La femme au parapluie vert

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  Gamin, j'étais fasciné par le parapluie de maman. Il était rouge sang. C'est papa qui avait ajouté ce vilain mot lorsqu'il m'avait appris le nom des couleurs. Il était artiste peintre. Il m'arrivait de l'admirer en train de manier le pinceau tel un maestro dirigeant un orchestre. Mon regard le gênait parfois, selon son humeur, et il me demandait gentiment de rejoindre maman, dans la cuisine, qui nous mitonnait une soupe avec les légumes du potager.

  L'atelier de mon père était plein d'odeurs indéfinissables. Elles me faisaient grimacer. Je m'étais vu, une fois, dans le miroir accroché au mur. Il disait que c'était pour voir l'œuvre « avec le cœur à droite ». Il était bizarre, mais c'était mon père, et je ne l'aurais changé pour rien au monde. J'étais si fier de lui. Je l'avouais à maman qui me répondait dans un grand sourire.

  « C'est le monde à l'envers. »

  Je ne comprenais pas, mais bon, quand je lui réclamais la traduction en langage « gamin », en confirmant, elle me prouvait qu'elle n'était point jalouse.

  Je m'étais juré de ne plus revenir embêter papa, mais je simulais souvent l'amnésie. Lorsque la porte était fermée, pour ne pas déranger le maître des couleurs, je regardais par le trou de la serrure. Si maman me surprenait, je lui faisais promettre de ne rien lui répéter. Elle feignait de ne pas m'avoir vu, se contentant de hausser les épaules. Il ne sifflotait jamais, ni ne chantonnait. Le silence m'effrayait, mais les frissons n'étaient pas désagréables lorsqu'ils couraient sur ma peau, fourmis fuyant la crue d'un ruisseau.

  J'avais quatre ans, il me tardait d'aller à l'école. J'en avais marre de tout voir en noir et blanc. Il faut dire que je suis né à l'époque où les télés ne connaissaient pas l'arc-en-ciel.

 

  Si je me souviens de tant de détails de mon enfance, radeau où je m'agrippais, naufragé de la vie, ce n'est pas de la nostalgie, non, c'est parce que je souffre d'hypermnésie. J'ai de la mémoire à revendre, et elle est gratuite. C'est une maladie. Reproche-t-on trop de fidélité à son chien ? La vie est injuste.

  Mon cerveau remonte le temps comme un tire-fesses. Au contact des souvenirs revisités, il se déleste de quelques fausses notes, avant de revenir jouer la comédie sur l'écran de mon cinéma.

  J'avais douze ans quand papa a peint La femme au parapluie vert.

 

*

 

  « Je la connais, cette femme ? »

  « Tu es jalouse ? »

  « Elle est si belle. »

  « Comment le sais-tu ? Elle est de dos. »

  « J'ai l'impression de l'avoir déjà vue quelque part. »

  « C'est peut-être toi. »

  « Je ne suis pas si grande et mince. »

  « Ce n'est qu'une toile. »

  « Et elle est très réussie, mon chéri. »

  « Elle plaît à Franck. »

  « La femme ou la toile ? »

 

  Mes parents savaient que j'écoutais aux portes, et ils en tenaient compte. En rajoutaient. Ils disaient souvent du bien de moi. Surtout depuis que j'étais entré au collège, les doigts dans le nez, deux ans plus tôt.

  J'ai attendu d'être majeur pour commencer ma collection de parapluies. Maman n'en avait pas cru ses oreilles avant d'avoir du mal à en croire ses yeux. Mes économies avaient du plomb dans l'aile. Je me privais des folies que l'on fait à mon âge, avec l'argent de poche. Papa me reprochait d'abuser de la plage et maman craignait qu'il ne me prît l'envie d'ouvrir un pépin dans la maison. Elle n'était pas superstitieuse, mais bon, dans le doute...

  « Papa, les ombrelles ne m'intéressent pas. Tu n'en as jamais peint. Et puis, c'est de moins en moins à la mode. Quant à toi, maman, tu ne risques rien. Il ne pleut pas dans la maison, que je sache. »

  Mon père avait beau sourire, je le devinais s'accusant, en silence, d'être responsable de mon addiction.

  Sa toile, La femme au parapluie vert, avait fait un tabac. Hélas, sa vue déclinait, à l'instar de Claude Monet, son idole, à cause d'une cataracte, et il avait dû renoncer à la peinture.

