La sentinelle endormie

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Cette maison de jadis, pour une raison que j’étais seul à connaître, que j’ai toujours gardée pour moi, est devenue celle d’aujourd’hui, oui.

 

Je vais vous expliquer, en m’efforçant d’être clair. Enfin me libérer de cette attraction tue depuis le début, et qui continue de peser sur mes épaules. L’écrire, sans solliciter l’imaginaire, juste la mémoire, j’en ai la certitude, allègera ma démarche, redressera mon dos. Je rajeunirai.

 

Si les enfants sont fascinés par des vitrines de magasin de jouets, moi, je l’ai été par une maison qui hantait positivement mes nuits. Je passais devant, tous les jours, pour aller à l’école et en revenir. Elle n’avait rien d‘extraordinaire, façade grise, lézardée en maints endroits, deux fenêtres formant un regard privé de lumière, la porte d’entrée. Masquant chacun des yeux, un rideau méchamment délavé ondulait, paupière papillotante. J’intéressais quelqu’un, apparemment. Un passager clandestin croyant que, si j’allais et venais sur le trottoir, matin et soir, c’était pour surveiller si cette maison, d’ordinaire inhabitée, était désormais squattée. Bien sûr, j’eusse préféré que ce fût une demoiselle…

Non. J’étais trop jeune pour éveiller le désir.

Alors, si ce n’était point de l’intérêt, c’était de l’inquiétude.

Je me rappelle avoir demandé des infos au gros Dudule, mon souffre-douleur et néanmoins camarade de classe.

« Tu le sais, toi, pourquoi cette maison est inhabitée ? »

« Tes parents ne t’ont rien dit ? Moi, les miens n’arrêtent pas de me conseiller de ne jamais passer devant. Les rideaux bougent… Et pas à cause d’un courant d’air. »

« Elle est inhabitée, oui ou non ? Je ne te demande pas un discours. »

« Elle est habitée par un fantôme. C’est pour ça qu’elle est invendable. Elle moisit sur place. Un jour, elle va s’effondrer, et il y aura des morts sur le trottoir. »

« Si on ne la démolit pas, il y a forcément une bonne raison. Peut-être un trésor… »

« Un trésor ? Je reconnais là ton âme chevaleresque. Et c’est un dragon qui souffle sur les rideaux quand quelqu’un se risque à regarder à l’intérieur, c’est ça ? »

« Tu lis trop de romans gothiques. Moi qui te croyais le cancre de la classe, tu caches bien ton jeu. »

« En lecture, j’ai le même niveau que toi. »

« Je ne lis pas, je préfère écrire. »

« Je sais. Mais je n’évoquais pas nos performances à la maison, n’est-ce pas ? »

Lorsque je revois la scène, nous réentends, je me dis qu’en prenant de l’âge, les gamins que nous étions s’exprimaient déjà comme des grands.

Le gros Dudule avait attisé ma curiosité.

C’était décidé, j’essaierais de pénétrer dans cette caverne, quitte à réveiller la sentinelle endormie. En passant par derrière. Il y avait une ruelle au-delà du mur du jardin. Il nous arrivait d’y jouer aux billes. A notre âge, tout va très vite, et nos pensées dépassent nos mots.

Mais auparavant, j’ai eu envie de sonner chez les voisins, pour une mission de repérages digne d’un cambrioleur. Ils me voyaient passer, ils m’ouvriraient avec le sourire. Je n’avais jamais sonné chez eux avant de prendre la fuite. Pas dans mon quartier.

 

Cette nuit-là, j’ai rêvé que la porte s’ouvrait alors que j’avais, exceptionnellement, traversé pour rejoindre le gros Dudule. Index dardé au bout d’un bras tendu à l’horizontale, il me faisait signe de me retourner. Au milieu de la chaussée, évidemment en dehors des clous, je lui ai obéi.

Une vieille dame aux cheveux bleus émergeait de la maison et s’aventurait sur le trottoir, d’un pas hésitant, après avoir regardé à droite et à gauche comme si elle s’apprêtait à nous rejoindre.

« Tu as vu ses cheveux ? »

Les yeux du gros Dudule avaient jailli hors de leurs orbites – comme dans les dessins animés.

« J’ai surtout vu qu’elle semblait apeurée. Tu crois que c’est une cambrioleuse ? »

« A son âge ? »

« C’est une perruque. »

« Et ses rides ? »

« Tu les vois d’ici ? »

« Non. Mais nous sommes dans mon rêve, je peux tout me permettre. Je peux même te dire que je vais bientôt faire ma petite enquête. »

Une voix soudaine nous ébranla. On eût dit celle d’une maîtresse d’école.

« Que faites-vous là, petits voyous ? Encore en train de lorgner ma maison ? »

« Tu es sûr que c’est une cambrioleuse ? »

C’était la vieille dame aux cheveux bleus. Son visage était lisse, et sa perruque s’envola lorsque le vent se leva, me ramenant dans la réalité. Tout était allé très vite. Ce fut comme si je chevauchais une bourrasque. La chambre me récupéra dans un grand tourbillon de lumière. Je croyais pourtant avoir éteint, avant de me coucher.

Je me suis rendormi après avoir toisé la glace de l’armoire où j’avais cru apercevoir une ombre voûtée.

