Le renard et les blaireaux

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Papa a eu envie de faire pipi. Il m’a laissé seul avec cet inconnu. Il l’avait peut-être fait exprès. Il savait que j’avais du flair. Qu’il était difficile de me mentir.

« Quand tu seras grand, mon fils, tu seras un bon flic. »

« Tu te trompes, papa. L’accusé va croire que je lis dans ses pensées. Il va se taire et verrouiller son cerveau. »

J’ai entendu craquer ses épaules quand il les a haussées.

 

« Dans cette maison, gamin, a vécu le plus grand fabuliste français. Te rends-tu compte de la chance que tu as ? »

« Je ne sais pas lire, monsieur. Je suis trop jeune. »

« Tu as quel âge ? »

« Je l’ignore. Je ne sais pas compter. »

« Pourquoi me mens-tu ? »

« Et vous… Jean de La Fontaine n’a jamais résidé ici. »

« Mon métier m’impose de forcer le trait. »

« Vous ne forcez rien du tout. Vous bonimentez pour que papa signe la promesse de vente. On vous a probablement renseigné sur son métier. Il est prof de français, et si ça se trouve, il donne des cours à votre fils. »

« Tu ne t’exprimes pas comme un gamin, gamin. »

« Et vous, ça s’entend que vous êtes agent immobilier. »

 

Ce dialogue trotte encore, aujourd’hui, entre mes deux oreilles. Le poney est devenu un pur-sang qui saute la rivière des tribunes sans élan. Il s’accroche à ma mémoire comme un bouquet d’algues à un rocher après que la mer s’est retirée.

Je me rappelle, l’agent immobilier s’était amusé à être mené en bateau par un gamin. Je n’avais pourtant pas des bras de galérien.

« Moi, je suis sûr que tu es un crack, en classe. »

« Vous voyez, je mens mal, je ne serai jamais agent immobilier. »

« Et tu veux faire quoi, plus tard ? »

« Arracheur de dents. »

J’ai encore son rire qui résonne dans ma tête.

« Tes parents ont bien de la chance. »

« Ne vous inquiétez pas, papa signera. »

« Pourquoi en es-tu si sûr ? »

« Parce que, de la fenêtre de sa chambre, on voit le grand phare, au large. »

« Et ta maman ? »

« Papa est veuf. »

 

La maison me convenait et il me tardait d’aller faire un tour sous les combles.

Chez maman, il y avait un grenier dont les toiles d’araignées évoquaient un chapiteau. Elle m’avait acheté un clown en porte-clefs, pour commencer.

« Tiens, mon fils, puisque tu aimes le cirque ! »

Papa avait mis de l’ordre après qu’elle avait passé le balai… uniquement sur le sol.

Je m’étais lié d’amitié avec la partenaire du lanceur de couteaux. J’en rêvais toutes les nuits. C’est d’ailleurs, dans mon lit, que j’avais rendez-vous avec le couple. J’avais la trouille… Elle était si jolie, à demi-nue, saluant le public alors qu’elle n’était que la paradoxale cible à rater absolument… au plus près…

« C’est déjà loin tout ça. » pensai-je en reniflant.

J’avais quatre ans lorsque maman est partie, victime d’un accident de la route.

Papa avait longtemps hésité avant de décider de déserter les lieux. Trop de souvenirs nous hantaient au point d’apparaître dans le grenier, dansant sur les murs, sous le chapiteau.

Pas envie de les dessiner, non.

 

Papa avait signé la promesse de vente dans un geste de star distribuant des autographes – l’agent immobilier s’en était amusé. Puis il m’avait demandé de m’approcher. Il lorgnait le large où le phare tentait de crever le ventre d’un nuage égaré. Le troupeau s’éloignait en grondant.

« Il se prend pour un torero. » ai-je pensé.

Papa était anti-corrida, alors je ne lui ai pas répété mon idée.

Un soir, il m’avait rejoint dans ma chambre et il m’avait murmuré à l’oreille qu’il serait si fier si…

« Tu sais, mon petit, je ne serai jamais ton prof de français, mais sache que j’aurais aimé faire de toi un écrivain. C’est un si beau métier. »

« Tu sais bien que je préfère dessiner. »

« Oui. Et je compte sur toi pour… »

« Je dessinerai le phare… promis, papa. »

« Tu lis dans mes pensées. »

« Heureusement que toi, tu ne lis pas dans les miennes. »

« Pourquoi tu dis ça ? »

« Parce que j’ai imaginé le phare en train d’éventrer un nuage comme un torero harponne un taureau. »

« Et tu n’as pas su le garder pour toi. »

« Voilà. »

Il m’avait ensuite confié que l’agent immobilier lui avait parlé d’un grand auteur du passé qui avait vécu dans cette maison.

