Nos amis « déménageurs » n’avaient pas besoin de savoir.
« … hanté par vous. »
« Au fantôme le plus doué pour ululer dans les haubans. » ajouta Raoul en levant son verre.
Nous avons trinqué, une énième fois, à la santé de dame la mer qui, elle, ne buvait que de l’eau, certes salée, mais de l’eau.
« C’est pour ça qu’elle collectionne les crises d’hypertension. »
« Non. C’est ce satané mistral qui l’excite… En plus, il a la langue baladeuse… »
« Et râpeuse… Comme un petit veau prêt pour la tétée… »
Chacun a regagné ses pénates en titubant. Le seul qui n’avait pas bu a conduit. C’était celui qui avait amené sa canne à pêche. Je me suis dit qu’il était ivre avant de venir, et qu’à notre contact, paradoxalement, il avait dessaoulé puisqu’il fallait ramener le troupeau à bon port.
L’agent immobilier a appelé chez lui et sa femme est venue le chercher.
« Tu t’es mis dans un bel état. Heureusement que tous tes clients ne sont pas aussi… »
« Aussi quoi ? » demandai-je en bafouillant un peu.
« Aussi… reconnaissants… et charmants. »
Nous avons apprécié l’hommage. Elle s’est fait applaudir, d’après ses dires, pour la première fois de sa vie. On lui a proposé un verre pour la route qu’elle a refusé dans un grand sourire.
Raoul était tout honteux de ne pas l’avoir invitée, mais nous ne pouvions pas savoir que cet agent immobilier un peu déjanté avait trouvé roue à son châssis.
Nous avons débarrassé la table et sommes montés nous coucher, pour une sieste bien méritée. L’escalier m’a paru un col à grimper à vélo. Parvenus sur le palier, nous avons repris notre respiration avec peine.
J’étais coutumier de la sieste, mais la surprise a été totale quand je me suis réveillé, une heure plus tard. J’ai cru avoir dormi jusqu’au lendemain lorsque j’ai humé la bonne odeur du café qui planait dans la cage d’escalier. J’ai descendu les marches en faisant très attention à ne pas me rompre les os à la suite d’une glissade. Raoul remplissait deux tasses.
« Bien dormi, mon ami ? »
« Trop. J’ai fait un cauchemar. »
« Mon médecin traitant m’a conseillé de ne dormir qu’un quart d’heure après le repas de midi. Raison de plus lorsqu’il est copieux. Au-delà, ce sont des sables mouvants, et il me semble bien qu’ils t’ont gobé. »
Il me tendit de quoi me secouer un peu, comme pour une nouvelle journée.
« C’est du réchauffé, mais il est encore buvable. T’avais qu’à moins pioncer. T’as rêvé de quoi ? De la femme de l’agent immobilier ? Elle ne voulait pas alors que tu voulais bien ? »
« Non. Mais tu brûles. »
Il compta les secondes sur ses doigts.
« Je n’en ai que dix. C’est le temps qu’il me faut, d’habitude, pour répondre à tes devinettes. Allez zou, je donne ma langue au chat ! »
« De la chaudière. »
« Quoi ? Tu es aussi fada que lui. »
J’avais rouvert les yeux, à plusieurs reprises, au cours de cette nuit ensoleillée. J’entendais les goélands surfer sur l’azur. Je me rendormais aussitôt, insensible à la gueule de bois que mon sommeil sculptait au creux de l’après-midi. Et puis, il y a eu cet appel. Le jardin réclamait ma présence. Enfin, j’ai cru que c’était le jardin. Dans mon rêve, je descendais à poil sur la terrasse, et j’écoutais le monde me parler.
« Quelqu’un te réclame dans la cabane au fond du jardin. Tu n’as que quelques marches à descendre, et une trappe à soulever. Fais vite ! Elle est impatiente ! »
J’ai obéi à la voix tombée du ciel après m’être rhabillé d’un short suspendu à la corde à linge. Le tonnerre tambourinait à mes tempes. Je me suis dit que c’était ma gueule de bois qui bourgeonnait. Je me trompais. Je suis arrivé dans la cave et me suis senti rajeunir. J’étais un ado, peu avant son premier rendez-vous, qui comptait les secondes, espérant qu’elles ne devinssent point des minutes. Et je l’ai vue, rougie par le désir, ou par la rouille. Un bouton clignotait, comme un appel. J’ai répondu à cet appel, j’ai appuyé comme si j’allumais la télé, un soir de profond ennui.
« Encore ! »
« Voilà. »
« Encore ! Plus fort ! »
J’ai recommencé. Elle ahana puis se mit en route. Mais continua de réclamer une forte pression, malgré les soubresauts qui la secouaient.
