« J’aime lire mais je n’aime pas les livres. »
J’ai cru que Raoul avait bu quelques verres de trop.
« Tu dérailles, mec ! C’est antinomique. »
« Tu m’as mal compris… ou je me suis mal exprimé. C’est comme boire de l’eau de mer quand on a soif. »
« Voilà, c’est mieux. Et ça coule de source. »
Je feignais souvent de ne point comprendre ce qu’il disait. Il se vexait vite. Il savait pourtant que je jonglais avec sa susceptibilité. Du sang corse circulait – lentement – dans ses veines. Il lisait beaucoup, mais que des vieux livres. Il fréquentait les bouquinistes.
« Je préfère l’odeur de la poussière à celle qui plane dans les librairies. Chaque fois que j’y feuillète un livre, elle me saute au cou, et ce n’est pas pour m’embrasser. J’éternue, et le libraire me regarde de travers. Il a peur que mes miasmes collent les pages. »
« Tu as raison. Les bouquinistes sont bien plus sympathiques. Et ce sont de sacrés archéologues. »
« Ah bon ? Tu ne me contredis pas ? »
« La prochaine fois. »
Il a essayé de sourire, mais c’est une grimace qui a déformé son visage.
« L’autre jour, l’un d’eux est passé à la maison. J’ai dû appeler un serrurier. La porte du grenier était bloquée. Ça faisait une éternité que je n’y mettais plus les pieds. J’avais besoin d’argent de poche… Il voulait participer au règlement de la facture. »
« Quelle facture ? »
« Le serrurier ne bosse pas gratis. »
« Tu as encore des bouquins, là-haut ? Je croyais que tu les avais tous écoulés… »
« C’est vrai que je ne t’ai rien dit, à toi. J’ai trop d’amis, j’ai du mal à vous mettre tous sur un pied d’égalité. »
« Heureusement que je ne suis pas jaloux. »
Il a biaisé.
« J’ai poussé, par hasard, une porte dérobée. Il y avait un escalier en bois, de l’autre côté. J’ai attaqué l’ascension. Je suis arrivé sur le toit. Sous chaque tuile, il y avait un livre. »
« C’est vrai ? »
« Non. Mais j’ai découvert un double-fond dans l’antique armoire normande. J’ai dû utiliser un couteau de cuisine pour la libérer des toiles d’araignées. Elle était carrément saucissonnée. Si je n’avais pas fait venir un brocanteur, je serais passé à côté d’un trésor. »
« Tu vends tes vieux meubles ? Tu as fait des dettes de jeux… c’est ça ? »
« Mais non ! Tu sais bien que je ne joue plus au poker. »
« Alors c’est quoi ? »
« Comme je t’ai dit, j’ai beaucoup d’amis… J’ai décidé de faire un cadeau à chacun d’eux, il me faut du fric tombé du ciel. »
« Oh, le mytho ! »
« Tu me connais bien, toi. »
« Pas les autres ? »
« T’es con ! »
« Et il y avait quoi, dans cette planque ? »
« Un manuscrit. »
« Mais que faisait-il dans ton grenier ? »
« Tu devrais plutôt te demander qui l’a pondu. Mais peut-être est-ce antinomique. »
Il m’avait soutiré un sourire.
J’ai vu ses yeux se mouiller. Il a reniflé.
Sur le moment, j’ai zappé. Ce ne serait pas la première fois que sa conjonctivite chronique refaisait surface. A force de tourner les pages des romans de Jules Verne dans leurs premières éditions…
« Je l’ai lu avant de savoir qui l’avait écrit. Avec moi, bien souvent, l’auteur importe peu. Je veux être surpris, et là, j’ai été servi. C’était illisible. J’ai dû utiliser une loupe, en vain. On aurait dit l’ordonnance d’un médecin. La plus longue des ordonnances. Même un pharmacien y aurait perdu son latin. »
« Et ça t’a guéri ? »
« Si tu savais… Je me suis assis contre le mur du fond, et je me suis laissé envoûter par cette prose. »
« Je croyais que c’était illisible. »
« Si on ne peut plus exagérer entre amis… Tu verras, c’est de la grande littérature. J’espère que ton cerveau remplira les trous. Le mien a eu du mal. J’ai passé une nuit entière à lire les deux cents feuillets. »
« Mais… l’auteur… c’est qui ? »
Je l’ai imaginé prenant de l’élan pour franchir un ruisseau. Il sembla que c’était une rivière.
