La route, collectionneuse de tournants, m’avait donné le mal de mer. Le GPS m’avait bien aidé, nonobstant sa voix qui me crispait. J’ai serré le volant comme un naufragé s’accroche à une poutre flottante. Il me tardait d’accoster sur l’île choisie par mon stylo. Il pleuvait quand je suis arrivé à Fondbrun. Je me suis senti trahi par Météo France qui avait annoncé du soleil. Je m’étais habillé en conséquence, short et chemise à manches courtes. Même les pythonisses se trompent. J’ai dû m’envelopper dans le plaid qui traînait dans le coffre de ma voiture. Je comptais l’utiliser pour un éventuel pique-nique – c’était mal barré. Je ne m’étais pas chargé, mais nous étions en juillet, et j’avais laissé l’imperméable à la maison. On m’avait juste dit qu’il y avait des orages, le soir, mais les nuages ne faisaient que passer pendant que le tonnerre jouait des timbales.
Monsieur Buttin, le proprio, m’attendait pour me remettre les clefs.
« Rendez-vous dans le petit bar, de l’autre côté de la place. 11 heures, ça vous va ? »
« Parfait. Ma voiture est une gourmande, elle avale les kilomètres et en redemande. Je dois parfois faire un grand détour pour lui rendre le sourire quand elle boude parce que le voyage est trop court. Alors elle vrombit de plaisir. Je l’aime comme une femme, elle s’appelle Violetta. »
« Vous avez bien de la chance, la mienne rechigne aux tâches ménagères. »
Je continuais de rire lorsque j’ai glissé mon portable dans mon sac à dos et enfourné quelques affaires dans une valise qui avait pas mal bourlingué.
« Avant de devenir un gîte, cette maison était hantée. »
« Quelqu’un y a été assassiné ? »
« Vous brûlez. Une enfant avait demandé à son père de lui confectionner une balançoire. La petite était née entre ces murs, mais en grandissant, elle avait porté son dévolu sur le jardin. Un minuscule jardin où elle donnait des cours à ses nombreuses poupées. Elle jouait à la maîtresse alors qu’elle n’avait même pas l’âge d’aller à l’école. Il y avait un arbre en son milieu. Il prenait toute la place, et il était impossible de planter des légumes ou des fleurs à cause du feuillage qui faisait trop d’ombre. Son papa a voulu le déraciner, mais la fillette s’y est opposée. C’est Miranda, sa plus ancienne poupée, achetée l’année de sa naissance, qui lui a soufflé l’idée de la balançoire. »
« Une poupée conseillère, amusant. Moi, j’avais des soldats de plomb qui me réveillaient, la nuit, pour savoir ce qu’il leur en coûterait de déserter. »
Monsieur Buttin a souri. Il avait une bonne bouille. Difficile de l’imaginer en colère.
Nous étions assis à une table du bar, sous le regard intrigué du serveur.
Fondbrun, accroché au versant sud du Mont Lozère, somnolait à l’ombre du géant de pierre. Fondbrun, mon point de chute pour cet été. J’avais étalé une carte sur la table du salon et, fermant les yeux, ordonné à mon stylo d’attaquer en piqué au-dessus du Massif Central. Après, il ne me restait plus qu’à dénicher un gîte, sur Internet. Là, il n’y en avait qu’un. Un seul, oui, mais il avait fait parler de lui, autrefois. Un père, veuf depuis huit mois, y avait prétendument maltraité sa fille. Elle avait disparu. On l’avait, bien évidemment, accusé. Il y avait eu de nombreuses battues, en vain. Bizarrement, son suicide avait mis un terme aux recherches, jugées désormais inutiles. On l’avait retrouvé pendu à un châtaignier, à deux kilomètres du village.
Monsieur Buttin avait fait le pari de transformer ces murs maudits en gîte où il faisait bon vivre entre parenthèses, au cœur de l’été. Il avait réussi, dans son entreprise, sans cacher la vérité sur cette maison qui détonnait de par sa réputation. Mais autre chose la différenciait de visu des autres : le jardin était minuscule, et rarement exposé au soleil à cause d’un arbre dont le feuillage évoquait le crâne échevelé d’une sorcière.