« Plus vite ! Plus fort ! Il arrive ! »
« Qui ça ? »
« Ton rival ! L’agent immobilier ! Sa femme le suit, elle veut me tuer. Lui, c’est toi qu’il veut supprimer. Il m’aime ! Il ne sait pas comment m’allumer ! Toi non plus, apparemment. »
La trappe s’est soulevée et le soleil est entré.
« Tu as mal refermé. »
« Et pourquoi veux-tu que je referme ? Je suis en train de rêver, il ne peut pas me tuer. Quant à toi… toi, tu n’es qu’une vieille machine toute rouillée. Et je ne désire que les… »
J’ai senti une lame pénétrer ma chair, et riper sur une vertèbre, entre mes omoplates. J’ai hurlé ma douleur, ce qui ne me réveilla même pas. Il y eut un cri de femme, puis un autre… Qui ne sortait pas du même gosier. Elles étaient deux, maintenant, dans la cave, sous la cabane en bois. J’avais eu le temps de voir la chaudière se transformer…
Et je suis rentré au pays de la raison après avoir vu…
« Mais tu as vu quoi ? Je ne comprends rien. »
« La chaudière… une femme… une femme d’une beauté insolente. »
« Et tu appelles ça, un cauchemar ? Tu es un grand malade, mon ami. »
« Le bouton… »
« Quoi, le bouton ? »
« Tu crois que si, dans la réalité… »
« Tu veux appuyer sur le bouton de la chaudière pour qu’elle s’allume et nous fasse transpirer au cœur de l’été ? »
« Non, non. Juste vérifier si… »
« Si tu as bien rêvé ? »
Je me suis mis à tousser et le monde s’est éclairci.
« Heureusement que tu es là, mon Raoul, pour me ramener sur terre. Si, un jour, je naufrage, je te fais signe. Tu rames comme un galérien. »
*
Ce lundi-là, j’avais prévu de profiter de son absence pour me rendre dans le jardin. J’avais tellement peur qu’il ne lise, sur mon visage, l’envie de redessiner, dans la réalité, les contours ombrés du songe de la veille.
Je me suis assis sur la terrasse, dans un rayon de soleil. Fil suspendu à la tonnelle et au bout duquel ne tarderait guère à se balancer une araignée. Fil ou mèche sur le point d’être allumée. Elle viendrait me narguer, en repérages après avoir migré de ce grenier que nous n’avions pas encore visité et qui, lui aussi, devait receler d’insoupçonnables trésors. Peut-être une vieille armoire normande dont le trou de serrure ne demandait qu’à être…
La porte d’entrée a claqué – Raoul était parti, guilleret, en sifflotant – et je suis revenu dans le monde des calanques. Je me suis levé d’un bond et j’ai descendu les quelques marches couvertes de feuilles rousses annonçant l’automne. Une fois dans le jardin, j’ai filé en direction de la cabane en bois sans me soucier de faire du bruit en arpentant la terre infertile. De toute façon, je n’avais la main verte qu’après avoir enfilé des gants de la même couleur, pour faire la vaisselle, un jour sur deux.
Parvenu devant la chaudière, après avoir failli glisser dans l’escalier escamotable, j’ai trouvé le bouton de mon rêve. Je ne me suis posé aucune question, j’ai appuyé comme si j’allumais la télé – cette image m’amusa. Il était bloqué. J’ai utilisé un outil trouvé sur l’établi. Le manche était aussi inefficace que mon index.
« Tu vas voir, mon gars, elle va crier au viol. »
J’ai haussé les épaules, reniant ma propre pensée.
Impossible de mettre en marche cette machine, juste histoire de voir si…
Si elle fonctionnait.
« Si elle fonctionnait… oui, bien sûr. Tu te mens à toi-même. Tu as honte ? Personne ne le saura si tu ne t’en vantes pas, grand couillon ! »
J’ai déserté les lieux, bredouille, déçu tel un ado rentrant d’un rendez-vous manqué, et qui devra la fumer un jour prochain. Puisqu’il a toute la vie devant lui, n’est-ce pas ?
« Pas moi ! Pas moi ! »
Je venais de me tordre une cheville en escaladant la poignée d’échelons, et c’est le moment que choisit la chaudière pour se mettre en branle. J’ai cru entendre un ricanement.
Je devais y retourner. Il était hors de question que Raoul découvrît qu’en son absence…
« Quand le chat n’est pas là… »
J’y suis retourné. Le ricanement a, une nouvelle fois, retenti. Il provenait bien de l’infernale machine.
« Tu veux me faire tourner en bourrique, toi, je me trompe ? »
Je n’ai obtenu aucune réponse, elle s’était éteinte sans que j’aie à la toucher.