  Il était devenu susceptible, nerveux, maman s'accrochait aux branches, et j'ai trouvé un job pour lequel il m'a fallu quitter la maison, en déserteur, histoire de me rapprocher de la librairie, mon lieu de travail, dans une ville voisine.

  Le studio, de plain-pied, me permettait de regarder passer les gens, quand j'avais un moment. J'avais peu de souvenirs, mais c'était l'occasion de rameuter ceux qui m'étaient chers, et La femme au parapluie vert menait la danse. Elle se glissait dans le paysage, mais je savais pertinemment que c'était un mirage.

  Je n'allais tout de même pas, le week-end, m'installer devant la fenêtre, et chercher, dans la foule, la femme qui, par son allure, ressemblerait à la créature, si ? C'est mon père qui l'avait créée, et il ne travaillait jamais avec des modèles.

  Je me demandais sans cesse, sans obtenir de réponse, si c'était son allure générale qui me captivait, m'hypnotisait, ou le parapluie. Je me suis félicité d'avoir dit non à papa qui voulait m'envoyer une photo de son œuvre. J'aurais été encore plus obsédé, au point de sortir le cliché de ma poche toutes les deux minutes, pour l'embrasser en public.

  J'ai abandonné ma collection à cause de l'exigüité du studio. Mes parents m'avaient proposé de se transformer en gardiens de ma folie, mais j'avais refusé.

  « Ils prennent trop de place, même chez vous. Je vais m'en débarrasser. Les revendre à l'occasion d'un vide-greniers. Un marchand de pépins usagés, c'est une première. Je vais même interpeller les journalistes, vous verrez. Maman, ton fils va devenir célèbre grâce à papa. »

  Il avait bougonné en haussant les épaules et maman y était allée de sa petite larme. Elle avait l'émotion à fleur de peau. Je l'avais connue moins sensible. Le barrage se fissurait sous la poussée des flots.

 

  Chaque matin, avant de partir travailler, si j'entendais la pluie tomber, je tirais le rideau et j'attendais que passe... qui vous savez. J'aimais bien quand il bruinait, il y avait toujours quelqu'un pour se jeter à l'eau. Une fois, il y a eu un parapluie vert de sortie, mais c'est un mec qui le tenait, et il était petit et gros.

  Ce soir-là, je me suis couché avec la tête pleine d'images.

  La nuit lui avait succédé de façon fantasmatique. J'avais rêvé de la femme au parapluie vert. Ce fut comme si j'admirais la toile de papa et y découvrais un détail que j'avais oublié. Le neurologue m'avait pourtant dit que seul un miracle pouvait me faire oublier quelque chose.

  Cette ombre, là, au pied de l'arbre... N'était-ce pas celle d'un homme en train d'épier la créature qui marchait, en silence, au milieu de la rue, sans avoir peur qu'un véhicule ne surgisse du néant pour... pour déchirer la toile.

  Dans le rêve, le type, c'était moi. Je fumais une cigarette; le dos appuyé au tronc d'un platane qui avait perdu ses feuilles, et admirant les étoiles une dernière fois, tel un homme sur le point de dire adieu à la vie. Le chant en pointillés d'un métronome me fit sursauter : des talons aiguilles picorant la chaussée.

  J'ai regardé passer cette femme comme si elle était seule au monde, ou survolée par son créateur, prêt à écarter, d'un nerveux coup de pinceau, tout danger monté sur quatre roues.

  Il ne pleuvait pas et elle maniait un parapluie. Il était vert, tout le reste gris, sauf les ombres qui étaient blanches.

  Allait-elle danser sous cette pluie imaginaire ?

  L'écorce de l'arbre pénétra ma chair et je poussai un petit cri qui attira l'attention de la belle inconnue. Ses longs cheveux roux virevoltèrent dans le halo d'un réverbère. Elle me fixa et me menaça de son parapluie fermé. Elle sembla évoquer un dieu ; de son bras libre, elle fit un signe à quelqu'un là-haut, perché dans les étoiles.

  Une main descendit du ciel, elle tenait un pinceau et me transforma en ombre blanche. La sensation d'être léchouillé par un chien géant trop affectueux.

  Je me suis réveillé en sueur, avant de me lever et de me précipiter dans la salle de bains pour prendre une bonne douche. N'était-ce pas plutôt de la bave qui enduisait mon corps ? C'est sous la pluie du pommeau que j'ai pensé à une filouterie. Et si je payais un type pour cambrioler l'atelier de mon père – qui servait désormais de dépôt pour mes parapluies – pour me ramener la toile, ici ? 