« Chaque été, il ne désemplit pas. Surtout des Parisiens. Je reconnais que la plupart viennent par curiosité. J’en ai même surpris en train de sonder les murs en utilisant un stéthoscope, d’autres de creuser dans le jardinet avec leurs mains, comme des chiens. J’habite juste à côté, j’entends tout. »
Il avait été fidèle au rendez-vous. A l’heure, pile-poil.
« Je vais vous abandonner sur le seuil, vous avez tout vu sur Internet. Vous y êtes déjà comme chez vous. J’ai jugé qu’ici, dans ce bar, c’était plus convivial. Et puis, je dois l’avouer, le serveur, c’est mon fils. »
Il lui fit un petit coucou de la main auquel le jeune homme répondit, tout heureux de cet échange de mimes.
« Le patron, c’est un ami. A Fondbrun, nous sommes tous plus ou moins parents. Je plaisante, bien sûr. »
« Bien sûr. »
C’était l’heure de l’apéro, nous avons trinqué après avoir invité son fils à nous rejoindre.
Monsieur Buttin m’a remis les clefs, devant la façade souriante du gîte, comme s’il me confiait un passe-partout. Il se donnait des airs de conspirateur.
« Je vous souhaite de passer un bon séjour… »
« Merci. »
Et il a ajouté : « Malgré ce que je vous ai dit. »
« Au contraire, vous avez joué franc-jeu, j’aime ça. Les mystères également. Le bonjour chez vous. »
Il s’était arrêté de pleuvoir. J’ai été déçu que l’arc-en-ciel ait opté pour une autre vallée pour tirer sa volée de flèches empennées. Monsieur Buttin m’avait serré vigoureusement la main – je m’attendais à ce qu’elle fût molle. Son fils nous regardait, appuyé contre le mur, à côté du bar, pétrissant nerveusement un torchon blanc. S’apprêtait-il à faire apparaître un verre en cristal ? Un client ? Je me suis dit qu’il n’y avait pas foule à Fondbrun. Qu’ils étaient tous à table ou ne buvaient que de l’eau. Le bar n’était-il là que pour servir le café aux matinaux, chasseurs et pêcheurs et randonneurs ?
Comme s’il avait lu dans mes pensées, monsieur Buttin m’a précisé qu’une battue avait été organisée.
« Il y a trop de sangliers, ils écorcent les troncs des châtaigniers. Pas question de s’alcooliser avant de manier les fusils. On mange et on boit après… »
Lorsque je suis entré dans le gîte, j’ai eu droit au même coucou, celui destiné à son fils, tout à l’heure, dans le bar. Je ne faisais que pousser la porte du gîte, je ne prenais pas le train.
*
Je me suis gardé de m’en plaindre, car c’était dérisoire, au cœur de l’été, mais un détail ne correspondait pas aux photos consultées sur Internet.
La cheminée.
Une plaque en acier dissimulait l’âtre. J’ai imaginé qu’il y avait un trésor de l’autre côté. Peut-être que monsieur Buttin négligeait les banques, faire-valoir des classes moyennes. Sur une table basse, des fascicules vantant les randonnées à flanc de montagne, sur le versant sud du Mont Lozère, ou conseillant les pêcheurs amoureux des truites arc-en-ciel. Rares, les rivières étaient décrites comme très poissonneuses. Aucune raison d’en douter. De toute façon, je ne taquinais la poiscaille qu’en mer. Accrochées aux murs, des toiles d’amateurs simulant des photos pour appâter les touristes en des lieux bien précis des Cévennes. La cuisine recelait des casseroles alignées telles des poupées gigognes déboitées, et la chambre arborait une tapisserie plutôt ringarde qui me fit hésiter entre rire et pleurer. Mais bon, quand on dort, on est aveugle, et les rêves nous prennent par la main avant de nous faire visiter des mondes improbables ou perdus. Je me suis vautré sur le lit, un trampoline, qui était moelleux. La fenêtre donnait sur le jardin en partie masqué par le feuillage de l’arbre dont j’ignorais l’essence. Une énorme branche avait deux entailles dans l’écorce. Je me suis dit que, comme ce n’étaient point des coups de griffe, c’est là que la balançoire de la petite fille disparue avait été attachée à ce perchoir improvisé.