« Elle est venue vérifier si je me rendormais. »

La nuit m’a avalé. Elle avait une grande bouche, et un œsophage d’anaconda.

« Elle avait faim. Je suis en train de mourir, digéré par mon sommeil. »

L’aube m’a ressuscité. J’avais laissé les volets ouverts. Une fois de plus, j’ai cru les avoir fermés avant de me coucher.

Et ma mère qui n’avait rien remarqué. Ni la lumière du lustre, ni celle du soleil levant.

Si elle avait passé la nuit dans les bras de papa, je n’allais point tarder à avoir une petite sœur.

 

*

 

Mon enquête de voisinage a commencé par monsieur Buttin, dont la porte d’entrée était ornée d’un heurtoir à tête de loup. J’ai utilisé ce dernier en imitant une chèvre. Il m’avait semblé qu’il était chaud dans ma petite main. J’ai toqué trois fois. Le brave homme a mis un certain temps avant de réagir. Il était très vieux et se vantait d’être né dans la chambre où il dormait. Maman l’aimait bien parce qu’il était fidèle à ses racines. Je l’imaginais résidant dans un arbre.

La porte a baillé mollement. Monsieur Buttin m’a fait entrer dans un sourire édenté que je n’ai point eu envie de moquer.

« Tiens donc ! Le petit Franck en personne. Tu veux des bonbons ? »

J’ai fait la moue. Il me regarda en prenant un air navré.

« Désolé, je t’ai confondu. »

« Mais non, monsieur Buttin, je suis bien le petit Franck… mais vous ne m’avez jamais donné de bonbons. »

« Entre ! C’est gentil de me rendre visite. Tu sais, ta maman a toujours été très gentille avec moi. »

« Elle vous respecte. Vous êtes un exemple, pour elle. Pas de raison qu’elle soit méchante avec vous, monsieur. »

« Que me vaut le plaisir… »

Et là, j’ai eu honte avant même d’avoir ouvert la bouche. Je m’apprêtais à mentir.

« Un devoir pour l’école. Une enquête de voisinage. Je passe chez un maximum de voisins… »

« Et tu veux savoir quoi ? »

Il me poussa sans brusquerie vers la salle à manger au milieu de laquelle trônait une table qui occupait tout l’espace.

« C’est la table ronde des Chevaliers du Graal. »

Il ricana.

Je l’ai accompagné, feignant de ne point ignorer qui étaient ces « Chevaliers du Graal ».

« Assieds-toi là, je te prie ! »

J’ai posé mes fesses sur un vieux canapé qui grinça méchamment en me recevant.

« Je veux savoir pourquoi la maison d’à côté est inhabitée. »

« Elle n’est pas inhabitée, gamin. »

« Comment ça ? »

« Un fantôme l’occupe. Et c’est pour ça qu’elle est invendable. »

Il y eut un silence.

« Tu dois me prendre pour un vieux fou, n’est-ce pas ? »

« Pas du tout, monsieur. J’en ai entendu parler, mais je croyais que c’était une blague. On voit les rideaux bouger. »

« Probablement des courants d’air. La porte donnant sur la terrasse est probablement restée ouverte, et comme personne n’ose y mettre les pieds… »

« Il faudrait avoir les clefs… »

« Pas la peine. Le dernier qui est entré sans frapper… »

Je l’ai interrompu.

« Elle n’est pas fermée à clef ? »

« Non. Pas la peine. Le dernier qui est entré sans frapper en est immédiatement ressorti, les cheveux dressés sur la tête. Un squatteur professionnel. Il a prétendu avoir vu une vielle femme aux cheveux bleus qui maniait un balai pour le chasser… On n’a jamais revu ce va-nu-pieds. »

J’ai repensé à mon rêve et je suis devenu livide. Monsieur Buttin l’a remarqué.

« Quelque chose ne va pas ? »

« Non, rien. Mais bon, les fantômes, j’y cois moyennement. »

« Je connais quelqu’un qui la côtoie régulièrement. Tu devrais aller la voir. Mademoiselle Fourcade, l’autre maison voisine. Cette brave femme a toujours vécu seule. C’est inespéré pour elle. »

« Inespéré, pourquoi ? »

« Parce qu’elle est sauvage. Je l’ai connue jeune. Elle était encore pire. On ne pouvait même pas lui parler, elle sortait les griffes. Tu pourras le constater si tu y vas. Mais fais très attention : elle déteste les enfants. Peut-être parce qu’elle n’a pas su comment en faire. Elle n’avait pas lu la notice. »

Il a gloussé. Je m’en suis abstenu.

J’ai failli lui demander s’il avait été marié. Je l’ai remercié et je suis parti. Il ne m’a même pas accompagné jusqu’à la porte.

En passant devant la maison abandonnée, j’ai été déçu par l’immobilité des rideaux. Je me suis dit que la vieille dame aux cheveux bleus dormait.

Les fantômes faisaient-ils la sieste ?

Je suis arrivé, songeur, devant la porte de mademoiselle Fourcade.

 

Pas de heurtoir pour toquer. Juste quelques phalanges à mettre en danger. Mes doigts de gosse étaient fragiles, risquaient de se briser comme des brindilles. Je choisis de sonner. Aucun résultat. J’ai mis un coup de genou qui m’a fait grimacer. Des volets ont claqué contre la façade.