« Elle ne portera pas plainte… Elle a eu peur de ne pas être crue. Les flics n’aiment pas les femmes trop fardées. »
Et là, j’ai eu un hoquet.
La chaudière, l’autre fois… n’était-elle pas rouillée ? J’ai failli penser : « de la tête aux pieds ». Et elle était comme neuve. Ce détail m’avait échappé, troublé par les ricanements d’hyène. Il était revenu à la charge, comme pour me rallumer.
Raoul est rentré une heure plus tard, j’étais assis sur le canapé, soucieux.
« Toi, tus as la tête de quelqu’un qui a fait une grosse bêtise. »
« On dirait ma mère. Non, non. C’est juste que je suis allé dans le jardin et… »
« Et ? »
« La terre me paraît infertile. »
*
Cette nuit-là, il me fut impossible de fermer l’œil. Les derniers soubresauts de l’été. Une chaleur d’après-midi de septembre… au clair de lune. J’ai descendu l’escalier sans faire de bruit, hormis les craquements naturels de mes vieux métatarses. Sur la terrasse, quelque chose a attiré mon attention. Le ciel était couvert, je ne voyais pas les étoiles. Des murmures, au fond du jardin. La sensation de les deviner plus que de les entendre. Un cambrioleur demandant à son comparse de mastiquer son chewing-gum en silence et se faisant plus remarquer que le ruminant.
Un appel. Quelqu’un m’appelait en s’efforçant de ne réveiller ni les voisins, ni Raoul.
Mais quelle importance de les réveiller ? Au contraire…
« Tu es en train de rêver, laisse-toi couler ! C’est ta rivière, tu en as creusé le lit, baigne-toi dedans et danse au rythme des clapotis ! »
Je me suis ébroué comme si je chassais un moustique. Mes pas m’ont guidé, tel un GPS, vers la cabane en bois dont j’ai ouvert la porte qui, miraculeusement, n’a pas grincé. Je me suis dit que c’était comme dans les films, qu’il me fallait abuser de cette erreur au montage.
Les murmures prenaient leur source dans la cave. Je me suis mis à quatre pattes et j’ai collé mon oreille à la trappe. Retrouvant ce reflexe de mon enfance dont j’avais eu le plus grand mal à me débarrasser.
J’ai immédiatement reconnu la voix de l’agent immobilier. Il parlait à la chaudière. Il avait dû utiliser le double des clefs pour pénétrer dans le jardin. Il eût été une erreur d’entrer par la porte – le heurtoir à tête de mérou veillait, gueule grande ouverte.
« Allez, depuis le temps que j’attends ce moment, raconte-moi une histoire. Je ne dors plus à cause de toi. Tu m’en veux parce que je t’ai imposée ce type qui t’a plagiée ? Je ne pouvais pas me douter que… »
« Que c’était un piètre écrivain ? »
Cette voix. Une voix de femme. J’en ai eu des frissons sur tout le corps. La chaudière était-elle capable de se transformer en représentante du beau sexe si l’on appuyait sur le bouton en accompagnant son geste d’un… d’une incantation ?
Sésame, ouvre-toi !
J’étais en plein délire. Celui d’un autre empiétait sur mon esprit – territoire invisible mais présent au point de devenir encombrant – dans le but de me voler l’énigme que je m’apprêtais à résoudre.
Les légendes ont-elles un fond de vérité, ou naissent-elles de la folie des hommes ?
J’ai soulevé la trappe en un éclair et j’ai descendu les marches de la cave, en les survolant après avoir recouvré mes vingt ans fantasmés.
Là, j’ai surpris l’agent immobilier, nu, qui s’adressait à cette vieille machine toute rouillée. Il était en érection, ce con.
Je me suis demandé s’il fallait porter plainte pour exhibitionnisme ou pour vol avec effraction.
Ne s’était-il pas introduit dans mon esprit, en m’allumant avec son histoire de conteuse ?
Cette nuit-là, je me suis demandé qui était le plus fou des deux. Je l’ai sommé de s’en aller, lui promettant de tout oublier. Il a obéi, gamin pris la main dans le sac. D’une ruade, j’ai refermé la porte du jardin derrière lui, tandis qu’il courait à la vitesse d’un cheval au galop.
Je suis allé me coucher, comme si de rien n’était, et je me suis immédiatement rendormi.
J’ai rêvé que la chaudière m’ordonnait de lui faire un strip-tease si je voulais qu’elle s’allume quand je la solliciterai, au mois de novembre, ou peut-être avant.
J’ai dormi comme un bébé jusqu’à midi, obligeant Raoul à retarder l’heure de l’apéro.
A la bonne vôtre.