Fatigué par les heures de route, je me suis allongé sur le canapé, dans la salle à manger, face à la cheminée, cet œil fermé, pour faire une micro-sieste. Je n’avais même pas faim. Une banane et deux ou trois biscuits avaient suffi à l’assouvir. L’odeur de poussière n’était nullement désagréable, au contraire. Je me suis endormi et j’ai rêvé. J’étais un habitué des micro-dodos, je dépassais rarement trente minutes d’envol vers un ailleurs changeant.
Je me suis réveillé deux heures plus tard, la bouche pâteuse comme si j’avais passé toute la nuit à boire avec des copains. La première fois que cela m’arrivait. Je me suis levé et j’ai couru dans la salle de bains. Je me suis regardé dans le miroir et j’ai vu les cernes noirs et profonds sous mes yeux. Une gueule – pas de bois, non - de lendemain de cuite alors que je n’avais pas quitté le canapé. J’ai pris une douche, et tandis que la pluie domestiquée me mitraillait le visage, j’ai revécu le songe. Le bon air motivait-il l’esprit à s’évader encore plus loin qu’après avoir respiré la pollution inhérente aux grandes villes ? J’avoue avoir tout oublié, en désertant le canapé. Juste la certitude d’avoir rêvé avait hanté ma mémoire immédiate.
J’étais un papa en train de bercer son bébé.
« Ta maman ne va pas tarder. Elle est allée t’acheter du lait. »
« Du lait ? Mais je veux du café, moi ! »
Je suis retourné d’un bond, dans la réalité, après avoir constaté que c’était une poupée. Que ses yeux s’ouvraient et se refermaient mécaniquement, et que sa bouche demeurait close lorsqu’elle parlait.
« Tu t’appelles comment ? » dis-je, même sachant que je ne dormais plus.
« Miranda. » me répondit une petite voix comme tombée du ciel.
« Mais c’est un garçon que j’ai bercé dans le rêve ! »
« C’est ce que tu crois… »
Et je me suis rendu compte que je causais au pommeau. L’eau ne coulait plus. Je me suis acharné sur le robinet. Rien ne vint. Je suis allé remplir le lavabo, et je me suis humecté le visage comme si je testais la température de l’eau avant de plonger dans une piscine. La sensation de me laver la figure avec du sang, tant elle était poisseuse. Le miroir m’a rassuré.
« Je t’aime bien, toi ! Je ne te briserai jamais ! »
Me revint à l’esprit ce qu’avait dit le proprio du gîte.
« Avant de devenir un gîte, cette maison était hantée. »
Il avait été étonné que ce ne soit pas rebutant, pour moi. Il avait ensuite évoqué une gamine dont la poupée préférée s’appelait Miranda. Avait-elle les cheveux roux, longs et frisés comme dans mon rêve ? Parlait-elle ? Avait-elle conseillé une fugue à son influençable maîtresse ?
Je me suis séché avec une serviette rose et je suis retourné dans la salle à manger en faisant volontairement craquer les marches en bois afin de me tenir éveillé. L’eau n’avait pas suffi, apparemment. Je me suis préparé un café. Pas question d’y ajouter du lait.
Après m’être rhabillé, je me suis rendu dans le jardinet. L’arbre d’essence inconnue occupait tout l’espace. Il y avait des mots gravés dans l’écorce, juste au-dessous de la fourche. J’avais caressé cette étrange cicatrice du bout des doigts. Je me suis dit qu’un couple d’amoureux avait séjourné dans le gîte et laissé une preuve de leur amour. Je me trompais. J’ai dû me hisser sur la pointe des pieds pour discerner clairement la déclaration. Je suis tombé des nues.
« Ceci n’est pas un arbre. »
Des frissons m’ont parcouru. On avait probablement utilisé la lame d’un couteau. Si ce n’était pas un arbre, c’était quoi ? Un totem ? Et ce feuillage touffu, cette tignasse… Il y avait quelque similitude avec la chevelure de la poupée de mon rêve. J’ai couru dans la cuisine et j’en suis revenu, armé d’un couteau. Je l’ai planté dans l’écorce. Je n’ai point vu de sang couler, mais j’ai entendu comme un gémissement. Etais-je en train de prolonger mon rêve ? Alors j’ai eu une idée folle : afin de vérifier, je me suis piqué le dos de la main.