« Qu’est-ce que tu veux ? »

J’ai levé les yeux en direction du ciel. Et répété mon mensonge.

« J’ai été maîtresse d’école, autrefois. Je viens, attends ! »

Elle m’avait paru froide, au premier abord. Mais prête à m’accueillir. L’occasion de retrouver ses habitudes d’enseignante ?

Elle a tardé, et j’ai pensé qu’elle le faisait exprès.

La porte s’est ouverte. Elle m’a invité à pénétrer dans son antre qui sentait l’encens.

« Tu as des questions à me poser… je t’écoute. Tu veux qu’on aille dans le salon ? Il n’y a pas de chaise, mais tu pourras t’asseoir en tailleur sur le tapis. Moi, je reste debout. J’ai des rhumatismes qui m’empêchent de me relever sans hurler de douleur. Je vis sur deux pattes. Le matin, quand je me réveille, je dois me méfier du désir de commencer une nouvelle journée. »

Mon attention a immédiatement été attirée par la profondeur de la cheminée. On eût dit l’entrée d’un long tunnel, qu’un train allait en jaillir et nous rouler dessus.

« Je veux savoir pourquoi la maison d’à coté est inhabitée. Je ne peux m’empêcher de l’observer lorsque je pars à l’école, le matin, et je me mets souvent en retard. Elle m’hypnotise, madame. »

« Mademoiselle. »

« Oui, pardon. »

« J’espère qu’elle ne te mets jamais en retard lorsque tu rentres, le soir. »

J’ai souri.

« Elle est hantée. »

Elle s’était attendue à ce que j’écarquille les yeux. Elle a été déçue.

« Monsieur Buttin m’a dit la même chose. Et vous ne semblez pas vous en émouvoir. Je me trompe ? »

« Non, c’est vrai. Je suis même contente de savoir le fantôme présent lorsque j’entretiens cette maison, une fois par semaine. Je ne suis pas obligée de le faire, mais quelque chose m’y pousse. Un jour ou l’autre, quelqu’un l’achètera et y vivra heureux, sans craindre d’être dérangé, nuit et jour, par les errances du revenant. »

« C’est peut-être une revenante. »

« Oui. Et pourquoi pas ? Tu as raison, petit. »

Je ne la trouvais pas antipathique. Et elle était à l’aise avec moi. Avec un enfant. Pourquoi monsieur Buttin l’avait-il diabolisée ? Lui avait-elle dit non un soir où son corps de mâle avait dit oui ?

« J’ai remarqué que les rideaux bougeaient. Qu’on me regardait passer en se cachant pour ne pas être vu. Un fantôme n’a pas besoin de… »

« C’est sans doute un fantôme qui ne veut pas qu’on le prenne pour un squatteur. »

« Monsieur Buttin a prétendu que c’était des courants d’air. »

« Il en a surtout dans la tête. »

Je me suis retenu de rigoler.

« Bon, je crois que j’ai assez d’infos pour ma dissertation. »

« Une dissertation ? Tu es collégien ? Tu me parais bien jeune. On ne fait pas de dissertation à l’école primaire. Tu me mens, mais ce n’est pas grave. Plus tard, qui sait, tu l’achèteras, cette maison, et y vivras heureux. C’est tout le mal que je te souhaite. »

J’ai rougi.

Elle m’a raccompagné à la porte.

« Dis, ça te dirait d’y passer un moment ? J’ai la clef. »

« Mais… monsieur Buttin… »

« Monsieur Buttin est un mythomane. »

« Je vais y réfléchir, mademoiselle… »

« Ne creuse pas trop. »

J’ai haussé les épaules, une fois la porte refermée.

 

*

 

J’ai attendu le dimanche matin. Pendant que mes parents, très croyants, se rendaient à la messe, alors que j’étais censé faire mes devoirs, je suis allé vérifier si la porte de la maison abandonnée était bien fermée à clef comme annoncée par mademoiselle Fourcade.

J’avais réfléchi avant de renoncer à contacter le gros Dudule. Il avait la langue aussi pendue qu’une liane dans la jungle des mots. Je comptais agir en solitaire. Après l’enquête de voisinage, une mission de haut vol. Cette pensée me fit sourire.

Mes parents sont sortis après m’avoir embrassé. Papa m’avait regardé comme s’il se doutait qu’il y avait anguille sous roche. Il s’était retourné tandis qu’il mettait un pied dehors. J’ai baissé les yeux. L’avait-il remarqué ?

Perché à la fenêtre, j’ai laissé mes parents s’éloigner, avant de réagir. Papa s’est encore retourné. Il a levé les yeux et je me suis retiré de son champ de vision. Je tremblais de la tête aux pieds. Fallait-il renoncer à faire l’école buissonnière, un dimanche matin, ou rester dans ma chambre, et étudier ?

« Et s’il revient sur ses pas, et trouve la maison vide ? »

Personne pour me répondre. J’avais passé l’âge de parler à mon doudou. En fait, il était devenu sourd par ma seule volonté. Il me manquait, mais bon, si je voulais grandir…

Bref.

J’ai descendu l’escalier, je suis sorti dans la rue, et me suis précipité chez le fantôme.

