Plus jeune, je détestais lire, je préférais écrire. Il m'arrivait de pondre des textes, allongé sur le lit, au cœur de la nuit. Souvent à la suite d'un rêve dont j'étais sûr d'oublier la trame au réveil. Là, il était encore frais, et je n'avais plus qu'à m'emparer du stylo posé sur la table de chevet. Des feuilles volantes étaient prisonnières du tiroir. Je les délivrais afin de permettre au songe de prendre corps. La plupart du temps, c'étaient des nouvelles dignes, par l'inspiration, d'Edgar Allan Poe. Le style, en revanche, était primaire. Il faut dire, pour ma défense, que j'étais dans un état second.
D'aucuns ont le réflexe de prendre un livre, ou d'allumer la radio, ou les deux en même temps, pas moi.
Aujourd'hui, j'allume et je fixe le lustre, satellite domestique négligé, car si je passais le plumeau, sa ressemblance avec le plus clair de nos astres serait compromise. Je voulais être dans la lune sans quitter mon lit. J'imaginais des petits bonshommes chassant au lance-pierre les papillons ivres de lumière sur des continents qui s'agrandissaient au fil des mois. Je les entendais, parfois, se reproduire... il fallait bien occuper l'espace. Les projectiles, aussi petits que les grains de poussière, se mettaient en orbite autour du lustre, imitant les spoutniks d'autrefois.
Ce jour-là, je me baladais sur le boulevard, croisant des ombres verticales, la plupart enclines à téléphoner en utilisant leurs doigts.
« Un jour, tu verras, on va déraciner les derniers platanes, de peur qu'il y ait des accidents, des fractures du crâne. »
Je me suis arrêté devant la librairie et j'ai remarqué un bouquin dont la jaquette montrait un couple en train de s'embrasser goulument. J'ai poussé la porte. Dix ans que je n'avais point lu.
« Bonjour, madame la vendeuse, vous me permettez de prendre la jaquette en photo ? Ils sont beaux, ces tourtereaux. »
« Je crains qu'il ne faille vous rendre acquéreur des pages qui vont avec, monsieur l'acheteur. »
Le titre n'avait rien d'exceptionnel.
Ma vie avec Maeva
Un roman de quai de gare, probablement. Un bain d'eau de rose où réapprendre à nager.
« Vous m'autorisez à lire les premières phrases ? »
« Bien sûr. Prenez cet exemplaire, là, il est déjà abîmé, il finira au pilon. »
J'ai passé presque autant de temps à penser à Maeva qu'à vivre avec. Le jour de notre rencontre, il pleuvait et je l'avais abritée sous mon parapluie tandis qu'elle hélait un taxi. Le salaud m'avait éclaboussé en roulant dans le caniveau. Moi, j'attendais le bus et elle m'avait proposé de partager la course. J'avais eu le temps d'observer ses courbes, la rousseur de ses cheveux, son regard, d'un vert de printemps qui s'éveille. J'avais refusé, me fiant à la faiblesse d'un homme face à une telle providence.
Chat échaudé...
Le gros matou sortait d'une rupture qui lui avait élimé les griffes. Si j'avais un creux, un moineau m'eût donné à réfléchir. Ne va-t-il pas me crever un œil ? Il est petit, certes, mais son bec… son bec est si pointu.
Pas envie de replonger si vite, non. Un type rentre de la plage et saute dans la piscine pour se débarrasser du sable qui transforme sa peau en carapace. Je collectionnais ce genre de métaphores, mais n'avais point la patience de les noter sur un calepin afin de me les resservir à l'occasion d'un casting d'images.
J'ai refermé le livre en le faisant claquer. J'ai invoqué l'écho qui m'a boudé. J'ai rendu l'opus à la vendeuse et déserté la librairie sans même un au revoir.
De retour à la maison, j'ai ouvert le frigo et une canette de bière est apparue, comme par magie, dans ma main. Je collectionnais les miracles même lorsque je n'avais point soif. Je me suis dit qu'il serait très malpoli de ne pas l'ouvrir. Tout à l'heure, j'avais joué avec le feu en...
Elle était sympa, mais un peu coincée, la libraire.
Il était temps de passer aux choses sérieuses.