Une voix a résonné dans ma tête : « Ça fait mal, hein ? »
La voix de la poupée, captée au creux de mon sommeil.
Abasourdi, j’ai tenté quelque chose. : « Tu préfères le lait ou le café ? »
Le silence fut assourdissant.
Il était temps que je me mette en branle. Que je me change les idées en fréquentant d’un peu plus près dame nature. Je n’avais pas pris des vacances pour buller pendant une semaine entière. Il était hors de question que je me fie aux fascicules en vrac sur la table basse. Peut-être que si j’allais boire un demi au bar, je pourrais demander conseil au serveur, bien placé pour me renseigner puisque son père…
Bref. Et il avait grandi dans les Cévennes. Il connaissait donc des balade brèves mais précieuses pour s’aérer les poumons, et pas que les poumons. Le gîte était hanté, admettons… mais les fantômes ne suivent pas à la trace les résidents, si ?
Le bar était vide, je me suis accoudé au comptoir et j’ai commandé un demi.
« Bonjour, jeune homme. »
« Kevin. Je m’appelle Kevin. »
« Et moi, Franck. Enchanté. »
« Egalement. »
Il pencha le verre à 45° et le liquide ambré moussa légèrement dans mon verre. Je me suis dit qu’il avait bien appris ses leçons.
*
« L’installation s’est bien passée ? »
« J’emporte toujours le minimum quand je pars en vacances. Je ne prends jamais plus d‘une semaine. Je m’ennuie très vite quand je ne suis pas chez moi. »
« Je comprends. »
« Sinon, je compte me dégourdir les jambes, est-ce que vous pouvez m’indiquer un joli coin pour marcher un peu, avec les oiseaux pour seuls témoins de ma fugue ? »
« Vous avez une randonnée, La sente des laies, qui fait dix fois le tour du village. »
« Je voudrais m’éloigner de Fondbrun… Je suis paresseux. Si je reste à proximité, je risque de renoncer et de rentrer. »
Quelqu’un entra dans le bar. Très impoli.
« Kevin, la gamine est de retour. »
Le serveur devint blême.
« Qu’est-ce que tu racontes ? Tu as bu avant de venir, ou quoi ? »
« Elle m’a parlé, comme l’autre jour. Elle dit qu’elle va bientôt revenir. Qu’elle se sent attirée par quelqu’un qui vient d’arriver. »
Je me suis immédiatement senti visé.
« Ne faites pas attention à cet hurluberlu ! C’est Albin, l’idiot du village. » me souffla Kevin.
« Pas de problème. Mais il parle fort. »
« Il est sourd comme un pot. C’est pour ça qu’il hurle. Ses sens sont en panique. Il est né avec le cordon ombilical enroulé autour du cou. On ne dirait pas à le voir, mais il a l’âge de mon père. Il prétend être hanté par la voix de la fillette qui a disparu, il y a deux décennies, entraînant le suicide de son père. Mon père a dû vous raconter son histoire. Il a racheté leur maison pour en faire le gîte. »
« Oui, en effet. Triste histoire. »
Albin était déjà reparti en bougonnant.
Kevin revint vers moi. J’ai été à deux doigts de lui raconter mon rêve. Mais non, je me suis contenté – et ce n’était pas peu de choses – de lui demander plus de détails, lui promettant de ne plus l’embêter dès qu’un client se pointerait.
« Volontiers. C’est l’arbre qui intrigue tout le monde, ici. Il y en a qui pensent qu’il a mangé la fillette. »
« Ils sont parents avec Albin ? »
Il gloussa.
« Non, mais c’est troublant. Personne ne sait à quelle essence il appartient, certains s’imaginent que c’est un arbre extraterrestre. Que des aliens ont semé une graine au-dessus du village avant de revenir en cueillir les fruits. »
« Un peu comme moi, avec mon stylo au-dessus de la carté étalée sur la table. »
« Pardon ? »
« Non, rien. Je pense tout haut. Et les fruits de l’arbre sont les enfants du village… »
« On peut dire ça comme ça. »
Il y eut un silence que Kevin se chargea de rompre.
« Le Marcel, le fils du maire, affirme avoir vu le père de la fillette la pousser tellement fort qu’elle s’est envolée puis a atterri dans le feuillage qui l’a gobée comme une mouche. Elle n’est jamais retombée. »
« Elle n’était pas mûre. »
Il a éclaté de rire.