Parvenu devant la porte de la maison abandonnée, j’ai poussé celle-ci, préférant croire monsieur Buttin que mademoiselle Fourcade.

Elle était fermée à clef.

Perdu. J’avais une chance sur deux.

Une idée m’a traversé l’esprit, mais j’avais besoin d’aide.

Je suis allé chercher le gros Dudule qui habite à deux pas, sur le trottoir d’en face. Il me fera la courte échelle. Une fois le sommet du mur atteint, je me laisserais tomber de l’autre côté, dans le jardin de la maison abandonnée. Je demanderai à mon camarade de classe – ce n’était pas tout à fait un ami – de se taire, de garder le secret.

Il ne s’est point fait prier. Ses parents étaient à la messe, eux aussi. Il risquait gros s’il rentrait après leur retour, mais il n’en avait cure. Il désirait plus que tout m’être agréable, se rendre utile. Il n’avait pas d’amis, à l’école. Les autres le raillaient pour son embonpoint.

« N’oublie pas que si tu parles, je serai le premier à l’apprendre. Je suis le confident d’un maximum d’élèves de notre classe. Et je sais que tu es bavard, mon gaillard. »

« Je ferai un effort, promis. Un gros effort. Sinon, tu vas me couper la langue, et les adultes l’utilisent pour se donner du plaisir. Je tiens à vérifier, plus tard, si c’est si génial que ça. »

« Ça, c’est de la confidence. »

« Oui, mais toi, tu es muet sur commande. »

« Je ne te le fais pas dire. J’ai des dossiers sur toi, si tu te loupes. »

Nous nous sommes postillonnés dessus en éclatant de rire.

 

En route pour la ruelle, derrière la maison, il s’est inquiété.

« Mais… »

« Oui ? »

« Comment tu vas faire, quand tu seras chez le fantôme, pour revenir ? »

« Fastoche ! Je sors par la porte d’entrée. »

« Tu n’as pas la clef, pour la refermer. »

« Qui ira vérifier qu’elle n’est pas fermée à clef ? De toute façon, monsieur Buttin prétend qu’il suffit de la pousser pour y entrer. Nous allons transformer son fantasme en réalité. »

« Bien pensé. Tu n’as plus besoin de mes services, alors. »

« T’as la trouille que tes parents soient rentés ? »

« Oui. »

« N’oublie pas qu’ils vont dans la même église que les miens. »

« Ça ne me rassure qu’à moitié. »

« Vu ton tour de taille, ça ne te fera pas de mal. »

Il a ri jaune.

Nous sommes arrivés à destination. Le mur n’était pas très haut.

« Fais gaffe en retombant dans le jardin ! »

« J’ai les chevilles solides. »

Personne à l’entour. Il m’a soulevé comme une plume. Il avait une force de lutteur de foire.

Tout s’est bien passé. J’ai regretté de ne point être chaussé de bottes spéciales pour enjamber les vallées, comme dans le conte. J’ai atteint la terrasse dans un silence de cimetière.

La maison sentait le propre. Rien n’était plus paradoxal. Mon index attesta que les meubles, nombreux et anciens, étaient particulièrement visés par le plumeau de mademoiselle Fourcade. Etait-elle une fée du logis ?

Les rideaux étaient immobiles, comme fossilisés. Je les ai touchés, ils étaient chaud malgré un soleil paresseux, à cette heure matinale. Ils semblaient avoir été repassés récemment. Un escalier en bois accédait à un palier où moult portes se faisaient face – j’avais imaginé deux vaisseaux se canonnant. Je les ai toutes visitées. Pas la moindre odeur de poudre, pas de boulets formant des pyramides de mort. Des chambres aux lits prêts à recevoir des hommes épuisés par une longue marche. Les lustres, parfaitement ronds, évoquaient la lune, nonobstant leur blancheur immaculée.

Je suis redescendu en faisant craquer les marches. Je suis entré dans la cuisine, et là, j’ai constaté une anomalie. Il y avait une lampe posée sur la table, face à la cuisinière. Elle était débranchée. Motivé par une pulsion, j’ai caressé l’ampoule, énorme et enforme de poire, et elle s’est mise à clignoter. Je me suis demandé ce qui arriverait si je l’allumais. Je n’ai pas insisté. Pas le moment de provoquer un court-circuit.

Je suis retourné dans la salle à manger où la cheminée était obturée par une plaque en acier. J’ai invoqué le fantôme.

« Tu n’existes pas, n’est-ce pas ? »

J’ai très vite réalisé que je venais de dire une connerie. S’il n’existait pas, il ne risquait pas de me répondre.

Un rire de femme me glaça le sang. J’ai pensé que ma mère m’avait suivi. Ridicule.

J’ai renoncé à poursuivre mes investigations. Tout à l’heure, l’éventualité de monter encore plus haut, dans la maison, m’avait fait frissonner. L’intuition que le grenier recelait des toiles d’araignées aussi grandes que des hamacs.

« Des fantômes doivent y hiberner. » avais-je pensé en renonçant à ce périlleux voyage.

J’ai eu néanmoins de remarquer que les marches qui montaient jusqu’au toit étaient négligées. Mademoiselle Fourcade, apeurée ou victime de vertige, n’avait pas osé s’aventurer vers la cime de la maison abandonnée.