« Jean de La Fontaine ? »

« Oui. Il t’en a parlé, à toi aussi. C’est un malin. C’était probablement destiné à me donner envie de signer. Mais je me demande comment il a su que j’étais prof de français. »

« Je me le demande aussi, papa. » dis-je en sifflotant mentalement.

« Si tu avais été prof de musique, il aurait cité Mozart… »

 

*

 

« Tu y vas quand ? »

« Où ça, papa ? »

« Dans le grenier. »

« Bientôt. »

« Tu vas être surpris. »

« Moi, pourvu qu’il y ait des toiles d’araignées… »

« A propos, tu l’as gardé, le clown en porte-clefs ? »

« Bien sûr. Il ne me quitte jamais. Tu veux savoir où je l’ai mis ? »

« Dans le tiroir de la table de chevet ? »

« Tu as fouillé ! »

« Uniquement pour vérifier si le résident précédent n’a rien laissé traîner. Récemment, j’ai reçu un coup de fil de la personne qui nous a remplacés, chez maman. Elle a trouvé le porte-clefs. Tu l’avais oublié et tu m’as menti. » 

Je me rappelle être devenu livide.

« Mais papa… »

« Je parie que tu ne t’en es même pas aperçu. »

« Voilà, c’est ça ! Depuis que je me suis fâché avec le clown… »

« Le clown… Quel clown ? »

« Celui qui hante mes nuits. »

« Tu fais des cauchemars ? »

« Non, non. Il m’apprend à faire des grimaces. Tu veux voir ? »

« Une autre fois, si tu veux bien. Tu as dit que vous étiez fâchés… Que t’a-t-il fait ? »

« Rien. C’est moi… je lui ai crié après quand il m’a dit qu’il était amoureux de la partenaire du lanceur de couteaux. »

Il y eut un silence.

« Tu dois t’imaginer que le déménagement m’a perturbé, n’est-ce pas ? »

« Plutôt, oui. »

« Sois rassuré, j’avais commencé chez maman. J’étais sous l’influence du porte-clefs. Je vais y aller demain. »

« Chez maman ? »

« Mais non ! Visiter le grenier. »

 

Le soir même, dans un grand sourire, papa m’a rendu le porte-clefs. Il m’a bien semblé que le petit clown m’a brûlé la main. Du liquide a goûté sur mes doigts alors que j’étais seul. J’ai cru que c’était du sang. J’avais été arrosé à l’eau chaude par sa fleur à la boutonnière. Sa grande bouche ne reflétait que la joie de faire rire. Il aurait pu se venger plus méchamment. En me piquant avec son aiguille, par exemple. Il en avait une, plantée dans son chapeau rigolo. Ou en shootant tel un footballeur dans mon petit doigt. Il utiliserait son pied droit dont la chaussure évoquait une péniche. L’autre était ridiculement petite.

« Comme ça, je suis sûr de ne jamais me lever du pied gauche. Je perdrais l’équilibre. »

 « Bon, d’accord ! J’ai compris ! Je te foutrai la paix avec tes amours ! Mais fais gaffe quand même ! »

J’ai attendu une nouvelle punition. Rien ne vint. Je l’ai déposé délicatement sur la table de chevet.

« Et il y a quoi, dans le tiroir ? »

« Mes dessins. »

« Pourquoi tu ne m’y installes pas ? »

« Si tu te mouches, tu vas les éclabousser avec ton gros pif rouge ! »

Il m’a encore arrosé à l’eau chaude. Cette fois, sur le nez.

« Mais… ça pue ! »

« C’est du pipi ! »

« T’es dégueulasse ! »

« T’en veux encore ? Sur la bouche, peut-être… »

« Non, non. »

 

Le lendemain, afin de me faire pardonner, j’ai dessiné le phare, et j’ai disposé la feuille de papier sur la table du salon. Je m’étais assis devant la fenêtre, jambes croisées, et j’avais manié mon crayon à la manière d’un artiste peintre dirigeant l’orchestre des couleurs avec son pinceau.