*
Ce jour-là, je me rendais dans le centre-ville. J'habitais à deux pas de la mer, assez loin de ma destination. Ma voiture, malade, se faisait soigner chez mon garagiste, et je détestais marcher sous la pluie. J'avais rendez-vous avec Raoul, un ami d'enfance, pour visiter une maison. Il comptait sur moi, agent immobilier à la retraite, pour le conseiller. J'avais changé de métier parce que les baraques que je vendais étaient plus belles que la mienne, et moins chères. Ici, il y avait une acoustique de salle de concert. Je m'étais souvent demandé si elle n'avait pas été habitée, jadis, par un musicien. Du grenier, j'entendais mon chat ronronner, roulé en boule sur le canapé du salon, deux étages plus bas. Les cordonniers sont les plus mal chaussés, oui.
« Si l'opportunité de contredire un confrère se présente, je ne vais pas m'en priver, crois-moi. »
« Ne sois pas trop cruel. »
« Non. Je me contenterai d'être féroce. »
J'avais été, durant dix ans, un enfoiré, un marchand de bobards. Vendant des coquillages avec le bruit de la mer, mais pas la vue.
Bref. Le livre qui m'était tombé des mains allait influencer ma vie jusqu'à ma mort, et au-delà.
J'attendais le bus, vaillant sous la pluie parce que j'étais à l'abri. Et elle est arrivée, calfeutrée sous son parapluie. Impossible de voir son visage. J'ai dû me contenter de ses jambes, au bout desquelles ses pieds joliment cambrés picoraient le trottoir détrempé, au creux de talons aiguilles rouges sang. J'ai cru halluciner : la Maeva du roman était pareillement équipée. Cette femme, montée sur échasses, avait choisi son jour pour se déplacer. J'ai déserté l'aubette et lui ai demandé, mitraillé par la pluie, si elle voulait être aidée.
« J'ai encore assez de force pour tenir mon parapluie au-dessus de ma tête. Il n'y pas de vent, heureusement. Mais je vous remercie, c'est très romantique. Et vous êtes déjà bien assez mouillé comme ça. »
Elle n'avait point été sur la défensive, au contraire. Ses propos confirmèrent mon ressenti. J'ai su la protéger, en faisant rempart de mon corps, lorsque le taxi a ralenti puis s'est arrêté à notre hauteur. Elle ne connaîtrait pas la peur d'être arrosée. Elle n'avait pas vraiment besoin de moi pour se tirer d'affaire sous l'averse, non. Je l'avais trouvée fort aimable. J'avais moult années au compteur et elle aurait pu se sentir agressée. Mais avait-elle seulement remarqué que mes rides avaient changé mon visage en pruneau ? Je n'avais pu la voir avec précision, et c'était peut-être réciproque. Rien que d'y penser, j'ai rajeuni.
Elle est montée à bord du véhicule après avoir récupéré son parapluie. Il suffisait d'appuyer sur un bouton pour que la corolle renonce à se prendre pour un champignon.
« Nous partageons la course ? Vous allez où ? C'est pour savoir si votre destination est plus proche que la mienne. Si c'est la mienne, c'est vous qui paierez à l'arrivée. Tenez, prenez cette ma carte de visite. Vous me rembourserez en venant à cette adresse. Et je vous offrirai le café pour vous remercier de... »
J'ai refusé l'invitation parce que je savais que nous allions nous revoir. Dans des circonstances plus favorables. J'avais le flair pour ces contextes particuliers. Un vrai chien renifleur. J'ai deviné le regard acerbe du chauffeur, et lu dans ses pensées tel un télépathe.
« Tu n'as pas honte, vieux grigou, de faire du rentre-dedans à une nana qui pourrait être ta fille ? »
« Mais, monsieur, j'ignore si elle a vingt ou quarante ans, je n'ai pas eu la chance de vérifier. Vous savez, je suis très vieux, j'ai la vue basse. »
Et comment la reconnaître si, un jour, comme par miracle, je la revoyais ? Elle ne se chaussait tout de même pas, quotidiennement, de ces talons aiguilles, si ? Elle en avait probablement d'autres paires, de différentes couleurs. Mieux, j'avais imaginé que nous nous étions déjà rencontrés. Etais-je sous l'influence de ce livre qui s'était alourdi au fil des paragraphes, plombant ma lecture ? Non, pas une intuition, une certitude. Raison pour laquelle j'avais refusé alors qu'elle avait proposé le deal. Elle avait, semble-t-il, apprécié d'être soutenue par un galant homme avant de se mettre définitivement à l'abri. Je n'avais fait, somme toute, que l'accompagner.
« Prenez quand même ma carte ! »
« Excellente idée ! »
Le toit de la voiture m'a privé du plaisir d'apercevoir son visage, mais ses jambes me sont apparues tel un arc-en-ciel après l'orage.