  Je délirais. Je venais de déserter un cauchemar pour me plonger dans un fantasme de fils indigne.

 

*

 

  Deux événements ont bouleversé ma vie de jeune adulte.

  La réception, à la librairie, d'un lot de nouveautés. Parmi les livres sentant bon le papier fraîchement sorti des presses, il y avait un roman écrit par un auteur dont j'ignorais l'existence. Mais, comme il avait le même prénom que moi, Franck, je m'y suis intéressé. Le titre avait également titillé ma curiosité parce qu'il était question d'un parapluie magique. J'avais passé une grande partie de la nuit à en lire un exemplaire, en prenant des gants, au sens propre, avant de le rapporter, comme neuf, à la librairie.

  J'avais été bluffé par l'histoire, celle d'un homme épousant une femme phobique des parapluies et qui prend du plaisir à sortir, nue, sous la pluie. Un soir d'orage, elle est renversée par une voiture, et l'histoire prend un nouveau virage, sans le moindre crissement de freins, avec la hantise d'un fantôme qui se promène, après minuit, un parapluie à la main, dans les couloirs de la grande maison, en front de mer, que le narrateur occupe, en été. A la fin, l'homme avoue que c'est lui qui a roulé sur sa femme, pour la sauver de la folie qui la guettait. Son père ayant connu le même sort à la suite du décès en couches de son épouse.

  Dans la foulée, j'ai rencontré une fille qui attendait le bus à l'abri d'une vieille cabine téléphonique. Je m'étais proposé pour la conduire où elle voulait, même au bout du monde. Elle tenait un parapluie fermé à la main, comme une canne.

  « Vous ne l'ouvrez pas ? »

  « Non, je vous attendais. »

  « Vous êtes voyante ? »

  « Non, mais depuis tout à l'heure, je vous vois venir. »

  « Je ne comprends pas. »

  « Ça fait trois fois que vous passez. Que vous faites le tour du pâté de maisons. »

  « Oui, j'avoue tout. Je suis découvert. Je voulais vérifier... »

  « Vérifier quoi ? »

  « Si votre parapluie était vert. »

  « Pardon ? »

  J'avais éludé.

  « Je vous répète ma question : pourquoi vous ne l'ouvrez pas ? »

  « Parce qu'il est cassé. Je l'ai pris pour la forme, je pensais qu'il ne pleuvrait pas. J'attends un taxi. »

  « Je suis là. Je dois être un peu voyant, moi aussi. »

  Elle était montée à bord et je lui avais raconté l'histoire de la femme au parapluie vert.

  « Vous voyez bien que le mien est bleu. »

  Et nous avions éclaté de rire.

  Nous nous sommes revus. Souvent. Pas assez, au début. J'ai eu une brutale envie de lui montrer le tableau de mon père. A qui j'ai demandé de m'envoyer une photo – il en avait gardé une dizaine qu'il distribuait, à l'occasion, tels des flyers. L'œuvre originale avait été achetée par un prince qatari.

  « T'es riche, papa. T'as d'autres commandes ? »

  J'ai réalisé qu'il ne pouvait plus peindre. Dans les bras de Miranda, j'avais tout oublié... sauf la toile.

  « Et pourquoi tu ne viens pas manger à la maison, avec ta fiancée ? »

  « Ce n'est pas ma fiancée, papa. Et je ne veux pas faire de fausse joie à maman. On ne sait pas de quoi demain sera fait. »

  « Comme tu veux, fiston. Je t'envoie la photo. Sinon, tu viens quand, seul ? »

  « Je suis très occupé. La librairie me prend beaucoup de temps. »

  « Et il y a cette jeune femme... »

  « Oui, bien sûr. Allez, je te téléphonerai... »

  Ces appels me pesaient de plus en plus. Je n'avais pas peur de vieillir, non, c'était autre chose, bien plus lourd à porter. L'absence, ce n'est pas du vide, au contraire. Je me surprenais parfois à songer que c'était à moi de partir le premier. Contre nature. La vie d'avant me manquait tellement.

 

  J'avais invité Miranda pour le premier anniversaire de notre rencontre. Il pleuvait. Je lui avais cuisiné un couscous qui m'avait pris le chou dès l'aube. J'avais bu mon café avec cette odeur épicée... qui avait dû déborder jusque dans la rue.