Quelque chose me turlupinait. Je savais à peine écrire, papa n’aurait pas droit à une dédicace.

« De vive voix, c’est tellement mieux ! » m’a soufflé une petite voix tombée du ciel.

J’en fus rasséréné.

Il rentra du boulot. Alors que tata Christine, qui s’occupait de moi en son absence, venait de partir, je l’ai pris par la main et l’ai entraîné dans le salon.

Ses yeux ont brillé comme des soleils jumeaux.

« Mais… pourquoi ces nuages ? Il fait toujours beau sur la mer. »

« A quoi servirait le vent, s’il n’y avait jamais un couvercle sur la marmite ! »

« Tu parles par métaphores, maintenant ? »

« Par quoi ? »

« Le couvercle, ce sont les nuages, dans ton esprit… Et la marmite, c’est le phare. »

Je l’avais regardé comme si j’avais écrasé un chat avec mon tricycle.

« Je ne l’ai pas fait exprès. Comme tu le sais, moi, mon truc, c’est le dessin… alors les images… »

Et mon petit papa de s‘étonner, une énième fois, d’avoir un fils si érudit avant même d’avoir mis les pieds à l’école.

« Ta mère aurait été si fière de toi… »

« Je vais peut-être y être nul, papa. Ici, je ne suis pas jugé par toute une classe, ni par une maîtresse. »

« Ou par un maître. »

« Tu dis n’importe quoi, papa ! Les hommes, c’est pour les classes de filles. »

 

*

 

Ce matin-là, je me suis levé avec la ferme intention de monter sous les combles. J’avais des fourmis dans les jambes, et j’étais prêt à repousser une armée de tamanoirs.

Pas vraiment une pulsion, non.

L’influence d’un rêve.

Le clown absent, pas de sables mouvants du sommeil. Le sol se dérobait sous mes pas lorsqu’il m’enseignait l’art de la grimace. La sensation de me laisser tomber debout, du haut d’une falaise.

« Bonjour, jeune homme ! Si tu mets les pieds dans le grenier, tu sauras si ce que t’a raconté l’agent immobilier est vrai. »

« Je ne comprends pas. »

« Toi, d’ordinaire si doué, qui jongle avec les métaphores comme avec des balles de tennis, tu ne comprends pas ? Moi, je pense que tu as un trou de mémoire. »

« Mais… vous êtes qui ? »

« Je veux t’aider à trouver la fable que Jean de La Fontaine a écrite sur un coin de nappe, histoire de m’enrichir. Je n’avais pas eu affaire à un ingrat. »

« Quoi ? C’est donc vrai qu’il a habité ici ? »

« Habité… pas vraiment. Je l’ai hébergé, un soir d’orage, alors qu’il se rendait, à pied, chez des amis. C’est long, quatre siècles, jeune homme ! La maison a bien changé. Elle a été restaurée une dizaine de fois. C’est la plus ancienne du quartier, justement parce que le génial fabuliste y a passé une nuit. Heureusement qu’il n’y est pas mort. »

« Je vous répète ma question : vous êtes qui ? »

« Le fantôme de son hôte. Celui qui a jadis vécu ici, et remercié le ciel de lui avoir envoyé ce grand homme. Je ne me suis jamais résolu à quitter les lieux. Seule une réincarnation… »

Un coup de tonnerre m’avait bouté hors du rêve.

J’ai entendu le clown ricaner dans son tiroir.

L’orage menaçait… dehors.

J’ai attendu qu’il pleuve, mais je me suis rendormi avant la première goutte.

A l’aube, les yeux à peine ouverts, j’étais moins sûr que ce fût un rêve.

 

La découverte du grenier, à mes yeux, était désormais devenue un événement prioritaire. De longs mois de procrastination. Peut-être le trac d’entrer dans une pièce que d’aucuns pensent être un musée, au rendez-vous de souvenirs matérialisés par des achats mis de côté après usage. Papa fréquentait les vide-greniers, mais j’étais persuadé que c’était pour l’unique plaisir de lorgner des vieilleries. Un voyeur des choses d’antan. Il ne lui serait jamais venu à l’esprit de m’acheter un nounours.