« Je suis désolé. C’est nerveux. J’ai du mal avec ces délires de mythomane. »
« Pas grave. Ça, c’est parce que vous venez de la ville. Votre réaction est légitime. Il vaut mieux le prendre à la rigolade parce que d’autres sont devenus fous à se prendre trop au sérieux. »
« Mais… le Marcel, comment il a fait pour assister à la scène. Il sait voler ? »
« Non, non. Il est ramoneur. Noël approchait, alors… »
« Et la petite faisait de la balançoire en plein mois de décembre ? »
« Faut croire… »
Un client est entré et j’ai payé ma consommation avant d’être fidèle à ma promesse. J’ai pensé que si j’étais sourd, je n’aurais point entendu les pièces cliqueter sur le comptoir. Me connaissant, je me serais vautré dans le déni, et j’aurais payé avec un billet.
« Et c’est la monnaie que Kevin te rend qui aurait cliqueté sur le comptoir. »
Kevin n’a pas bronché. Je me suis mis à envier les sourds. Mais la voix était dans ma tête et m’a donné rendez-vous sur le canapé, pour me psychanalyser.
« Ceci n’est pas un arbre. »
Cette trahison de l’image, digne de Magritte, le grand peintre belge… J’y repensais en traversant la place, faisant résonner les pavés sous mes pas.
« Vous étiez moins bruyants, tout à l’heure. »
J’ai alors remarqué que le Marcel m’espionnait, assis sur un banc, à l’ombre d’un platane, un pigeon picorant dans sa main quelques miettes de pain.
« Ce sont des grains de maïs ! » me lança-t-il.
Il me fit signe de m’approcher.
« Vous lisez dans mes pensées ? »
« Pas du tout. Je n’ai aucun don, que des tares. Les pigeons, comme les poissons d’aquarium ou de bassin, il ne faut surtout pas les nourrir avec du pain, ce n’est pas bon pour leur digestion. Ils peuvent en crever. Ce ne sont pas des rats. Asseyez-vous là, j’ai quelque chose à vous dire. »
Le pigeon s’envola tandis qu’il tapotait le banc comme on appelle son chien.
« Viens ici ! Ne m’oblige pas à crier ! J’ai des choses à te murmurer à l’oreille ! Des gens pourraient nous entendre ! »
« Trop tard, petit maître ! »
« Je ne suis pas petit, sale cabot ! »
Je ne lui en ai pas voulu. Je lui ai obéi dans un grand sourire. Le soleil commençait à décliner, et je déteste quand les ombres rapetissent. C’est comme des géants se transformant en nains, à la tombée de la nuit, pour mieux nous attendrir avant de nous tordre le cou.
*
« Personne ne me croit à Fondbrun. Vous, je suis sûr que vous êtes différent. Si elle vous a choisi, c’est parce que vous êtes différent. Depuis le temps que j’attends son retour. Nous avons grandi ensemble. Nous devions nous marier. »
Je suis entré dans son prétendu jeu.
« Et vos parents étaient d’accord ? »
« Nous n’aurions pas demandé leur avis. Il était prévu que nous partions loin. »
« Si loin que ça ? »
« Au bout du monde… ou sur la lune… l’essentiel était d’être ensemble. »
« C’est beau, très romantique. »
J’avoue que ce jeune homme me touchait.
« Merci. C’est gentil. »
Son regard devint glauque, il fit un geste de la main comme s’il voulait qu’un oiseau se pose dessus.
« La fillette qui a disparu, elle va revenir, et je sais pourquoi elle est de retour. Elle veut récupérer sa poupée. Elle veut me la prendre. »
« Comment ça, vous la prendre ? »
« C’était elle, ma fiancée. Vous avez cru que c’était la fille de l’homme qui s‘est suicidé parce qu’il était jaloux ? »
Je suis tombé des nues. Il était vraiment bien atteint. Mais j’ai continué de simuler quelque intérêt.