J’ai regagné mes pénates. Le boulevard était désert. Il y avait beaucoup de croyants dans le quartier, et l’église savait accueillir. Je n’ai devancé mes parents que d’une dizaine de minutes.

« C’est nous, mon  chéri ! » a lancé ma mère.

« Forcément, maman ! »

« T’as fait tes devoirs, fiston ? » a ajouté mon père.

« Bien sûr, papa ! »

Je n’avais même pas honte. Je commençais à grandir. A vieillir, peut-être.

 

Cette nuit-là, j’ai rêvé que j’achetais la maison abandonnée uniquement pour connaître la vérité sur la présence de la lampe sur la table de la cuisine.

« Le fantôme est boulimique. Il se tient très près du frigo. »

« Je commence à comprendre pourquoi tu fais tes devoirs dans la cuisine. »

Le gros Dudule, que j’avais impliqué, figurait pour la première fois dans l’un de mes rêves.

Je me suis réveillé en sursaut alors que résonnait, dans ma tête, le rire de femme perçue dans cette maison que j’ai forcée sans avoir à crocher la serrure.

 

 

– LONGTEMPS PLUS TARD –

 

 

J’ai réalisé mon rêve. La patience m’avait usé, mais bon, j’étais tellement heureux de ne point avoir quitté le quartier. J’ai acheté la maison abandonnée après avoir vendu, pour un bon prix, celle de mes parents. Je m’étais promis de ne jamais passer devant, histoire de faire barrage à la nostalgie, grande complice de tant de larmes.

Le gros Dudule m’avait bien aidé. Nous nous remémorons souvent ce jour où il m’a fait la courte échelle.

« Je me rappelle que tu as longtemps refusé de me raconter ce que tu avais trouvé dans cette  baraque. »

« C’est simple, je n’ai rien trouvé d’exceptionnel, hormis cette lampe posée sur la table de la cuisine, et qui clignotait alors qu’elle n’était pas branchée. De l’eau a coulé sous les ponts, depuis. Tu es le meilleur des agents immobiliers, et je ne te remercierais jamais assez. »

« C’est tout naturel. J’en ai bavé parce qu’il a fallu que je mente pour dégoûter des clients pressés de l’acquérir. Le monde a bien changé. Plus personne ne nie l’existence des fantômes. Au contraire, ça les excite. Toi et moi, nous sommes devenus de véritables amis au bon moment, mon cher Franck. Tu m’as soutenu moralement lorsque j’ai commencé mon régime… »

Il reniflait et nous parlions d’autre chose. Nous évoquions monsieur Buttin et mademoiselle Fourcade, décédés le même jour, après avoir fait la paix.

« Le hasard s’est pris pour Dieu. » avait déclaré le gros Dudule.

Et il y avait le sujet qui happait notre intérêt commun. Le fantôme de la maison abandonnée.

Vous devez vous demander de quelle façon il s’est manifesté lorsque j’ai investi les lieux à la suite d’un déménagement qui m’a coûté un bras. Les meubles avaient tous été cédés à des brocanteurs, parce que trop anciens. Ils tenaient debout par miracle, tant ils étaient vermoulus. La maison avait été évidée. Lorsque je collais l’oreille contre les murs, j’entendais la mer. J’avais lutté verbalement avec l’un des brocanteurs, intéressé par la lampe. Il m’en avait offert un prix qui m’avait fait longtemps hésiter. Il m’avait accusé de jouer avec l’argent. De galvauder la valeur d’un bien. Il s’exprimait comme le gros Dudule. Mais pourquoi insistait-il autant ? Pourquoi cette lampe, et pas le buffet Henri II, par exemple ?

« Moi, je sais. » avait dit le gros Dudule.

« Allons bon ! Vas-y ! Je t’écoute ! »

« La lampe, c’est le coquillage du fantôme. »

« Tu veux dire qu’il s’y est réfugié après que le déménagement et l’achat de meubles modernes l’avaient dépaysé ? »

« Oui. Elle lui était si familière. Elle est la rescapée du passé. »

« C’est un bernard-l’hermite, alors. Faudra que j’y colle mon oreille pour écouter la mer. Comme je l’ai fait avec les murs. »

« Tu entendras le vent. »

« Mais alors… le brocanteur… il était au courant ? »

« Que la lampe était hantée ? »

« Oui. »

« Probablement. Brocanteur et médium. Il était bien placé pour juger de la valeur d’un vieux meuble. »

« Pourquoi ? Ceux qui sont hantés, sont plus chers ? »

« Faut croire. »

« Mais… une lampe, ce n’est pas un meuble… »

« Elle a dû en côtoyer, jadis, à l’occasion d’un vide-greniers. »

« Nous sommes en train de délirer. »

« Tu as raison… nous parlons trop ! Buvons, plutôt ! »

Nous avions pas mal éclusé – un whisky, trente ans d’âge. Nous ramions sur une mer de fantasmes, au rythme des glaçons s’entrechoquant. J’avais rangé cette discussion au fond d’un tiroir. Lorsque je l’ouvrais, il avait mauvaise haleine. Mais il a bien fallu que je la ressorte lorsque…

Vous allez comprendre.

 

*

 

Je suis retourné voir le brocanteur.