« Les enfants refusent de bercer les doudous qui ont été câlinés par d’autres. Et les soldats de plomb préfèrent déserter que guerroyer sous un nouveau drapeau. »

« Tu y allais avec maman ? »

« Pourquoi tu me demandes ça ? »

« Le petit clown en porte-clefs… »

Il avait éludé en évoquant tata Christine dont les poupées, autrefois, avaient toutes été achetées dans un magasin de jouets. Pas passionnant.

Je dus patienter jusqu’à son arrivée. Elle n’était jamais en retard. Papa était parti au collège où il donnait un matinal cours français.

« Tu ne resteras seul qu’une vingtaine de minutes. Là, je dois y aller. Sois sage ! Et donne le bonjour au petit clown de ma part ! »

« Et pas à tata Christine ! »

« Si, bien sûr. »

Et elle est arrivée en avance.

Je ne lui avais jamais demandé ce qu’elle faisait, dans notre maison, tandis que je jouais dans ma chambre. Elle avait le look d’une femme qui tricote ou lit un magazine ringard. Son chignon m’amusait. Je l’imaginais recélant des œufs qu’elle couvait par en-dessous, en réfléchissant.

« Tata, je vais dans le grenier. Papa est au courant. »

Elle souriait, elle ne savait que sourire. Je me demandais, parfois, si elle avait toute sa tête. Je n’ai jamais osé demander à papa si sa sœur…

Bref.

J’ai machinalement toqué à la porte du grenier. Personne ne m’a ouvert. J’ignore pourquoi je fus euphorique, à ce moment-là, au point d’entrer à reculons.

Je me suis retourné, prêt à m’ébaubir devant le spectacle de…

La pièce, cubique, était vide. Récurée aux quatre coins, du sol au plafond. Même le verre de la lucarne… plus loupe que jamais, avec ce soleil qui espionnait… qui n’espionnait rien du tout parce qu’il n’y avait  rien à espionner.

La déception m’a étreint comme un serpent. Je me suis senti trahi… par l’agent immobilier.

Il avait dit à papa, devant moi, qu’il faudrait se débarrasser des vieilleries qui traînaient, là-haut, saucissonnées par les toiles d’araignées. J’avais même imaginé le plancher fragile ; un bon délestage le soulagerait.

Papa était-il au courant que ce satané marchand de biens lui avait menti ?

Non. Il m’en aurait parlé.

Et tata Christine… il paraissait que c’était une maniaque de la propreté… Elle ne pouvait sans doute rien refuser à son frère.

Le soleil fit son entrée en diagonale. On eût dit une corde de harpe. J’ai eu envie d’en jouer. Le rayon d’or semblait tendu entre la lucarne et une sorte de trou de souris, au pied du mur faisant face à la porte.

Voilà qui devenait intéressant !

 

*

 

Je m’étais allongé afin d’évaluer la profondeur de l’anfractuosité. Plus d’un mètre. Mon bras n’était point assez long. Il y avait quelque chose, tout au fond. Une boule de papier froissé qui, pourquoi pas, y avait été enfoncée avec un manche à balai. J’avais eu beau tirer sur mon articulation, pas moyen. Je me suis fait mal à l’épaule. J’ai bien cru que je ne pourrais pas ramener ma main. Le petit clown eût été fier de ma grimace. Il l’aurait même testée, le soir même, sur son jeune public.

Une fulgurance, un éclair illuminant soudain mon ciel ennuagé.

Lui demander s’il voulait bien me rendre ce service, sa petite taille lui permettant de se faufiler dans le trou de souris. Mais est-ce qu’il aurait la force de tracter ce bout de papier froissé ?

Je suis redescendu à l’étage de ma chambre. Il a accepté. Il était déjà prêt lorsque j’ai ouvert le tiroir.

«  Ça tombe bien ! J’ai besoin de faire du sport. Je m‘empâte ici. Même pas une clef avec laquelle soulever de la fonte. »

Je lui avais promis, en retour, d’organiser une rencontre avec la partenaire du lanceur de couteaux.