« Et vous savez où se trouve votre fiancée ? »
« Bien sûr. D’ailleurs, je compte sur vous pour m’aider à déboulonner la plaque en acier qui bouche la cheminée. »
« Elle est dans le gîte, emprisonnée derrière ce… »
« Oui. Et je ne peux pas entrer. Il y a toujours quelqu’un pour m’en empêcher. Le proprio, le père de Kevin, a mis des caméras partout, et une femme de ménage vient deux fois par semaine, en hiver. C’est pour ça que c’est si propre. »
J’ai décidé de mettre un terme à ce délire, mais sans brusquerie, en mentant du bout des lèvres.
« Je vais voir ce que je peux faire. Là, je dois y aller, j’attends un coup de téléphone. »
Il me tendit un bout de papier où était griffonnée son adresse, et j’ai immédiatement reconnu son écriture. C’est lui qui avait gravé la phrase sibylline sur le tronc de l’arbre sans nom.
Si la voix, dans ma tête, voulait me psychanalyser sur le canapé, elle aurait du boulot, mais là…
Je voulais lui serrer la main comme à un homme, un vrai, avec toute sa tête, mais il la tenait toujours en l’air et…
Un pigeon s’y était perché, dans un silence sépulcral. Et il lui parlait.
« Le monsieur va m’aider. Tu auras bientôt une maman. »
Parvenu devant la porte du gîte, je me suis machinalement retourné. Kevin se trouvait devant le bar et se tapotait la tempe d’un doigt révélateur.
Je lui ai fait coucou comme si le train partait.
Voilà que je plongeais, moi aussi, dans ce rêve éveillé peuplé de fadas.
Ce soir-là, je me suis couché tôt. J’avais mangé léger afin de mieux dormir. Je comptais sur la nuit pour me laver de toutes ces diableries. Je n’ai pas osé regarder la plaque en acier obturant la cheminée, geôle de Miranda, la poupée rousse aux cheveux frisés. Les marches m’ont paru glissantes. Le fada m’avait dit qu’une femme de ménage venait deux fois par semaine, oui, d’accord, mais quand les touristes étaient là…
« Quand les touristes sont là, c’est lui qui fait le ménage, après l’état des lieux. »
La voix était de retour.
« Si tu pouvais me foutre la paix, j’ai besoin de dormir. »
« On ne peut pas dire que je t’ai beaucoup dérangé. A propos… et la psychanalyse sur le canapé… tu as oublié ? »
Un grand éclat de rire a retenti entre mes deux oreilles. Puis le silence, profond, digne de celui qu’entend un sourd.
« Qu’est-ce que t’en sais ? Tu n’as jamais été sourd ! »
« La ferme ! »
« Malpoli ! »
Vers minuit, j’ai été bouté hors du sommeil par un grincement. L’heure clignote sur le réveille-matin. Un réveille-matin en vacances ? Seuls les pêcheurs…
Le bruit de poulie vient de l’extérieur. J’ouvre fenêtre et volets, il fait frisquet, je me penche. Le feuillage de l’arbre est proche, tout proche. Je suis sûr qu’une de ces nuits, je vais faire un cauchemar où je lutterai contre des tentacules essayant d’entrer dans la chambre par effraction.
« Tu veux bien venir me pousser ? Papa n’est plus là. »
Une fillette, utilisant ses jambes, comme au fond d’une piscine, pour remonter à la surface après avoir sauté du plongeoir, cherche à prendre son envol, assise sur le siège de la balançoire.
« Dis, monsieur… Tu veux bien ? »
Elle se trouve dans un rayon de lune. On dirait une artiste faisant son numéro dans un halo destiné aux stars de la scène.
« Vas-y ! Vas-y ! » me souffle la voix. « Comme ça, tu pourras lui demander ce que signifie la phrase sibylline… »
« Il t’arrive d’être de bon conseil. »
« Toujours dans tes rêves, tu n’as pas remarqué ? »
Je me disais aussi. Là, elle avait gaffé. Je me suis réveillé d’un bond.
« Bravo ! Pour une fois que… »
Je n’ai pas insisté. Pas le moment de me prendre la tête. Je me suis levé pour aller pisser un coup.
« Je te demande pardon… »
« Ce serait bien que tu te confondes en excuses ailleurs. Pas dans les chiottes. Merci. »
Je suis retourné me coucher et le bruit a recommencé. Le bruit de poulie. Je me suis précipité à la fenêtre, je l’ai ouverte en grand et j’ai hurlé : « Et c’est quoi si ce n’est pas un arbre ? »
Le silence m’a répondu.
