La femme du huitième

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  Je dormais mal à cause de la femme du huitième.

  Rien à voir avec l’insomnie qui me minait, bien avant de déménager dans cet immeuble du centre-ville.

 

  Je me rappelle la réaction de mon père lorsque je lui avais fait part de mon problème.

  « C’est un juste retour des choses, fils. Tu écris des romans d’épouvante destinés à empêcher le lecteur de dormir, il est normal de recevoir en pleine poire le boomerang que tu as lancé. »

  « Mais, papa, je dormais mal avant d’être édité… »

  « En es-tu bien sûr ? »

 

*

 

  C’est un miracle si j’ai trouvé un petit studio au septième étage d’un immeuble culminant à neuf. Son ombre menaçait les voitures à l’arrêt sur le boulevard. La plupart des automobilistes ne respectaient pas le feu rouge, devant l’entrée, de peur d’être écrasés.

  Je plaignais ceux qui habitaient sous le toit, à cause de la chaleur, en plein été. Mais également de l’ascenseur, souvent en panne. En plus du prix abordable des apparts, il était aisé de comprendre pourquoi cet étage n’était squatté que par des jeunes.

  Je venais de me faire virer de mon boulot parce que je m’étais endormi dans les rayons de la librairie où je bossais depuis six mois. Je passais mes nuits à écrire et le sommeil me rattrapait dans la journée. Mon patron m’avait engueulé parce que je pouvais faire des micro-siestes après le repas de midi, mais la fatigue n’a pas d’heure pour se manifester.

  J’écrivais des romans de gare, mais je me savais capable d’aller plus loin, de pondre de plus beaux œufs, et qui donneraient naissance à des bébés cygnes au lieu des canetons habituels. Je m’étais juré, une fois édité, de changer de style, de m’aventurer sur les traces d’Edgar Allan Poe, mon auteur de chevet. J’avais juste besoin d’encouragement. J’avais mis le pied à l’étrier sans avoir posé mes fesses sur la selle du cheval. J’avais envie de faire peur aux gens. J’étais lassé, lassé de les faire fantasmer avec les improbables rencontres dont les rêves sont friands. Marre de l’eau de rose et des bains de guimauve.

 

  Mon père m’avait mis en garde contre le métier d’écrivain.

  « Il y a des suicides chez les auteurs qui ne parviennent pas à être édités, et des dépressions chez ceux qui réussissent. »

  Il ne m’avait point laissé réagir, anticipant sur une éventuelle réplique.

  « Rares sont ceux qui vivent de leur plume. La plupart sont obligés d’entrer dans un moule. Les éditeurs sont frileux et ne publient que les coups sûrs. Les romans de gare font un carton dans toutes les tranches d’âge. »

  « Mais, papa, comment tu sais tout ça ? Tu as été éditeur ? »

  « Pas du tout, fils. Mais j’ai écrit un bouquin que j’ai envoyé à plusieurs éditeurs, quand j’avais ton âge, et je n’ai reçu que des avis négatifs. Il y en a même un qui m’a conseillé de me contenter d’écrire des cartes de vœux. »

  Je me retins de sourire. Il en profita pour rajouter une couche.

  « J’ai un ami qui a abandonné le métier d’éditeur parce que ce n’était plus possible. Trop de pression de tous les côtés. Son associé lui reprochait de lire tous les tapuscrits qu’il recevait. Même sa secrétaire l’accusait de perdre son temps. »

  « Et, maintenant, il vend des cartes de vœux ? »

  « Très drôle ! Non, il est libraire. Si, un jour, tu cherches du boulot, je peux lui en toucher deux mots. »

  L’expérience n’avait guère été concluante, mais papa ne m’en avait point voulu, et il avait conservé son ami.

 

  J’avais été contacté par un éditeur sur Internet. Survolant mon blog, il avait remarqué les nouvelles que je postais malgré mon aversion pour les « modernités » qui agressaient la vue. La lumière bleue m’éblouissait au mauvais sens du terme.

  Des bouteilles jetées à la mer. Des histoires à l’eau de rose pour attirer la « clientèle ».

  « J’aime bien votre style. Si vous êtes capable d’écrire un roman, je le publie en version papier. »

  J’ai cru à un mythomane, mais je me suis laissé tenter. Il débordait de passion et de sincérité. Il se faisait appeler « le rabatteur ». Je m’étais mis au travail, jour et nuit, et mon bouquin est entré dans les librairies, un an plus tard. Encouragé par ma réussite, ma véritable nature m’a entraîné ailleurs, et j’ai changé de style.

  J’ai cherché et trouvé du taf tout en contactant des éditeurs afin de leur proposer mon premier roman d’épouvante. Je buvais beaucoup de café sur mon lieu de travail pour être d’attaque la nuit. J’ai fait un ulcère, et je me rendais à la librairie, chaque matin, avec des cernes charbonneux sous les yeux. Je faisais peur aux clients. Mon patron me regardait bizarrement, sans mot dire.

  Et vous connaissez la suite. Viré. Plus les moyens de payer le loyer de mon appartement en front de mer, la quête d’un nouvel emploi.