  Il me tardait d'acheter une maison. Me rapprocher de celle de mon enfance ? Mes parents en seraient ravis, mais ma vie privée risquait d'en prendre un coup. Il était grand temps que je devienne plus ambitieux. Le boulot de la librairie me convenait pourtant, bien que rémunéré avec des pincettes. Chaque fois qu'un parapluie ornait une première de couverture...

  Mon patron avait remarqué mon petit manège et m'avait posé des questions.

  « Tu aimes à ce point la pluie, Franck ? »

  « Pas la pluie, monsieur. J'ai collectionné des parapluies lorsque j'étais ado. »

  Il m'avait regardé comme si je venais de shooter dans la tête de gondole.

  « Moi, c'étaient des figures de proue. »

  « C'est vrai ? »

  « Non. Les bateaux ont coulé. »

  Il avait apprécié que je partage son fou rire.

 

  J'ai regretté qu'il n'y eût point de cheminée où allumer un bon feu. Le romantisme me caressait parfois, du bout des doigts. Il lui arrivait de me griffer.

  « Elle est vraiment troublante, cette femme, sur le tableau de ton père. Elle ressemble à ma mère. Elle était rousse et s'habillait toujours en vert. »

  « Ce n'est qu'une coïncidence. »

  « Oui, forcément. »

  « Je n'aurais jamais cru que quelqu'un soit capable de collectionner des parapluies. Déjà que, pour moi, des timbres ou des couvercles de boîtes de camembert... »

  « Tu ne collectionnes rien ? Même pas les hommes ? »

  Elle avait simulé de me donner un coup de serviette. Je m'étais levé pour l'embrasser, et c'est là que j'avais vu le visage qui nous observait, par la fenêtre. Le visage d'une femme rousse. J'ai croisé ce regard qui me fixait, maintenant, et j'ai frémi. J'ai reculé de deux pas et je me suis cogné à la table, ébranlant Miranda qui portait un verre de vin à sa bouche. La nappe blanche fut maculée de quelques taches de sang de la vigne. Je me suis ressaisi et...

  La femme me menaçait en brandissant un parapluie. Il était vert.

  « Tu as vu le Diable ? » dit Miranda.

  Je ne lui ai pas répondu, je me suis précipité dehors. La porte avait résisté avant de se laisser aller, vaincue.

  Il n'y avait personne sur le trottoir où les gouttières vidangeaient les toits. Des réverbères se miraient dans les flaques d'eau, tessons de bouteille tombées des nues. Sans la voir, je devinai que la pleine lune tentait de se forer un passage au sein du troupeau de pachydermes volants pour illuminer la rue digne d'un roman gothique.

  Je me tournai vers Miranda qui était livide.

  « Tu as peur ? »

  « Ton regard. On dirait vraiment que tu as vu le Diable. »

  « Cette femme... »

  « Quelle femme ? Il n'y avait personne dehors. »

  « Comment ça ? Elle a même frappé à la vitre avec son parapluie. Et il était vert. »

  « Tu aurais dû le prendre de force pour compléter ta collection. »

  Elle redevint sérieuse.

  « Tu crois que c'est le moment d'avoir des visions ? Allez, viens t'asseoir ! Si c'est une blague, elle n'est pas drôle ! »

  J'ignore pourquoi je me suis fâché tout rouge. Je lui ai montré la porte en l'insultant. Il restait un peu de vin dans son verre. Elle l'a vidé en visant les yeux.

  « Et ne t'avise pas de m'appeler pour t'excuser, sale connard ! »

  Je la croyais incapable d'être vulgaire. J'étais très déçu.

  Je me suis vautré sur le canapé et j'ai repensé à cette femme qui me mettait en garde contre l'autre, là, assise à ma table, et qui semblait si heureuse de boire du vin. Etait-elle jalouse ?

  Je me suis endormi d'un sommeil dépeuplé. Pas bon signe quand les rêves désertent la pensée.

 

*

 

  Les nuits suivantes furent plus douloureuses. Le matin, j'arrivais à la librairie, de profonds cernes sous les yeux, et j'avais droit aux vannes lourdingues de mon patron.

  « Tu verras. Quand tu seras marié, ça ira mieux. Les épouses sont moins chaudes que les amantes. »

  « Elles ne peuvent pas être les deux ? »

  « A condition qu'elles n'aient pas d'enfant, oui. Quand tu seras père, tu comprendras. »

  Je me retenais de l'envoyer paître. L'herbe n'était pas plus verte ailleurs. Pas pour le moment.