« Mon grand-père. »
« Quoi ? »
Terrassé par l’émotion, il lui a été impossible de poursuivre.
Nous avons bu un whisky trente ans d’âge. Ce n’était pas prévu. Je ne le dégainais que pour les grandes occasions. Le divin breuvage l’a aidé à recouvrer sa joie de vivre.
« Et, bien sûr, tu ignorais qu’il avait du talent, stylo en main. »
« Une seule fois, je l’ai vu écrire. C’était pour remplir un chèque. Sinon, je ne m’explique pas pourquoi il a caché ce manuscrit. Lui seul montait sous les combles. Mon père avait le vertige et ma mère était allergique à la poussière. »
« Je parie qu’il était tout le temps avec toi. Tu m’as bien dit qu’il vivait chez vous, n’est-ce pas ? Je n’ai pas rêvé. Ça sous-entendrait qu’il a écrit ce roman avant de déménager. »
« Je me rappelle qu’il venait, dans ma chambre, le soir, et me racontait des histoires. Il s’était imaginé que je dormais mieux, la tête pleine d’étoiles. Il lui arrivait de s’agiter en égrenant les mots. Il avait l’angoisse communicative et je faisais des cauchemars. Mais je ne me plaignais jamais. Je crois qu’il improvisait. Après l’avoir lu, j’en suis sûr. »
« Et ça parle de quoi ? »
« Tu ne me demandes pas le titre ? »
« Tu vois, tu recommences… Je te ressers ? »
Il ne s’est point fait prier. Il s’inoculait un peu de courage.
*
Je l’ai soutenu jusqu’à la porte. Il bafouillait. Tout à l’heure, le vent avait soufflé dans les voiles lorsqu’il s’était levé pour aller pisser. J’avais été décoiffé.
Nous avions vidé la bouteille. J’en avais une autre. Nous l’avons épargnée. Mon voyage en Ecosse… Un retour aussi chargé que mon haleine, présentement.
« Je vais t’appeler un taxi. Je te raccompagnerais bien… mais, pour moi aussi, les glaçons étaient trop petits, et le verre trop grand. »
« Comme tu veux. En attendant, je vais te refiler le bébé. Il est dans le coffre de ma voiture. Tu me diras ce que tu en penses. Si tu as des problèmes avec certains mots, appelle-moi ! Quand la mer est calme, les hiéroglyphes grand-paternels murmurent à mon oreille. Prends ton temps ! »
Egaré dans les brumes de l’alcool, j’avais oublié le but de sa visite.
Il m’a appelé, une heure plus tard, pour me dire qu’il était bien rentré.
« Je reviens demain, pour récupérer Titine. Je ne te dérangerai pas. Dors bien ! Ton whisky est une tuerie. Si tu retournes en Ecosse… »
Il avait lâché un petit rototo avant de larguer les amarres.
Je me suis vautré dans mon fauteuil, face à la télé. Je me voyais dans l’écran. J’ai feuilleté le manuscrit. J’ai toussé à plusieurs reprises.
« Satanée poussière ! » ai-je maugréé.
Le titre était glaçant et le premier paragraphe m’a scotché.
L’homme asséna un puissant coup de marteau sur le miroir de la salle de bains. Le verre se lézarda et saigna. Il s’empara d’un gant de toilettes et nettoya le lavabo. Il n’avait même pas mal. Il éternua et son sang se mêla à celui du miroir. Il reconstitua le puzzle et se vit. Il était balafré en maints endroits.
« Voilà qui ne va pas arranger mes affaires. »
Il se regarda de plus près et…
Il lui prit l’envie de lécher le miroir.
« Mais pourquoi saignes-tu, toi ? »
« Et toi, pourquoi me lèches-tu ? »
« C’est la pleine lune, non ? »
« Oui, et alors ? »
« Alors j’ai soif. »
*
Je me suis empalé dans le mot « fin » écrit en lettres gothiques alors que la nuit enveloppait la cité. Je n’ai point saigné. Mais j’étais sacrément tourneboulé. Ce fut comme si je venais de lire un opus posthume d’Edgar Allan Poe.