 

*

 

  Dans mon petit studio d’une dizaine de mètres carrés, je passais mes nuits à écouter la voisine du dessus jouer du piano avec ses pieds. Je savais que c’était une femme à cause des talons aiguilles. Moi qui avais décidé d’abandonner ma machine à écrire, remplacée par un stylo bille, pour ne pas déranger les voisins – je détestais la froideur des écrans d’ordinateurs.

  Elle ne m’empêchait pas de dormir, non, elle m’empêchait d’écrire enrobé de silence, ou de ronflements que je pouvais tolérer, et dont certains m’inspiraient des scènes peuplées de monstres.

  J’avais du mal à comprendre le pourquoi des piétinements. Au gré des étages, il se murmurait des trucs pas très clairs au sujet de cette personne. J’aurais dû m’en douter, mais une prostituée ne marche pas sur sa moquette pour attendre le client.

  J’étais un peu claustrophobe et, quand le concierge m’avait appris que l’ascenseur tombait souvent en panne, j’avais pris le parti de muscler mes mollets. Je boycottai donc cet étrange yo-yo. C’était aussi l’occasion, depuis que je ne travaillais plus, de faire régulièrement du sport.

  Dans l’escalier, quand la cabine faisait la gueule, bloquée entre deux étages, je croisais des locataires qui discutaient de tout et de rien, du boulot, de la météo, de la femme du huitième.

  « Elle m’a encore réveillé à deux heures du matin. Ses pas me rappellent la machine à coudre de ma grand-mère. »

  « Et les murs de l’immeuble sont de très bons transmetteurs. J’habite au quatrième étage et j’entends tout comme si c’était au cinquième. »

  « Il faut se plaindre au concierge. »

  « Le concierge ? Je suis sûr que c’est son meilleur client. »

  Je me contentais de leur dire bonjour. Mais mes oreilles traînaient, et il y avait de l’écho dans l’escalier. Ils n’évoquaient jamais le physique de la « pianiste ». Ce surnom lui allait comme un gant.

  Une femme d’âge mûr, une fois, avait évoqué sa dégaine de… fille facile. Aussitôt rabrouée par une étudiante.

  « Si vous croyez que c’est un cadeau du ciel de vivre de son corps. »

  « Vous avez déjà essayé ? »

  « Non, mais je n’aimerais pas être à sa place. »

  « Ce n’est pas une raison pour faire les cent pas en talons aiguilles, dans son appartement, après minuit. »

  « Justement, son appartement, il paraît que c’est le plus grand de l’immeuble. » avait lancé un type au tour de taille de sumo et qui respirait avec peine dans l’ascension.

  « Je suis sûr que tu le connais bien, son appartement, pas vrai, mon Raoul ? »

  Des rites tonitruants avaient ébranlé les murs tandis que je parvenais dans le hall d’entrée. Cet immeuble fonctionnait comme une grotte. Il n’y avait heureusement pas de chauves-souris suspendues au plafond. Mais il arrivait qu’un moineau y batte de l’aile.

 

*

 

  La nuit, j’avais renoncé à allumer la radio, toujours pour ne pas embêter les voisins.

  Je venais d’achever La fille du zombie, un roman d’épouvante imbibé d’eau de rose. J’avais franchi un palier sans trop risquer de me péter les adducteurs.

  Ce jour-là, la photocopieuse avait chauffé toute la soirée. J’avais prévu d’envoyer le manuscrit à trois éditeurs spécialisés dans ce genre de littérature.

  Vers minuit, j’avais levé les yeux au ciel, m’attendant à ce que le plafond se fissure sous les pas de la femme du huitième. Je me surpris à la souhaiter vêtue d’une minijupe. Je serais aux premières loges pour reluquer sa…

  L’euphorie me rajeunissait. Je m’étais servi un verre de Whisky dans un grand sourire.

 

  Je n’osais même pas inviter une petite amie. Avec la chance que j’avais, elle serait restée bloquée dans l’ascenseur, ou…

  « C’est quoi, ce bruit ? Je ne peux faire l’amour que dans une ambiance feutrée et sans le moindre bruit extérieur. Et puis, si je jouis, je ne veux pas être entendue. Les murs sont poreux, chez toi… »

  « Si tu préfères, la prochaine fois, on ira chez toi. »

  « Non, non. Je crois qu’on va en rester là. »

 

  A force de descendre pour le courrier, puis de remonter, le poids de la déception sur les épaules, mes mollets avaient gonflé. C’était plus efficace que le vélo.

  Le stress me gagnait chaque matin au moment d’ouvrir la boîte aux lettres. Six mois avaient passé depuis mes envois. J’avais commencé un nouveau roman, celui-ci carrément d’épouvante.

  J’avais remarqué, depuis quelques nuits, que les pas de la voisine du dessus se faisaient plus nerveux, plus précipités. C’était comme si elle courait après une souris, s’arrêtait, avant de repartir de plus belle. Le staccato de ses talons aiguilles remplaçait avantageusement le clavier d’une machine à écrire.