Je voulais en avoir le cœur net. Etait-il médium ? Le gros Dudule avait planté une graine dans mon imaginaire et je comptais bien l’aider à fleurir, si possible à jeun. Ma curiosité en serait l’engrais.

J’ai été bien reçu.

« Vous avez changé d’avis ? » me demanda-t-il après les salamalecs d’usage.

Sa boutique sentait la poussière. La sensation de visiter un grenier. Normal. Le contraire eût été étonnant, et je n’aimais guère être étonné. Saul la fois où le gros Dudule m’avait appris qu’il avait trouvé un boulot d’agent immobilier. Il avait découvert son intérêt pour ce métier en visitant des maisons avec ses parents lorsque ceux-ci avaient décidé de déménager alors qu’il avait à peine quatre ans.

« Je change rarement d’avis. A mon âge, c’est trop tard. Je voulais juste savoir pourquoi vous avez autant insisté pour acquérir cette lampe. Je ne crois pas qu’elle soit unique en son genre. »

« Détrompez-vous ! »

« Mais qu’a-t-elle que les autres n’ont pas ? »

« Je suis désolé, mais je préfère que vous le découvriez par vous-même. »

« Vous êtes médium, n’est-ce pas ? »

« Je ne vois pas le rapport. »

« J’ai un ami qui pense qu’elle est parasitée par un fantôme. »

« Votre ami a beaucoup d’imagination. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’avec elle, vous serez à l’abri s’il y a une coupure de courant. »

« Et comment savez-vous ça ? »

« Je vous l’ai dit : je préfère que vous le découvriez par vous-même. Je ne suis même pas sûr, si je le voulais, de trouver les mots… »

Il m’a montré la porte et m’a invité poliment à déserter sa boutique.

Sur le chemin du retour, j’ai méchamment gambergé. Une idée a ouvert les volets, et je les ai entendus claquer contre mon os frontal.

J’allais provoquer un court-circuit.

Attendre que le soleil commence à décliner, à l’horizon, et…

Je n’ai pas eu le temps de m’exécuter.

La lampe s’est mise à clignoter. Il était temps de changer l’ampoule.

« Elle n’est pas branchée. Vérifie quand même. »

Elle n’était pas branchée, en effet.

J’ai répondu à la petite voix autrement que par la pensée.

« Je comptais justement changer l’ampoule. »

La lumière a envahi la salle à manger.

J’ai eu un pressentiment. Je l’ai caressée. Elle était froide. Ma main a remonté vers l’ampoule et l’a enserrée tel un sein. Froide, également.

Je n’ai dit qu’un mot : « Merci ! »

Je l’ai sentie frémir sous mes doigts.

J’ai éteint les autres sources de lumière.

Je venais de me faire une amie… et ma facture d’électricité serait moins salée. Une autre façon de lutter contre l’hypertension.

J’ai immédiatement appelé le gros Dudule. Je me suis retiré dans ma chambre. Pas question de montrer, à la lampe, qu’elle était devenue notre centre d’intérêt. Elle risquait d’attraper la grosse tête, déjà que son chapeau ressemblait à un chapiteau de cirque.

« Tu vas être déçu. La lampe… elle n’est pas hantée par un fantôme. Ce serait plutôt le contraire. Tout ce qui est froid lui est étranger. Elle se prend pour une chaudière. J’ai la preuve qu’elle est intelligente. »

« Tu as craqué ? »

« Non, non. Je l’ai menacée d’acheter une ampoule neuve, parce qu’elle clignotait, et… »

« Et tu t’es aperçu qu’elle n’était pas branchée. »

« C’est un peu ça. Elle a surtout réagi à mon désir de la changer. L’ampoule, c’est le cerveau de cette lampe. Elle refuse la greffe. »

Il a gloussé.

« On se croirait dans un roman de science-fiction. »

« Autre chose. J’ai revu le brocanteur qui voulait l’acheter. Pas moyen d’avoir une explication. »

« Si ça se trouve, il n’en a pas. Ou bien craint-il d’être pris pour un dingue. »

Un silence.

« A propos, tu passes à la maison ? C’est ma fête, aujourd’hui. La saint Théodule. Tu avais oublié ? »

« Encore un prétexte pour faire une entorse à ton régime ! »

« Je m’entretiens. Le régime, c’est déjà du passé. Un passé lointain. T’as vu ma ligne ? »

« Justement. Le passé te rattrape ! »

« Salaud ! »

 

Un peu plus tard, une autre idée saugrenue m’a traversé l’esprit. Une comète à la queue mille fois plus lumineuse que la normale.

J’ai déplacé la lampe dans la cuisine. L’endroit où je l’avais trouvée, moult années plus tôt, lorsque je m’étais introduit en ces lieux sans y avoir été convié. J’avais cru, à tort, que mademoiselle Fourcade la changerait de place. J’étais naïf. Il avait fallu la délocaliser sur un guéridon, dans la salle à manger, lors du déménagement.

Je l’ai disposée sur la table, à côté des reliquats de petit-déjeuner, et je suis parti en claquant la porte d’entrée. Le temps de boire l’apéro au bar d’en face, je suis rentré après avoir traversé en dehors des clous, comme lorsque j’étais gamin. Si je me faisais choper, je mentais. Toujours un piéton qui fait du zèle, immobile sur le trottoir où je comptais accoster.