« Tu es très zélé, petit homme. Je ne t’avais rien demandé. »

« Ça me fait plaisir. »

« Maintenant, il me semble que tu as douté de ma force, tout à l’heure. Je t’ai entendu penser. »

« J’étais fébrile. Je vais probablement découvrir un trésor. »

« Un trésor de papier. »

« Ce n’est que le support. Dessus, grâce à de l’encre, l’auteur a donné vie à une fable que l’Humanité va découvrir grâce moi. »

« … à nous. »

« Oui. Mais ce n’est pas ton monde. »

 

Il y a eu du bruit, en bas. J’ai sursauté, à deux doigts de lâcher minuscule comparse. Tata Christine se cognait aux meubles. Elle balayait. Elle était myope. Avait-elle encore oublié ses lunettes ?

Sacrée tata !

Une fois dans le grenier, j’ai déposé le petit clown devant le trou de souris. Il me fit penser à un spéléologue chez les Lilliputiens.

« Va, petit clown ! Tu participes à un moment qui fera date ! »

« Oui, mais si tu me cites aux médias, on va croire que tu as perdu la tête. Si jeune… c’est ballot ! »

Il est revenu, complètement épuisé, de son périple au cœur du mur.

« Ce truc pèse un âne mort. »

« Le poids de la gloire ! »

J’ai défroissé le papier à la hâte.

Je n’en ai pas cru mes yeux.

L’agent immobilier n’avait point menti.

« Tu sais lire, toi ? »

« Oui, bien sûr. Mais toi, tu ne sais pas, et ton père est au courant. Il va forcément se douter de quelque chose. »

« Il ne rentre qu’à midi. Je vais demander à tata Christine. Zut ! Elle a oublié ses lunettes. »

« Elle te l’a dit ? »

« Elle se cogne aux meubles en passant le balai. »

« Je te répète ma question : elle te l’a dit ? C’était peut-être de la maladresse. »

« Tu as raison. »

 

Dix minutes plus tard, tata Christine s’exécutait.

« C’est toi qui as écrit ça ? »

« Tata, voyons… je ne sais pas écrire… pas encore… »

« Je me disais aussi, tu l’aurais signé. »

Alors je lui ai tout raconté. Jean de La Fontaine accueilli ici, à cause de l’orage et rédigeant cette fable improvisée sur un coin de nappe.

« Tu veux bien me la lire ? »

« Evidemment. »

« Mais… tu n’as pas oublié tes lunettes ? »

« Non. J’ai des lentilles. »

« Des lentilles ? »

« Des verres de contact qui remplacent les lunettes pour que les autres s’imaginent qu’on y voit… et qu’on a de beaux yeux. »

Elle gloussa.

Elle s’est jetée à l’eau, articulant chaque syllabe.

 

Le renard et les blaireaux

 

Sûr, ils sont bien nombreux,

Epatant leurs enfants, se moquant du

Renard, ce goupil démodé

Empêtré dans sa queue

« Nos dents claquant dans l’air

Dans sa chair dès tantôt

Il va les découvrir. »

Pauvres petits blaireaux !

Il les a attirés dans la grange de l’Ancien

Tout est dit, ils sont cuits !

Epatés, les petits ?

 

« Et c’est Jean de La Fontaine qui a écrit ça ? »

« C’est l’agent immobilier qui nous a parlés de lui. Il a dit qu’il avait séjourné ici. Je me suis toujours demandé comment il savait ça, mais bon, papa avait envie de cette maison à cause du phare… »

« C’est pourtant vrai qu’il est beau. »

« L’agent immobilier ? »

« Mais non ! Le phare. »

« Tu l’as vu ? »

Elle a éclaté de rire.

« Il me tarde que papa rentre, à midi. Quand il va voir ce que j’ai trouvé dans le grenier. »

« Tu risques d’être déçu. »

« Et pourquoi ? »

« Parce que c’est un canular. L’encre sort d’un stylobille et le papier est comme neuf. C’est probablement l’agent immobilier qui… »

J’ai poussé un petit cri.

J’avais zappé le petit clown dans ma poche et il m’avait mordu.

Il m’a parlé dans ma tête.

« Tu vois, tu as mélangé la réalité avec ton rêve. Tu te rappelles, le fantôme de l’homme qui a hébergé le fabuliste… il t’a contacté dans ton sommeil. »

« Tu as raison. Et tu n’appartiens pas à la réalité. La fable est une arnaque. Tu ne rencontreras jamais la partenaire du lanceur de couteaux ! De toute façon, ils sont mari et femme. »

Je me suis précipité dans les toilettes et…

Pour le faire taire, je n’ai eu qu’à tirer la chasse.


Publié le 18/10/2026 / 1 lecture
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