  J’avais invité un ami mélomane à dormir une nuit, une seule, pour le dépanner. Je l’avais averti du concert nocturne. Il l’avait écouté, les yeux grands ouverts et battant la mesure.

  « On dirait du Bach. Sonate pour talons aiguilles. »

  Il avait gloussé tandis que son regard était devenu halluciné. Le matin, avant de partir, il m’avait demandé de l’enregistrer. Et il avait rigolé parce que je l’avais pris au sérieux.

 

  C’est ce jour-là que j’ai reçu la réponse d’un éditeur. Plutôt une éditrice. Elle était intéressée par mon style novateur. Il y avait quelques digressions, des coquilles, mais tout lui paraissait dans les clous. Elle avait une façon de s’exprimer qui me parut très cool. Rien de stéréotypé. Elle me donnait rendez-vous pour signer le contrat. La date me convenait. Forcément.

  La voisine du dessus semblait m’avoir porté chance car, cette nuit-là, j’ai rêvé d’elle.

  Elle se tenait debout, derrière moi, vêtue d’une minijupe verte, et ses longs cheveux roux dégoulinaient sur mes épaules. Elle me dictait la version définitive de mon roman, après qu’elle avait passé l’après-midi à le corriger. Mes doigts couraient sur le clavier, imitant ses pieds sur la moquette de son appartement.

  Elle avait refusé d’utiliser un Stabilo. Elle avait dit que c’était moins sexy qu’avec la voix. Son timbre était chaud, hypnotique.

  Je m’étais réveillé en sursaut quand l’écran de mon ordinateur avait brusquement implosé. Les cheveux roux de la femme du huitième étaient devenus bleus.

  J’avais un goût amer dans la bouche, comme si j’avais roulé une pelle à un zombie.

 

*

 

  J’ignore encore pourquoi, ce jour-là, j’ai pris l’ascenseur. J’étais pressé, mais de là à chercher à gagner une minute, peut-être moins…

  L’euphorie avait guidé mes pas. Mais la boussole était déréglée. Je n’ai rien vu venir parce que j’étais aveuglé par l’excitation. Un ami m’avait dit que, d’ordinaire, les contrats se signaient autrement. Un jour, la boîte aux lettres contient une grande enveloppe, et il est dedans, prêt à être griffé par l’auteur. Après, la machine se met en branle. Il doit conduire la locomotive pour la parade devant un aréopage de voyageurs.

  J’avais passé une nuit relativement bonne. J’avais dormi deux heures et des poussières. Le plumeau avait été agité par ce rêve qui tombait mal. J’avais bu, avant de me coucher, deux bols de tisane de mélisse, après une journée entière sans une seule goutte de café.

  Mon entrée dans la cabine a été zappée par mon imaginaire en train de planer au-dessus du contrat signé de ma main tandis que l’éditrice m’applaudissait dans un grand sourire de satisfaction. Sourire partagé. J’avoue qu’avoir été choisi par une femme était flatteur. Un ressenti de macho ou d’homme comblé ?

  Et j’ai réalisé qu’il y avait déjà quelqu’un dans la cabine.

  LA FEMME DU HUITIEME !

  Je l’ai reconnue à cause des talons aiguilles. Mon regard est très vite remonté jusqu’à une hauteur plus raisonnable. Elle était appuyée contre la grande glace et semblait s’énerver après un gros dossier qu’elle feuilletait. Je l’avais entendue pester en relisant une page, ce qui provoqua l’envol de quelques noms d’oiseaux.

  Elle était brune, les cheveux coupés à la Louise Brooks, et ses yeux noirs me firent penser à ceux de la cantatrice dans Tosca, l’opéra de Puccini.

  Elle m’ignora souverainement. Elle n’avait vraiment rien d’une prostituée, plutôt d’une coiffeuse de stars.

  Son regard se fixa droit devant, évitant le mien au passage. Je me suis dit qu’arriver en bas devenait plus urgent que si j’étais seul. Un paradoxe, car le paysage valait le détour, oui. Ses gestes étaient empreints d’une grâce infinie, ce qui détonnait avec son langage châtié quand elle ouvrait la cage aux oiseaux. Elle avait dû être ornithologue dans une autre vie.

  Il y eut une secousse brutale qui nous mit sur un pied d’égalité. Son regard changea de direction et prit le mien pour cible.

  L’ascenseur venait de tomber en panne entre le troisième et le deuxième étage.

  « Mais faites quelque chose, bordel ! »

  Sa voix était maintenant celle d’une poissonnière. La panique gagna ses yeux qui se mouillèrent.

  « Appelez quelqu’un, les pompiers, bon sang ! »

  C’était une femme qui avait l’habitude d’être servie par les hommes. Certainement pas une prostituée.

  Je me suis exécuté, j’ai appelé les pompiers.

  « Ils arrivent ! »

  « Qui ? »

  « Les pompiers ! »

  Puis j’ai composé le numéro de mon rendez-vous, de l’éditrice, pour l’avertir de mon retard. Indépendant de ma volonté.

  Il y eut une sonnerie dans la cabine. La femme du huitième sursauta. Et répondit à mon appel.


Publié le 14/01/2026 / 2 lectures
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