« Mais, monsieur, j’ai regardé à droite et à gauche. Pour une fois que la chaussée est déserte. Et puis, je suis pressé. Mes parents m’attendent. Vous me retardez encore plus. »

Là, des freins m’ont rappelé comme la vie est fragile lorsque la mémoire est complice de la nostalgie.

Je me suis fait traiter de « connard », ce qui m’a amusé de la part d’un type qui conduisait avec son portable à la main. Il m’en avait menacé en stoppant la course de son fier destrier, une Twingo aux pneus usés jusqu’à la corde.

J’étais un peu éméché ; à tel point que j’avais oublié d’aller vérifier mon hypothèse. C’est le bruit du frigo râlant parce qu’ON l’avait laissé ouvert qui a remis les pendules à l’heure. Je me suis précipité dans la cuisine dans le but de le refermer, pour commencer, et…

J’ai tout de suite remarqué qu’une main impie l’avait fouillé. J’ai recompté les œufs durs, j’étais très pointilleux avec le rangement de la bouffe, un truc de vieux garçon, certainement : il en manquait un.

Je me suis tourné vers la lampe.

« Alors, il était bon ? »

J’ai failli glisser sur quelque chose qui traînait par terre. Je me suis baissé et j’ai ramassé une mèche de cheveux. De cheveux bleus.

J’ai hésité entre me jeter sur mon portable, pour aviser le gros Dudule de ma découverte, et ausculter l’espace entre la lampe et le mur. J’étais persuadé que j’allais y dénicher la coquille de l’œuf dur éparpillée façon puzzle.

« Je ne sais comment vous remercier. »

J’ai sursauté encore plus violemment que tout à l’heure, quand les freins ont bien répondu à celui qui, par un prompt réflexe, m’avait néanmoins sauvé la vie.

« Ne cherchez plus, j’ai jeté les petits bouts de coquille dans la poubelle. »

« Mais… comment êtes-vous entrée ? »

« Comme vous, jadis. Par le mur du jardin. Mais personne ne m’a aidée. J’étais chaussée de mes bottes de sept lieus. »

Je me suis dit que les trois verres de pastis me faisaient une blague.

« Je plaisante. » ajouta-t-elle.

« Vous… Vous êtes le fantôme de la lampe ? J’ai déjà vu ces cheveux bleus quelque part… »

« En rêve, peut-être. »

« Oui, mais vous étiez beaucoup plus… beaucoup plus âgée. »

« Je vous dois des explications. Et vous allez comprendre pourquoi certains initiés, dont ce brocanteur qui meurt d’envie de m’acquérir, me veulent à leurs côtés. »

« Et si nous allions nous asseoir dans la salle à manger ! Il y a de la place pour trois sur le canapé. »

Un miracle, je n’avais point bégayé. La jeune femme a froncé les sourcils.

« Vous, moi et la lampe. »

Rarement vu des dents aussi blanches lorsqu’elle a souri.

« Vous connaissez le chemin. »

 

*

 

« Et cette mèche de cheveux que j’ai trouvée devant le frigo. »

« C’est la signature de mon réveil. Je suis la sentinelle de la maison. Mais laissez-moi vous raconter mon histoire. Je n’ai que très peu de temps avant d’être rappelée par la lampe, comme le génie de la légende orientale. »

« Juste une question avant. »

« Une seule ? Je vous écoute. »

« Je suppose que vous n’apparaissez pas à tout le monde. Pourquoi moi ? Pas parce que j’ai acheté cette maison, tout de même… Pas au premier venu, n’est-ce pas ? »

« Très finement observé. Vous êtes le sosie de l’homme qui a créé la lampe et je suis une sorte d’hologramme de la femme qui a inspiré ce souffleur de verre. »

« Je n’avais pas remarqué qu’elle était en verre. »

« Oui, et il ne faut pas la casser. Je serais obligée de repartir dans le néant où mon créateur a plongé après sa mort, il y a un demi-siècle. »

« En gros, je suis dans le casting de ce conte pour adultes. Je vais me réveiller… oui… Je vais me réveiller quand un bruit m’éjectera du sommeil où je me suis vautré après avoir trop bu, tout à l’heure, au bar d’en face. »

« Calmez-vous ! Tout doux ! Laissez-moi plutôt vous narrer mon histoire ! Je vais essayer d’être brève. Le temps vaut de l’or après tant d’années d’attente. »

Elle s’est lancée dans un récit qui me parut interminable. La grande aiguille de la pendule accrochée au mur d’en face n’avait trotté que pendant douze minutes. J’avais écouté la jeune femme en fixant cette limace qui donnait l’heure.