  J'ai vu l'ombre, sur le mur de ma chambre, dix jours après avoir largué Miranda, toujours muette. Je n'avais même pas songé à la recontacter. J'étais trop fier. De son côté, elle ne l'était pas moins.

  Elle avait surgi de derrière l'armoire. Elle évoquait Mary Poppins, avec le parapluie dans le prolongement de son bras. Il arrivait, à ce dernier, de s'allonger tel un tentacule. Comme pour me protéger, sur le lit, de la pluie suintant du plafond. La première fois, j'ai cru rêver, mais j'ai hurlé quand je me suis mordu la main, histoire de vérifier.

  Le studio était hanté par le fantôme de la femme au parapluie vert. Je ne pouvais bien évidemment pas contrôler la couleur du pépin. Si je n'avais jamais vu la toile de mon père, j'aurais pensé qu'une femme s'était suicidée entre ces quatre murs. Une femme qui collectionnait les parapluies ? Ou une adoratrice de Mary Poppins ?

  Fantômette m'est devenue familière. Elle se montrait même dans la journée, quand le soleil brillait sur la ville. Je fermais même les volets pour lui être agréable. Je m'attendais, à tout moment, à ce qu'elle me parlât.

  Le téléphone a sonné, ce jour-là, et elle s'est précipitée sous le lit, à la manière d'un amant fuyant l'intrusion du mari. Elle en est ressortie rassérénée parce que je n’avais pas répondu à cet appel. Sans doute mon père qui s'inquiétait. Ou Miranda.

  Non, pas Miranda. L'ombre lisait-elle dans mes pensées ?

  Elle a boudé toute la soirée.

  Cette nuit-là, j'ai fait une grosse bêtise. J'ai hurlé « Miranda ! » alors que je rêvais qu'elle se tranchait les veines dans sa baignoire fumante et parfumée. L'ombre s'est mise en colère et elle est partie en claquant la porte. J'ignorais qu'elle veillait sur mon sommeil. Qu'elle n'avait point besoin de lumière pour... exister.

  Je n'allais pas dormir, le lustre allumé comme un soleil en pleine nuit, si ?

 

  Dimanche matin. La pluie s'est remise à tomber et je me suis installé devant la fenêtre, dans l'attente d'une passante évoquant, de près ou de loin, la femme au parapluie vert. J'étais prêt à faire l'impasse sur la couleur.

  Quelqu'un a toqué à ma porte. Pressé de savoir qui, je suis allé ouvrir en trois enjambées de géant. Il n'y avait personne, mais lorsque j'ai refermé, il y avait quelqu'un dans le studio, et la fenêtre était ouverte.

  « Tu vas me hanter encore longtemps ? Tu vois bien que ça ne me stresse pas. Que je suis, au contraire, ravi que tu sois là, à me tenir compagnie. »

  Ce n'était pas l'ombre, c'était une femme de chair et de sang, et qui pointait le parapluie devenu canne-épée en direction de mon ventre. J'ai tout de suite remarqué que ce n'était pas la femme du tableau de mon père, PUISQUE C'ETAIT MIRANDA !

  La lame a pénétré ma chair juste au-dessous du nombril. La sensation de partir dans un autre monde, un monde d'où je ne reviendrais que si quelqu'un passait devant la fenêtre ouverte et avait le réflexe d'appeler les pompiers et la police. J'ai prié, tandis que mes yeux se fermaient, pour que les pompiers ne répondent pas. Allez savoir pourquoi !

 

  Le psy a déclaré que j'avais tenté de me faire hara-kiri avec un couteau de cuisine. Propos confirmé par une femme aux longs cheveux roux qui passait, par hasard, devant la fenêtre, ouverte, de mon studio.

  « Et je parie qu'elle tenait un parapluie vert à la main. »

  « Vous avez eu le temps de la voir, alors. »

  « Faut croire. Je suis coriace face à la mort. »

  « Raison de plus pour ne pas recommencer. »

  « Tout dépendra de la météo. »

  Et j'avais éclaté d'un rire qui glaça le sang du psy. C’était comme si je slalomais entre des caillots, à la barre d’un microscopique bateau, au gré de ses artères. Le plus dur avait été de passer de la seringue à cette montagne de viande.

  Je n'étais pas guéri.


Publié le 16/03/2026 / 1 lecture
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