Les amis de Raoul, ses chers bouquinistes, lui avaient déniché ce roman, lors de leurs nombreuses recherches « sur le terrain », et il m’avait fait une blague.
La dédicace était troublante : « A mon cher petit-fils qui n’aura probablement pas l’occasion de lire mon roman de mon vivant. »
Mais alors, pourquoi ne pas lui avoir donné directement son manuscrit ? Etait-il pervers au point de s’en remettre au hasard ? Son esprit ludique avait-il guidé sa main ?
Je me suis promis de contacter Raoul dès l’aube. Je le savais matinal.
Cette nuit-là, j’ai rêvé que je m’introduisais dans une librairie, un dimanche soir, une épingle à linge me pinçant le nez. Je faisais mienne la phobie de mon ami. Je me suis dirigé vers le rayon consacré à Edgar Allan Poe. Je connaissais les lieux, apparemment. Tandis que je feuilletais des opus hyperconnus, un large sourire plaqué sur mon visage, une surprise tomba du ciel. Quelqu’un avait secoué l’arbre. Le livre rebondit plusieurs fois sur le sol couvert de sciure puis s’immobilisa à mes pieds. Je me suis machinalement massé le crâne. J’avais réchappé de justesse à la chute de cet astéroïde.
« Mais pourquoi toute cette sciure ? »
Le silence me répondit qu’il n’y avait aucune raison d’attendre une explication du libraire.
Je lorgnais le titre du roman après l’avoir décollé du sol en ahanant comme s’il pesait un âne mort. A la vue du titre, j’ai poussé un cri de dément.
C’est lui qui ma bouté hors du sommeil.
Pas question de raconter mon délire nocturne à Raoul.
« Raoul, si tu savais… j’ai rêvé que je cambriolais une librairie. Un roman signé Edgar Allan Poe a voulu m’en chasser. »
« Tu as noté le titre ? »
« Oui, bien sur. Mais tu ne vas pas me croire. »
« Dis toujours, j’aviserai. »
« LE MANUSCRIT PERDU. »
« Sans blague. »
« Et puis… autre chose… Il y avait de la sciure partout. »
« Ça alors ! Papy était bûcheron, jadis. Il en parsemait toutes les pièces de sa maison avant de rencontrer mamie. C’était pour masquer le carrelage qu’il trouvait affreux. Difficile d’y garder son équilibre, mais bon… Il a également dû changer de métier parce qu’elle détestait l’odeur du bois. »
« Elle n’a pas aimé tes amis bouquinistes, je parie. »
« Et pourtant si. Ils n’étaient pas responsables de la déforestation. Les libraires, oui. »
Assis sur le lit, les pieds glissés dans mes mules, j’hésitais entre me lever et basculer en arrière. J’ai décidé de me figer, mimant une statue.
Que faire ?
Attendre que Raoul prenne l’initiative d’appeler ?
L’inquiéter ?
J’avais rangé le manuscrit dans le tiroir de ma table de chevet. Je l’avais entendu battre tel un cœur. Je luttais contre l’envie de le relire. Peur qu’un infarctus…
Je m’étais contenté de survoler certains paragraphes défigurés par un maniement approximatif du stylo. Je m’étais dit que le grand-père de Raoul se serait bien amusé avec un clavier d’ordinateur.
La voix rauque de mon ami a tonitrué dans ma tête, m’obligeant à fermer les yeux.
« Il lui aurait mis un grand coup de poing, histoire d’en exploser les touches. L’alphabet éparpillé, il aurait éclaté de rire. Il m’aurait fait peur, car il lui arrivait de réclamer ma présence lorsqu’il commençait un nouvel opus. Il prétendait que je l’inspirais. Pourtant, dès le deuxième chapitre, il renonçait. Il en avait tant commencé sans la moindre intention de les finir. »
Le silence a ramené la réalité sur le devant de la scène.
« Mais puisque c’était dans ta tête… »
« Chut ! »
J’ai fini par jouer les amnésiques. La sensation d’être un éditeur dont le bureau débordait de manuscrits, et qui commence par ceux ayant sollicité une imprimante.