« Tu viens toujours quand on t’appelle pas, toi ! »
« C’est à moi que tu parles ? »
« Dégage ! »
« Ça ne s’arrange pas. »
J’ai refermé les volets et laissé la fenêtre ouverte. Envie d’avoir froid. Je me suis blotti sous les draps et, à l’écoute d’un feu craquant de mille branches entassées comme pour un bûcher, j’ai imaginé que la cheminée se trouvait dans la chambre.
« Je ne te conseille pas d’utiliser celles, mortes, tombées de l’arbre. »
« Et pourquoi donc ? »
« Parce qu’il vient de l’espace. Du gel liquide circule sous l’écorce. C’est ce qui a fait fuir la petite fille qui s’est brûlé les doigts alors qu’elle s’attendait à avoir froid. »
« Et comme a-t-elle fait pour tremper ses doigts dans la sève de cet arbre de malheur ? »
« Avec un stylo. Elle s’en est servie comme d’un coupe-papier. »
« Tu mens mal, la voix. »
« Et pourquoi mentirais-je ? »
« Pour m’empêcher de dormir, par exemple. »
« Mauvaise graine ! »
« Justement. »
L’aube a refusé de m’accueillir, alors j’ai attendu une heure de plus, allongé sur le dos, fixant le lustre aussi rond que la pleine lune. Je me suis levé en quatrième vitesse et j’ai fermé la fenêtre. J’ai descendu l’escalier en faisant très attention à ne pas glisser sur une peau de banane. Quelqu’un a toqué à la porte. Trois coups, comme au théâtre. J’ai ouvert. C’était le fada.
« Hier, vous avez été gentil avec moi, vous méritez ces croissants. »
Je n’ai point eu le temps de le remercier, il était parti. En face, Kevin arrivait à son poste, au bar. Il ne m’a pas vu, j’ai économisé son coucou de gamin abandonné sur le bord d’une route.
Je me suis installé dans la cuisine tandis que l’antique cafetière sifflait trois fois, tel le train du film de Fred Zinnemann, avec Gary Cooper.
Un cri soudain, en provenance de la place, que je zappai après avoir reconnu la voix du fada. Peu de temps après, on frappe délicatement à la porte, ne sollicitant pas le poing fermé. Une main de femme, probablement. Gagné !
« Bonjour ! »
Une femme mûre, la cinquantaine, rousse et les cheveux longs et frisés, comme Miranda.
« Bonjour. Que puis-je pour vous ? »
« Ouvrir la porte, dans un premier temps, et accepter ce que je vais vous dire, dans un second temps, mais ça sera plus dur. Vous allez me prendre pour une folle. Si vous connaissez mon histoire, évidemment. »
« Vous êtes la maîtresse, aux deux sens du terme, de Miranda, la poupée ? Vous lui ressemblez. J’ai cru que c’était elle, comme Pinocchio se transformant en petit garçon. »
« Oui, mais je suis une grande dame. Grande par la taille. »
« Je vous prie d’entrer. Je suis sûr que vous avez des choses à me dire. Je suis au courant de toute l’histoire, ou presque. Comment faire autrement. Il ne me manque que l’épilogue. »
Je lui ai indiqué le canapé ; elle s’y est assise en lorgnant la cheminée.
« Il l’a condamnée. Il a peut-être bien fait. J’ai pu vivre tranquille jusqu’à aujourd’hui. »
« Et vous voilà revenue sur les lieux du crime, si je puis me permettre. »
« Vous pouvez. »
Son sourire était radieux, mais j’ai senti qu’il masquait quelque chose, imitant la plaque en acier.