« Tombée amoureuse d’un souffleur de verre qui fonctionne comme un grand romantique… »

« Il faut dire qu’il a ramé pour m’aborder. »

« Un naufragé de la vie qui avait trouvé son île. »

« Au point de vouloir y fabriquer un château, oui. »

« Il a agi comme un artiste peintre dont le pinceau est guidé par le souvenir d’une femme aimée. »

« Vous avez raison. Nous nous sommes rencontrés au bord de la mer. Il ramassait des galets. Les plus beaux. Il n’arrêtait pas dire que c’était dommage qu’ils ne fussent point en verre. Et puis, il en a brandi un en affirmant qu’il voyait à travers. Il l’a mis devant ses yeux, comme on écoute la mer dans un coquillage, en affirmant qu’il avait enfin déniché le modèle qui motiverait son souffle à devenir long et soutenu, tel celui d’un ténor. J’ai accepté de partager un peu de son temps. Et il a crée cette série de lampes sans se douter qu’elles seraient possédées par son amour pour moi. Amour qu’il ne m’avait pas encore avoué. La suite a été moins gai. Il s’est mis à fumer, et sa respiration est devenue haletante. Cet homme s’est consumé comme une feuille de papier où a été écrit le plus beau des poèmes. »

« C’est une histoire triste, mais belle. Belle comme toutes les histoires tristes. Vos mots sont aussi beaux que vos yeux. Vous me troublez, m’impressionnez. »

« Merci, c’est gentil. Je ne m’en suis pas remise et je me suis suicidé en me tranchant les veines. Je me suis vidé de mon sang dans une baignoire d’eau chaude. »

« Si je m’attendais à ça… »

« Et il y a eu ces brocanteurs qui avaient découvert le fil conducteur de toutes ces lampes… Elles avaient toutes le même défaut : neuves, les ampoules clignotaient. Le courant semblait ne pas passer. Les malheureux acheteurs s’en sont débarrassés au gré des vide-greniers et du bouche-à-oreille. »

Le moment que j’avais choisi pour évoquer celui qui insistait tant pour que je lui vende la lampe rescapée du « grand nettoyage ».

« Il l’a reconnue. Une chance inespérée pour lui. Il fera tout pour l’obtenir. Seuls les connaisseurs reçoivent le message. Il y en a d’autres de par le monde. Il a voulu l’acheter… non pour la revendre à un bon prix… mais pour la garder près de lui… Elle porte bonheur, et celui qui la possède trouvera l’amour. S’il est vieux, il rajeunira. Si c’est un enfant… sa maman vieillira au ralenti. »

« José, le souffleur de verre, aimait tellement cette femme, moi, en l’occurrence, que son travail en a été imprégné. Comme un fluide. Vous voyez, je parle de moi à la troisième personne, je suis totalement désincarnée alors qu’on pourrait croire le contraire. Quand il s’en est rendu compte, il était trop tard. Il s’est refusé à détruire sa création. Mais je me suis suicidé, et il en a fait autant après avoir mis à l’abri les lampes magiques… Elles ont été toutes retrouvées, au fil des ans, à la suite d’un jeu de pistes, puis vendues aux enchères. Je suis sûr que le brocanteur va tout faire pour m’avoir. Elle est devenue une femme multiple. Il essaiera probablement de me voler. Faites très attention ! »

« Mais… c’est un vieil homme. »

« Pas pour longtemps s’il réussit dans son entreprise. Et moi, c’est vous que j’ai choisi. »

« Moi aussi, je suis vieux. »

« Plus pour longtemps. Vous ne m’avez pas bien comprise. Maintenant, je dois retourner dans la lampe. Mais il ne faut pas que vous assistiez à la scène. Veuillez aller la chercher et la remettre à sa place, sur le guéridon ! »

Elle a clos notre dialogue d’un baiser qui m’a laissé pantois. Un baiser de cinéma.

 

Je suis allé me réfugier dans la chambre. J’avais laissé la porte entrebâillée. Une lueur envahit le palier tandis que je posais mes fesses sur le lit qui ne grinça point. Je me suis dit que toute la maison s’était transformée en soleil.

Ma tête a fait un quart de tour, sans que mes cervicales craquent. J’ai fait face à la glace de l’armoire, et je me suis attardé sur mon image. J’avais rajeuni de vingt ans. Des larmes ont perlé. J’ai pensé au gros Dudule.

Il serait bien obligé de me croire.

 

J’ai pris pour habitude d’embrasser l’ampoule, chaque soir. Un plaisir de la voir clignoter.

« A bientôt, peut-être. »

Aucune réponse. Juste la certitude d’avoir été entendu.

 

Je me suis endormi, ce soir-là, en regrettant de ne pas lui avoir demandé son nom.

Qui sait, peut-être qu’un prochain rêve me renseignerait…

 

Cette nuit-là, j’ai appris que mademoiselle Fourcade avait été la maîtresse de monsieur Buttin. Il l’avait plaquée pour une autre femme, mais elle s’était refusé à déserter le quartier à cause de la maison  abandonnée.

Elle s’était autoproclamée responsable de son entretien. Est-ce que cela cachait un besoin irrépressible de ne pas s’éloigner de son amant, malgré leur séparation ?

Et lui, pourquoi n’était-il pas parti vivre avec sa nouvelle conquête ?

Un lien invisible les empêchait-il de prendre le large ? Ce lien était-il élastique au point de renoncer à la fuite ?

Savait-elle qu’une sentinelle endormie ne demandait qu’à se réveiller ? Qu’elle attendait de métaphoriquement croiser le chemin de l’homme qui…

J’étais cet homme-là alors que je n’étais qu’un enfant.

Le temps reculait tout au long de mes artères.

Je me suis souvenu des coups de klaxons lorsque je traversais en dehors des clous, et j’ai pleuré à l’idée de reverdir sans l’espoir de revoir mes parents.


Publié le 09/03/2026 / 1 lecture
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