Le téléphone a sonné, une semaine plus tard.
« Tu ne devais pas m’appeler ? »
Et là, j’ai dû mentir deux fois.
« Oui, je sais, Raoul. Mais comme je n’ai pas encore lu le manuscrit de ton grand-père… »
« C’est dommage. Je suis sûr que tu aurais aimé. »
« Je n’ai pas dit que je ne le lirai pas. »
Je n’allais tout de même pas lui avouer que j’en rêvais, la nuit, après avoir obéi à une pulsion, si ?
Non.
Il ne me croirait pas.
*
« Vous prétendez que vous avez obéi à une pulsion. C’est étrange. Vous m’avez bien précisé que vous souffrez de procrastination… »
« Oui. Depuis l’enfance. Gamin, j’attendais toujours le dernier moment pour faire mes devoirs. Présentement, le problème se situe au-delà. Je lutte contre l’envie de le relire. »
« Vous pensez que ce serait une perte de temps ? Et pourquoi lutter ? Ce n’est pas un crime. Vous y avez trouvé des épisodes gênants ? »
« Pas du tout. Mais je suis un grand fan d’Edgar Allan Poe et… »
Son sourire est devenu carnassier.
« Je vois. Mais, vous savez, il arrive que des auteurs amateurs cherchent à imiter une star de la plume. J’ai un oncle qui se vantait d’avoir déniché un opus posthume de Jules Verne. Il accompagnait sa femme au marché d’Aubagne et, sur un tréteau, des vieux livres, dont un titre inconnu de l’auteur nantais. Il l’a acheté. Ma tante a râlé parce qu’il était cher, mais elle a cédé. Il s’avère que c’était un faux. Sa déception a été terrible. Les premiers paragraphes étaient ressemblants, mais au fur et à mesure de la lecture… »
Ce n’était pas la première fois que je consultais un psy, mais là, c’est lui qui se confiait.
« Je peux donc le relire sans… »
Il m’interrompit.
« Ça ne peut pas vous faire de mal. Quant à la procrastination, c’est juste une flemme passagère. D’après ce que vous m’avez dit, chez vous, ce n’est pas chronique. Ça résulte d’une émotion forte. Comme un premier rendez-vous volontairement retardé parce que vous êtes très amoureux. C’est paradoxal, mais tellement humain. »
Je suis sorti du cabinet du psy tout ragaillardi. C’est Raoul qui m’avait donné son adresse. Il avait des problèmes de culpabilité. Il n’avait jamais embrassé son grand-père, manque qui lui pesait, maintenant qu’il était décédé.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il me reçoive presque immédiatement.
« Vous avez de la chance. Un patient vient de se décommander. Si vous n’habitez pas trop loin, je veux bien vous recevoir dans un quart d’heure. »
A vol d’oiseau, c’était jouable.
J’ai joué et gagné.
J’ai relu Le manuscrit perdu.
Je me suis surpris à siffloter. Cela n’a guère duré. Là, au début du troisième chapitre, des phrases n’étaient plus tournées de la même façon. La suite confirma l’impression, ainsi que la fin, qui était différente.
La scène du lavabo…
Elle avait disparu. Gommée.
Le roman n’était plus aussi cynique que les nouvelles d’Edgar Allan Poe, au contraire. Le jus de tomate avait remplacé le sang.
J’ai lâché le manuscrit ; les feuillets se sont envolés. Ils étaient numérotés, l’autre jour.
Ils ne l’étaient plus.
J’ai ramassé les « déserteurs » et…
Parvenu devant la cheminée, j’ai réalisé que nous étions en été. Si je devais faire un feu, ce serait dans le jardin… Mais, dans le jardin, le potager occupait toute la place.
J’ai soulevé le couvercle de la benne à ordures, derrière la maison, sur le point de me débarrasser des feuillets en vrac.
« Ne faites pas ça ! Vous avez mal lu ! Recommencez ! »
J’ai sursauté.
« Mais… qui êtes-vous ? »
Le manuscrit miraculeusement reconstitué m’est tombé des mains.
