Lire La Fête au Bouc à Port-au-Prince

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Cher Mario,

Il y a des soirs où les frontières s’effacent entre les vivants et les ombres, où Port-au-Prince ressemble à s’y méprendre a la Ciudad Trujillo de vos pages. C’est un ancien professeur de littérature qui vous écrit, un homme habitué à chercher dans la poussière des bibliothèques des visages que tout le monde a oubliés. J'ai rouvert votre livre, La Fête au Bouc. Je voulais retrouver cette lumière crue de mai 1961, mais à la manière dont je regarde le passé : à travers un brouillard de souvenirs incertains, une superposition de silhouettes floues.

Chez vous, l’Histoire avance comme un rouleau compresseur, violente, précise, anatomique. Chez moi, elle ressemble plutôt à un quartier périphérique à la tombée de la nuit, où les noms de rues changent sans cesse et où les témoins perdent la mémoire. Votre Urania Cabral marche dans Saint-Domingue avec la certitude d’une avocate new-yorkaise venue régler ses comptes avec le temps. Mais si je l’avais croisée, je l’aurais imaginée vêtue d’un imperméable trop léger pour la saison, sortant d’un vieil hôtel de l'avenue George Washington, le regard perdu vers la mer, cherchant le nom d’un officier ou d’un fonctionnaire du régime dont le dossier a brûlé dans un mystérieux incendie d'archives.

Le Bouc, votre Trujillo, n’est pas seulement ce monstre de chair, de parfum bon marché et de cruauté chirurgicale que vous décrivez si bien. Pour le professeur de lettres hispano-américaines que je suis, il devient une silhouette fugitive au bout d'une allée de palmiers. Une voix lointaine interceptée sur des ondes de radio brouillées. On se souvient d'une réception à l'ambassade, d'une plaque d'immatriculation, d'un tailleur blanc qui traverse une cour pavée avant le coup de feu. Le mal, vu à travers cette lentille, n’a plus la netteté du reportage ; il a la texture opaque d'un vieux rêve dont on se réveille avec une sourde angoisse.

Vous avez fait la radiographie de la tyrannie. Moi, j'essaie d'en retrouver les topographies disparues, les adresses oubliées où des hommes ordinaires sont devenus des bourreaux, presque par mégarde, par simple conformisme d'époque. Qu'est-ce qui reste, Mario, quand la fête est finie et que les dictateurs sont morts ? Des fiches de police jaunies, des fausses identités, et ce sentiment persistant que nous marchons tous dans les pas de fantômes qui refusent de dire leur nom.

II

Trujillo, 30 mai : L’héritage persistant de l’antihaitianisme d’État

30 mai 1961. Une autoroute nocturne, quelque part entre Saint-Domingue et San Cristóbal. Des phares dans le lointain, le bruit sec des balles qui criblent une carrosserie, et puis le grand silence noir qui retombe sur trente et un ans de dictature. Rafael Leonidas Trujillo venait de s’éteindre dans cette embuscade, laissant derrière lui des frontières incertaines et des mémoires troubles. On a souvent répété, à voix basse à Port-au-Prince, que si Trujillo était resté en vie, François Duvalier n’aurait jamais eu les coudées si franches pour bâtir sa présidence à vie. C’est une certitude feutrée : les régimes qui ont succédé au Generalissimo n’ont fait que moderniser l'antihaitianisme d’État, lui donnant un visage plus administratif, presque poli. Le renseignement dominicain, à travers sa cellule invisible poursuit un agenda qui ne dit pas son nom. Derrière les portes closes du ministère dominicain des Affaires étrangères, les hommes de l'ombre s'activent : évaluer au jour le jour les soubresauts d'Haïti, gérer le ballet mécanique des rapatriements et du commerce, réguler la vie précaire des marchés binationaux, et maintenir ce fil invisible qui relie le MIREX de Saint-Domingue à l'ambassade de Port-au-Prince.

Certaines chroniques anonymes, retrouvées au fond de revues oubliées, explorent ces liens troubles et se font la topographie d'une époque disparue, analysant l’influence tentaculaire du dictateur sur l’histoire d’une île partagée. Ces écrits restituent une emprise absolue, presque hypnotique. Entre 1937 et 1959, aucun président, aucun chef de l’Armée à Port-au-Prince ne pouvait espérer vieillir au pouvoir sans la bénédiction feutrée de Ciudad Trujillo. Le tyran se comportait en parrain de la région, soufflant sur les braises des rivalités haïtiennes pour mieux imposer son propre silence, infiltrant les cercles du pouvoir pour figer le destin de ses voisins.

Il y a pourtant chez Trujillo une fêlure intime que les vieux textes mettent au jour, notamment à travers les récits sur sa parenté cachée. C'est le grand paradoxe de cette histoire : cet homme qui ordonna le massacre des Haïtiens portait en lui leur sang par sa branche maternelle, celle de son aïeule Doña Ercina Chevalier. Les archives suggèrent une clé psychologique, une blessure d'orgueil ; le racisme viscéral du dictateur s'est nourri du mépris des cercles exclusifs de l'élite dominicaine, qui lui reprochaient, dans sa jeunesse, cette ascendance qu'il cherchait tant à effacer par le sang des autres. Cette haine n'empêchait pas le calcul cynique. Dès 1930, Trujillo devient le premier importateur de bras haïtiens, appliquant une formule froide : des terres bon marché à l’Est, une main-d'œuvre à bas prix à l’Ouest. Dans d'autres documents exhumés, on rouvre les dossiers oubliés du massacre du Persil de 1937. On y décrit les diplomates en costume trois-pièces négociant à Washington un dédommagement de 750 000 dollars, dont Trujillo ne versera finalement que 525 000 dollars, solde dérisoire de tant de vies brisées.

Ces récits se lisent enfin comme un roman d’espionnage transfrontalier, une suite d’ombres mouvantes à la frontière. On y découvre comment Trujillo tentait de dicter les destins ; en 1946, il voulut imposer à la tête d'Haïti le colonel Démosthènes Pétrus Calixte, ancien commandant de la Garde, avant que Dumarsais Estimé ne déjoue la manœuvre. Les archives du Renseignement dominicain révèlent les rouages secrets, les écoutes et les indicateurs qui ont permis de consolider la dictature à l’Est. Ces analyses nous rappellent que la tyrannie de Trujillo ne s’arrêtait pas à la ligne de démarcation de la frontière. Elle a agi comme un miroir déformant, une mauvaise conspiration qui a modelé pour de longues décennies le destin politique d'Haïti.

Gilbert Mervilus

 


Publié le 29/05/2026 / 4 lectures
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