J'ai pensé à elle toute la journée. Au point d'être devenu tout le contraire d'un salaud en devisant avec mon confrère devant Raoul.
« Vous vous efforcez d'être bon dans votre boulot, ce n'est guère critiquable. Mais j'ai bien fait de venir. J'ai été agent immobilier, autrefois. Vous avez essayé d'embobiner mon ami. Les lézardes... A cause d'elles, il peut porter plainte contre votre agence qui vend cette maison comme neuve. Mais nous seront sages. Nous irons voir ailleurs. Vous pouvez continuer de dormir sur vos deux oreilles, et de mentir à vos clients. »
Du temps a passé. Les nuits furent chaudes, avec cette femme qui, dans l'un de mes rêves, était au volant d'une voiture qui m'arrosait en roulant dans le caniveau, alors que j'attendais le bus sous la pluie. Dans un autre, c'est moi qui conduisais, et je lui demandais de monter devant, à la place du mort. J'étais fasciné par ses jambes.
Le roman que j'avais jeté aux oubliettes, cherchant et trouvant le prétexte d'un manque d'originalité, empiétait maintenant sur mon sommeil. Se vengeait-il d'avoir été abandonné, tel un chien malade ou trop vieux, sur le bord d'une route ? La réalité frappait à la porte, mais le rêve n'ouvrait point, car c'était peut-être pour me juger et me punir de tant de mauvaise foi.
« Vous portez souvent la minijupe ? »
« Non. Uniquement quand je prends le taxi. »
« Mais… si le chauffeur vous fait monter derrière... »
« C'est moi qui demande à m'asseoir devant. La mort ne me fait pas peur. C'est une voyeuse et j'aime bien m'exhiber. »
Je délirais à l'horizontale. Encore plus sous la douche, lorsque je comptais sur l'eau froide pour calmer mes ardeurs.
« Doucement, papy... ce n'est plus de ton âge ! »
« Pourtant, mon petit oiseau est encore perché. Tu crois qu'il va s'envoler si je le prends en photo ? »
« C'est toi qui es perché... dans ta tête ! »
Utilisant le pommeau comme un micro, j'ai chanté à tue-tête, justement. Mes voisins avaient l'habitude. Satanée acoustique ! Ils savaient que je ne pouvais m'en empêcher quand j'étais de bonne humeur, et profitaient de l'occasion pour s'inviter à la maison. Je leur préparais un café que nous sirotions en évoquant notre jeunesse.
Pour me changer les idées, et parce que j'en avais marre de renvoyer au lendemain, roi de la procrastination, j'avais contacté un brocanteur pour qu'il me débarrasse de mes vieux meubles. Ils encombraient le grenier et je comptais transformer celui-ci en chambre d'ami. En mansarde. C'était l'occasion de m'agrandir. D'avoir l'impression de m'agrandir. Mon ombre qui prend du volume ou rétrécit – celle d'un nain devenant une géante – en fonction de ma position par rapport au soleil. En vérité, je craignais les ronflements de mon invité, capables de se répandre entre les murs, tel l'écho, à cause de la miraculeuse acoustique. J'avais alors pensé qu'en mettant un étage entre ma chambre et celle-ci, sachant que Raoul atteignait la vitesse d'un train à vapeur lorsqu'il dormait...
Aucune fumée, heureusement, ne sortait de son nez.
Il m'avait dit, un jour : « Ça serait bien que je reste dormir chez toi, après qu'on a fait la fête. Avec les cuites qu'on se prend, je risque d'avoir un accident en rentrant. »
« Et tu veux que je te dorlote parce que, moi, bien sûr, je tiens mieux à l'alcool que toi. J'ai compris. Mais ton idée est bonne, très bonne. Depuis le temps que je rêve de me faire un peu d'argent de poche avec tous les bibelots qui dorment, là-haut. Je renvoyais, renvoyais... J'ai bien cru ne jamais me décider. Et tu es là, toujours là, plus fidèle qu'un chien, l'égal de mon ombre, pour me remettre sur les bons rails. Tu mérites une médaille. »
J'ai gloussé et il a haussé les épaules. J'ai entendu craquer ses articulations, méchamment sollicitées.