« C’est là-haut, dans le grenier, que mon père s’est pendu, d’après les gendarmes. »
« D’après les gendarmes… Pourquoi ? Auraient-ils menti aux médias ? »
« Pour dissimuler l’invraisemblable et ne pas attirer trop de monde dans un petit village qui ne demande qu’à somnoler à l’abri du Mont Lozère. »
« Mais alors… il est mort comment ? »
« C’est Miranda. »
« Comment ça ? »
« Monsieur Buttin lui a réglé son compte et l’a gardée dans la cheminée, raison de la présence de la plaque en acier. Il savait que je reviendrais. Il disait que j’avais l’âme d’un boomerang. Les boomerangs n’ont pas d’âme, si ? Il voulait m’épouser, à l’époque. Nous n’étions que des enfants. »
« Lui aussi ? »
« Que voulez-vous dire ? »
« J’ai entendu le même son de cloche chez un jeune homme un peu dérangé qui voulait se marier avec Miranda, votre poupée. »
« Ça ne m’étonne pas. Ce n’est pas, à proprement parler, une poupée. Quelqu’un l’a vendue à l’occasion d’un vide-greniers, et mon père a voulu me faire une surprise. Il ignorait juste qu’elle était vivante. Un jour, je l’ai perchée à la fourche de l’arbre, dans le jardin, et la foudre est tombée. Vous devinez le reste. Elle n’était même pas décoiffée. Elle a dû faire un pacte avec le Diable. »
« Vous ne seriez pas lectrice, par hasard ? Je vous vois bien lisant des romans d’épouvante à des aveugles fans de Stephan King. »
« Si vous ne me croyez pas, déboulonnez la plaque… »
Elle avait pris un air dégoûté – ce qui ne l’enlaidissant même pas – en tendant le bras en direction de la cheminée.
« Je vous sers un café ? Il est encore chaud. »
« Oui, volontiers. »
Son regard s’était durci. Il était devenu celui d’une femme déterminée à réussir son come-back.
Je l’ai servie avec délicatesse, mais elle a bu sa tasse comme si c’était un grand vin, en faisant claquer sa langue sur le palais, et fermant les yeux.
J’ai cru qu’elle jouissait.
« Vous avez de mauvaises pensées, cher monsieur. »
Elle s’est levée d’un coup. J’ai revu la petite fille prenant appui sur ses jambes pour se balancer, dans le jardin. Elle a pris la direction de la porte en me faisant au revoir de la main sans se retourner. Je lui ai trouvé des allures de star.
« Je reviendrai très bientôt. »
« Je ne serai plus là. »
« Ça, Dieu seul le sait. »
Il m’a bien semblé entendre gratter dans la cheminée, de l’autre côté de la plaque en acier, comme un petit chat qui veut entrer dans une maison en griffant la porte.
Je suis sorti sur le seuil. Le silence a repris possession des lieux quand elle a disparu au beau milieu de la place, motivant un second cri similaire au premier. Le fada se cachait derrière le banc, le pigeon lui picorait les cheveux, et il semblait ne pas s’en rendre compte.
– EPILOGUE –
L’état des lieux a été boycotté par le proprio.
J’ai trouvé un mot sous la porte. On me faisait confiance. Monsieur Buttin devait s’absenter.
« Merci de laisser la clef à mon fils. »
J’ai traversé la place après avoir chargé la voiture. Je n’étais pas venu pour rien. Les produits locaux ont fait chauffer ma carte bleue. Je n’ai bu qu’un café. Pas question de m’alcooliser avant de prendre la route. Il refusa mon billet.
« C’est la maison qui régale. » lança Kevin.
« C’est le cas de le dire. »
Il me regarda comme si je lui commandais un whisky écossais de trente ans d’âge. Il n’avait visiblement pas compris l’allusion. Pas grave.
« Allez, merci, à l’année prochaine. »
J’ai encore eu droit à son au revoir de gamin largué sur le quai d’une gare.
« Tu veux bien me faire un café ? »
« La cafetière est en panne. »
Miranda, la poupée rousse aux cheveux frisés était là, devant moi.
J’ai poussé un cri de dément.
Je venais de faire un cauchemar.
Je m’étais arrêté sur le bas-côté de la départementale, à hauteur de Nîmes, histoire de faire un brin de sieste. Une micro-sieste d’une vingtaine de minutes, pas plus.
Durant ces vacances, je m’étais débrouillé pour marcher le moins possible. Trop peur d’être suivi par l’ombre d’une poupée rousse aux cheveux frisés.
J’avais menti à Kevin en lui promettant de revenir l’année prochaine.
« Et tu n’aurais pas dû. »
« Tu ne devais pas rester à Fondbrun ? »
« Ne me dis pas que tu m’as cru. Je suis dans ta tête. Pour te débarrasser de moi, il te fallait la couper et la percher à la fourche de l’arbre. »
« Pas la peine. Je crois l’avoir perdue au contact de tous ces dingues »