Les feuillets, cette fois, ne se sont point éparpillés, non. Et pour cause, je les avais agrafés. Je les avais imaginés, fouettés par une méchante bourrasque, se répandant au-dessus de la cité, dans un anarchique envol. Je venais de franchir une porte spatiotemporelle. Cette pensée crispa mes zygomatiques.
« Qui je suis ? Vous ne m’avez pas reconnu ? C’est vexant. Mais je ne vous en veux pas. Je sais que vous m’aimez bien. »
Il y eut un long silence.
« J’ai lu toutes vos œuvres, même les poèmes. »
« Maintenant, oui, vous pouvez affirmer que vous avez lu TOUTES mes œuvres. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Que je suis l’auteur du roman que vous vouliez jeter dans la benne à ordures. »
« Mais… »
« Votre ami a voulu vous faire une surprise. Il vous aurait dit la vérité, mais d’abord, il devait expurger sa culpabilité. C’est à cause de lui que son grand-père n’a jamais achevé tous les romans qu’il avait commencés. Il souffrait de procrastination, lui aussi. »
« Et comment savez-vous tout ça ? »
« Peut-être parce que les morts ont des antennes partout. »
« Admettons. Mais ce roman, pourquoi ne l’avez-vous jamais publié ? »
« Je suis mort alors que je ne l’avais pas fini. Et les fantômes ne sont pas censés écrire. J’ai donc guidé la main du grand-père de votre ami. Savez-vous qu’il souffrait de somnambulisme ? »
« Mais, Raoul, comment a-t-il fait pour découvrir votre roman inachevé ? »
« En cherchant bien dans le grenier. Vous êtes au courant de ce détail. »
Des frissons ont parcouru mon échine.
« Vous habitiez la maison de mes grands-parents ? »
« Oui. »
« Et ça ne s’est pas su ? »
« La preuve que non. J’ai connu une Française… Mais vous ne direz rien, n’est-ce pas ? »
« Et maintenant, dois-je garder le manuscrit ? »
« Vous pourriez le remettre à sa place, dans le double-fond de la vieille armoire normande. Mais votre ami le saurait forcément. Non, remettez-le dans le tiroir de votre table de nuit ! Il y sera bien. Au chaud. Et lorsque vous atteindrez l’âge de quitter ce monde, léguez-le à un bouquiniste sans dire qui en est l’auteur. »
« Mais il devinera aisément qui a manié la plume. »
« Vous croyez ? Vous avez vu comme il m’est facile de transformer mes phrases… »
Je me suis soudain retrouvé seul dans la ruelle.
Un corbeau m’a survolé en croassant. Je n’en avais jamais vu dans ce ciel qui appartenait aux mouettes et aux goélands.
La signature du maître.
Je n’étais pas prêt d’oublier cet instant magique.
– EPILOGUE –
J’ai cherché à joindre Raoul. Silence radio.
J’avais l’intention, sous l’effet d’une émotion sans nom, de lui dire que j’avais lu le manuscrit de son grand-père, mais que je gardais mon opinion pour moi. Les goûts et les couleurs…
Il était clair qu’il était ignorant de la prose noire d’Edgar Allan Poe.
J’avais prévu de le flatter, d’envier sa chance d’être le petit-fils d’un tel talent. Mais son silence m’a permis de m’endormir, ce soir-là, sans que la honte rosisse également mes rêves.
Raoul découchait souvent, mais bon, le téléphone portable est le pire des témoins. La pire des balances. Il vous suit partout, et avec lui, vos contacts.
Avec le fixe, vous savez que votre correspondant est chez lui. Lui ne ment jamais.
Bref. Je me suis couché, persuadé que j’allais passer une bonne nuit.
J’ai été réveillé par des miaulements. Minuit.
J’ai tendu le bras pour allumer la lampe de chevet et…
J’ai hurlé ma douleur.
Je venais d’avoir la main lacérée.
Je me suis levé d’un bond et j’ai sollicité le lustre, suçant les trois doigts ciblés par la tornade griffue.
Il y avait un chat noir sur le lit.
Ses yeux verts me fixaient.
« Alors, méchant matou, c’est toi le gardien du manuscrit perdu ? »
Il s’est roulé en boule. J’ai osé une caresse, il s’est mis à ronronner.
« Nous avons du chemin à faire ensemble. »