« Trêve de plaisanteries, je n'ai jamais osé m'en débarrasser. Certains sont fêlés, mais ils sont petits, si petits qu'il faut une loupe pour voir leurs imperfections. Ils appartenaient à mon père... Mon grand-père voyageait souvent, et loin. Il lui en ramenait toujours un, représentatif du pays qu'il avait visité. Ils étaient sacrés pour papa. Il y tenait tellement. J'ai même failli les glisser dans son cercueil après qu'il est mort. »
« Après, oui, c'est bien... Avant, il se serait douté de quelque chose... »
Raoul dédramatisait toujours tout.
« Tu vas donc vendre les vieux meubles et les bibelots qui se trouvent dessus... »
« Les bibelots sont dans des boîtes à chaussures. Et j'ai empilé ces dernières les unes sur les autres, histoire de former une cité. Les tours sont habitées à tous les étages. Une fois par mois, je monte avec mon plumeau et un balai parce que les toiles d'araignées... »
« C'est Spider-Man qui les a saucissonnées. Il a peur d'un tremblement de terre. Et il a raison, parce qu'avec le déménagement des meubles... Pour lui, ce sont des monuments. »
« Il a surtout peur de tes ronflements. »
Je lui avais cloué le bec. Sa grimace a failli transformer ses rides en lézardes.
Le brocanteur s'est pointé, accompagné d'une jeune femme rousse dont les yeux verts me firent voyager au cœur des lagons.
« Je vous présente Miranda, ma nièce. Elle collectionne les bibelots. C'est elle, la cliente dont je vous ai parlé. Moi, je suis là pour le buffet Henri II et la desserte Louis XV. Quant au vieux rocking-chair, je me demande... »
« Si vous n'allez pas l'acheter pour vous ? »
« Vous lisez dans les pensées ? »
« Si peu. »
Il sourit.
« Cerise sur le gâteau, cher monsieur Buttin, si vous me débarrassez du reste, je vous en fais cadeau. »
C'est le moment qu'avait choisi Miranda pour apparaître derrière son oncle, un homme corpulent. Amusant, j'avais appris que c'était un ancien déménageur. A force de trimbaler des meubles, il s'y était attaché. Comme un acteur tombe amoureux d'une partenaire après avoir tourné plusieurs films en sa compagnie. Je n'avais pas eu l'idée de la détailler de haut en bas. C'est très malpoli. Tout à l'heure, j'avais entendu des bruits de machine à écrire en action, dans l'escalier.
J'ai revécu la scène en un instant.
« Vous n'êtes pas venu avec une cliente, accessoirement votre nièce ? »
« Si, si... Elle s'est retardée dans la voiture. Je crois qu'elle a filé un bas. »
J'avais laissé la porte d'entrée ouverte. C'était dans mes habitudes lorsque j'attendais quelqu'un. C'était pour bien montrer à mon visiteur qu'il pouvait pénétrer dans la place sans avoir à utiliser le heurtoir à tête de loup. Il pouvait même m'appeler afin de signaler sa présence. C'est ce que je faisais à l'heure de passage du facteur. Il lui arrivait de me laisser mon courrier sur un guéridon qui montait la garde dans le corridor accédant au salon. L'hiver, à regret, je m'abstenais de ce petit manège. J'avais si peur que l'on me prît, dans le quartier, pour un sauvage aux cheveux blancs vivant replié sur lui-même. J'aimais bien jouer avec le feu, m'exposer au danger d'un fâcheux avide de me déposséder de mes biens. J'étais toutefois certain qu'un cambrioleur se méfiait des portes ouvertes. Les agents immobiliers à la retraite rêvent-ils tous d'être cambriolés ?
« Ne refermez pas la porte, je vous prie ! »
Monsieur Buttin, le brocanteur, avait sonné.
« Vous pouvez monter, je vous attends devant la porte du grenier. »
Parvenu sur le palier, je l'ai regardé droit dans les yeux en serrant la main qu'il me tendait.
« Moi qui croyais la sonnette en panne. Vous avez des mains de fée, cher monsieur Buttin. »
« Et vous, une main de fer. »
Deux minutes plus tard, résonnait dans la maison ce son de machine à écrire en pleine action. Devant mon étonnement, mon invité m'a donc mis au parfum.
« Ça, c'est ma nièce, elle est incapable de sortir sans être chaussée de talons aiguilles. »
Je suis devenu livide. Je me voyais dans le grand miroir accroché sur le mur du palier. Il m'arrivait d'y vérifier si l'ascension avait été au-dessus de mes forces. Il était fendillé en maints endroits, mais bon... Il faisait de mon visage un portrait de Picasso. L'idée d'être une œuvre cotée me plaisait bien.
