Dès qu'elle entra dans la voiture, elle sut que ça n'irait pas. Pas cette fois. L'atmosphère était électrique, elle le sentit tout de suite. Trop de personnes, et surtout trop d'hommes, trops grands, qui lui barraient le passage et remplissaient l'espace de leurs corps massifs. L'odeur de sueur était forte, et lui piqua le nez d'emblée. Mais il était trop tard pour redescendre sur le quai, où la foule se tassait d'ailleurs. Un homme vêtu d'un blouson de sport parlait fort au téléphone, et son ton agressif agaçait les autres, qui le regardaient fixement. Elle se collait comme elle pouvait contre la porte, tentant de disparaitre à l'intérieur de sa propre apparence réelle, tentant l'évaporation. Mais nulle magie possible, il lui fallait supporter une minute trente minimum cette ambiance irrespirable. Aucun regard auquel se raccrocher, elle baissa les yeux. Un jeune homme tenta un échange avec elle, mais décidemment cela n'allait pas, aucune complicité ne semblait possible, tout regard semblait chargé d'appétits sordides. A la station suivante ce fut pire, un musicien trainant une enceinte montée sur roulettes força le passage pour entrer, et il fut impossible de l'en empêcher. Elle se cambra, fit le dos rond, se haussa sur la point des pieds successivement, aucune position ne la calmait. Si seulement elle pouvait ne pas prendre le métro, mais il lui fallait arriver à l'heure, et c'était le seul moyen. La tête toujours baissée, elle regarda les mains des hommes qui tenaient la barre, et elle reconnut les doigts des maçons-platriers, aux ongles bordés de blanc, doigts marqués par le travail dur, calleux. A partir de là son imagination vacilla, entre tendresse et crainte perpétuelle de la rudesse masculine. Elle se sentait seule au milieu de cette foule matinale, et détestait la routine de sa vie, qui l'obligeait à revivre ce matin cette promiscuité. Tout cela n'a duré ue quelques minutes pourtant, mais l'impression désagréable lui est restée.