« Quelque chose ne va pas, monsieur Breitner ? C'était bien convenu entre nous, je ne rêve pas. Je laisse la porte ouverte, vous entrez. Quand je suis absent, je ferme toujours. C'est bien ce que vous m'avez dit, n'est-ce pas ? Ne vous en faites pas, je fréquente des originaux d'un autre tonneau. Certains abîment leurs meubles à coups de lime. Ils s'imaginent que je ne sais pas faire la différence entre un meuble acheté chez IKEA et une antiquité datant du Roi Soleil. »
Ce jour-là, j'ai repensé à une réflexion de Raoul sur Dieu et le hasard.
« Je me rappelle la fois où je suis parti à l'étranger, de longs mois, pour oublier une femme que je ne parvenais pas à m'ôter de la tête. Je me suis retrouvé à Prague, je me baladais sur le Pont Charles, et elle était là. J'ai maudit le hasard parce que blasphémer, en public, était impossible. Ce n'est pas le monde qui est petit, c'est le hasard qui est grand. Plus grand que l'Univers. »
Je jugeais ma maison trop petite, mais elle avait les dimensions d'un univers, oui. J'ai chevauché ce paradoxe comme un jockey cravachant un pur-sang.
J'ai entendu ronronner le cœur de Miranda dans sa généreuse poitrine. J'étais à bord d'une montgolfière, je survolais un monde de verdure où les fleurs étaient rousses. Je planais, écoutant d'une oreille distraite le brocanteur me présenter la jeune femme, collectionneuse de bibelots.
« J'ai pensé que faire venir un client sur place, en l'occurrence une cliente, était une bonne idée. »
« En effet, c'est une excellente idée ! »
« Vous allez pouvoir négocier le prix de gros directement. Il n'y aura pas d'intermédiaire. »
Et il avait gloussé.
« C'est quoi, ce bruit de moteur, en bas ? » me demanda la jeune femme. « Quand je suis entrée dans votre maison, tout à l'heure, c'était silencieux. Délicieusement silencieux. »
« C'est Amour, mon chat, il dort, roulé en boule sur le canapé du salon. »
« Je ne l'ai pas vu en passant. Les minets savent se faire discrets. »
« Vous aimez les chats ? »
« J'en ai deux. »
Sa voix égayait la maison qui me parut, soudain, tellement plus grande. Elle se plongea dans la visite du grenier. Je lui avais indiqué les tours, dans un coin où le mur s'écaillait.
« Difficile de visiter les étages inférieurs. Mais ce que je vois sous le toit me paraît intéressant. »
« Vous vous les êtes procurez comment ? Ils me semblent provenir de différents pays d'Europe. »
« C'est mon grand-père. Il avait fait le pari d'entendre parler toutes les langues de notre continuent sur place. Il m'a ramené un souvenir de chacun des pays. »
« Mais il y a énormément de boîtes... »
« Il y est retourné plusieurs fois. Il ne tenait pas en place. Je crois bien que, paradoxalement, il détestait la France. On l'aimait bien quand même, surtout moi. »
Monsieur Buttin caressait amoureusement les colonnades du buffet Henri II, puis embrassait ses mains. Je suis parti faire un tour dans l'avenir, le temps d'un soupir, et j'en suis revenu essoufflé. J'ai entendu grincer le vieux rocking-chair. Je me suis retourné. Il y avait posé ses fesses, tout sourire, et soufflait sur ses doigts.
« Attention ! Je ne suis pas sûr qu'il tienne encore debout. »
« Il balance pas mal. Je prends vos trois dinosaures. » me lança-t-il en se relevant apparemment sans peine.
« Non, deux. L'autre vous est offert, ce n'est plu un dino. »
« Dommage. On aurait pu l'empailler. »
Puis, se tournant vers Miranda : « Et toi ? »
« Je prends tout le lot. Je fais confiance à monsieur Breitner. Mais il va falloir du monde pour tout amener dans mon atelier. Si c'étaient des soldats de plomb, ils viendraient à pied. »
« Votre atelier ? »
« Oui, je suis santonnière. Je compte sur vos bibelots pour motiver une nouvelle collection. Je veux une crèche qui ne soit pas celle qu'on connaît. Une crèche de bibelots. Alors, s'ils viennent d'ailleurs, ce sera encore mieux. »
« Mais il n'y aura pas de petit Jésus... »
« Ça évitera aux laïcards de nous rebattre les oreilles avec leur loi obsolète. »
Je me suis dit qu'elle était allumée.
Je me suis tu, car si j'avais parlé, j'aurais joué à saute-mouton avec les mots.
J'avais déjà décidé d'achever Ma vie avec Maeva, de reprendre où je l'avais laissé, ce livre abandonné, histoire de voir si la Maeva en question avait un rapport autre que physique avec Miranda.
J'avoue avoir été déçu que les talons aiguilles fussent d'une autre couleur que ceux du roman.
« Miranda... »
« Oui ? »
« Vous faites aussi la collection des talons aiguilles ? »
Je crois bien que ses joues ont rosi.
« Pourquoi me demandez-vous ça ? »
« Si vous acceptez une invitation au resto, je vous le dis. N'ayez crainte, à mon âge, on ne drague pas une jeune femme qui pourrait être sa fille. C'est juste parce que le monde est petit… mais l'Univers, lui, est microscopique. »
Elle a accepté. Son oncle avait quitté les lieux en sifflotant, enchanté.
Je prenais un risque, mai je savais déjà que Maeva collectionnait les bibelots. Il ne pouvait en être autrement.
« Je veux bien. C'est une excellente idée ! Après, nous irons chez moi. Je vous montrerai ma collection de bibelots. »
Ce fut à mon tour de rosir.
J'ai interrogé le miroir, sur le palier : il a avoué.
Un peu plus tard, alors que Miranda était partie, monsieur Buttin m'a fait part de son intention de léguer sa brocante à Miranda.
« Je me fais vieux. Je suis encore costaud, mais c'est un paravent. A l'intérieur, c'est tout déglingué. Vous savez qu'elle participe à l'évaluation de certaines pièces. Elle m'en a même achetées. C'est difficile de négocier avec une parente. »
« Je comprends, moi-même j'ai remplacé mon père, retraité, à l'agence immobilière où il sévissait depuis trente ans. Son nom est resté sur la porte du bureau. Il se murmurait que je changeais de prénom pour aller travailler, comme si j'avais honte de le partager avec mon père. Certains, parmi mes clients, croyaient que mes parents n'avaient pas d'imagination. Ils le connaissaient. Il les avait même invités au pot de départ. L'agence était pleine. J'ai été incapable de faire ça, moi. Vous croyez que j'aurais choisi un autre prénom pour mon fils, si j'en avais eu un ? »
« Probablement. » lâcha monsieur Buttin en souriant.
« Vous êtes un bien étrange personnage, monsieur Breitner. Ça me plaît. »
– EPILOGUE –
Je suis retourné à la librairie. La vendeuse sembla toute heureuse de me revoir. Je me suis dit qu'elle avait certainement besoin d'un second père, dans sa vie.
« Alors, vous avez lu Ma vie avec Maeva ? »
« Oui. Je viens justement acheter la suite. Je viens d'entendre à la radio que l'auteur a remis le couvert. »
« Vous avez de la chance, je viens tout juste de le recevoir. »
Elle alla en chercher un exemplaire dans les rayons. J'ai regardé ses pieds. J’ai pianoté mentalement sur une machine à écrire. J'ai eu envie de lui demander si elle était capable de bosser, chaussée de talons aiguilles. Elle avait un joli déhanché.
« Je vous fais un paquet cadeau ? »
« Non, non. C'est pour consommer sur place. »
Elle éclata de rire.
Ce jour-là, j'ai été assez fier de moi.
J'ai voulu savoir pourquoi ma maison avait une telle acoustique. J'ai appris, par un ancien du quartier, qu'un mélomane particulièrement maniaque y avait résidé, un temps, avant de repartir, déçu.
Mais il était clair qu'il délirait. A son âge...
Mon enquête n'a rien donné, et j'ai continué de chanter sous la douche tandis que Raoul cuvait, deux ou trois fois par mois, son vin en alertant le quartier de sa présence sous mon toit avec plus de zèle qu'une sentinelle soufflant dans son olifant.
La locomotive à vapeur faisait peu de voyages mais les faisait bruyamment.
Et puis, un soir, je me suis aperçu qu'Amour, le chat, était roux... et ses yeux… ses yeux étaient verts.
Raoul s'était moqué de moi.
« Tu connais au moins son sexe ? »
« A quoi bon ? A mon âge... »
Je lui avais resservi un pastis.
Le téléphone a sonné, c'est lui qui a répondu, j'étais en train de caresser Amour.
« Franck ! Une certaine Miranda te demande. Mon cochon, quelle jolie voix ! »