Mais qui sonne chez moi ?

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Ce texte participe à l'activité : L’interphone

Mais qui sonne chez moi ?

 

- Ah, c’est toi ?

- Oui maman, c’est moi… Tu attendais quelqu’un ?

- Heu, non. L’infirmière vient de partir. C’est la remplaçante en ce moment. Je ne l’aime pas trop celle-là. Elle est…

- Bon, maman. Tu m’ouvres ?

- Oui. Pardon.

Il m’agace le bruit de cette serrure quand j’appuie sur le bouton. Alors je raccroche toujours l’interphone avant. Mais, parfois, ça ne marche pas. Alors, ça sonne à nouveau : « bilibilibilibili ». Ce bruit-là, je l’aime plutôt bien…

Il faut dire que je ne peux plus trop sortir de chez moi. C’est l’âge… et la santé aussi. Alors quand j’ai une visite, c’est un peu la fête. Même les infirmières. Même celle-là, la remplaçante, qui n’est pas très douce et qui me parle sur un ton !

J’entends l’ascenseur qui arrive. Celui-là, c’est Paul. C’est mon fils. Enfin celui qui vient me voir parce que l’autre…

- Ça va maman ?

Un bisou sur mon front et puis il va se faire un café et s’occuper de mes papiers, le courrier, les factures, tout ça… Il est gentil, Paul.

 

- Tu sais, Paul, j’ai l’impression qu’il ne marche pas toujours cet interphone.

- Je sais. Parfois quand tu dois m’ouvrir la porte, ça ne fonctionne pas et je suis obligé de sonner à nouveau. Montre-moi comment tu fais.

Je ne vais quand même pas lui expliquer que je n’aime pas le son de l’ouvre-porte. Alors je fais tout comme il faut.

- Tu vois ça a l’air de marcher.

- Mais c’est pas ça. Je crois que, parfois, pas toujours hein… dans la journée, il ne marche pas. En fait, ça ne sonne pas chez moi.

- Mais comment tu sais ça ? Si ça ne sonne pas c’est peut-être tout simplement que personne n’a décidé de venir te voir, tu ne crois pas ?

- Oui, oui. Ça doit être ça.

Je crois que mon fils me prend de plus en plus pour une vieille folle qui a perdu la tête. Comme si j’étais gâteuse ! Je le sais bien qu’il ne marche pas bien cet appareil.

Certains jours, vers 17 heures, quelqu’un sonne. Mais j’ai beau répondre et dire : « oui ? » et « qui est là ? », on ne me répond pas. Et puis ça coupe. Et puis plus rien pendant une semaine. Et puis à nouveau… Cette personne qui sonne à la même heure… Mais ça ne marche pas. Et elle ne doit pas comprendre ce qui se passe. Peut-être qu’elle ne m’entend même pas… Ou alors elle m’entend mais elle n’ose pas parler ? Si je pouvais, j’irais l’attendre en bas. Mais je ne peux pas. Même regarder par la fenêtre, je ne peux pas. L’entrée est de l’autre côté. Je pourrais au moins savoir qui c’est.

J’ai bien mon idée, mais bon…

 

- Mais, maman, je travaille moi !

- Je sais bien. Mais, pour une fois…

- Bon, bon… Je vais voir ce que je peux faire. Mais c’est à 17 heures précises ? Tous les jours ?

- Non, pas tous les jours. Mais assez souvent quand même. Jamais le samedi. Ni le dimanche. Ni le mercredi d’ailleurs… enfin je crois… Le plus souvent, c’est le vendredi, à 17 heures.

- Mais tu es sûre ?

- Sûre de quoi ?

- Que quelqu’un sonne chez toi…

Je n’aime pas la façon qu’il a de me regarder, parfois, comme si je disais n’importe quoi. Je ne suis pas sénile !

- Je ne te demande pas grand-chose quand même. Tu peux bien faire ça pour moi.

- Je vais le faire maman, je vais le faire. Mais… ça t’inquiète ?

- Oh non. Pas plus que ça.

- Ben alors… Et… tu n’ouvres pas au moins ?

- Ben si. On ne sait jamais…

- Tu es folle !

- Mais dis…

- Mais non, maman. Ce n’est pas ce que je voulais dire…

- Alors ne le dis pas…

- Pardon, pardon. Mais ce n’est pas prudent quand même !

- J’aimerais savoir qui c’est, tu comprends ?

- C’est certainement quelqu’un qui n’a pas la clé de la porte du bas et qui sonne n’importe où. C’est fréquent. Il a compris que tu lui ouvres et alors il sonne toujours chez toi.

- Peut-être, peut-être pas…

- Voilà que tu parles comme les jeunes maintenant !

- Tu dis : « il »… mais c’est peut-être une fille…

Alors là, il me regarde bien droit dans les yeux. Il est parfois idiot, mais il n’est pas bête mon fils.

- Toi, tu as une idée derrière la tête !

- Quelle idée j’aurais ?

- Je ne sais pas moi ! Tu as une idée de qui est cette personne qui sonne chez toi tous les jours… si elle existe…

- Tu penses encore que j’invente ? Et pourquoi je ferais ça.

Des fois, il me mettrait presque en colère avec ses sous-entendus.

- Bon, ne t’énerve pas. Je vais le faire. Je vais venir dès demain. Ça tombe bien, demain c’est vendredi. À 17 heures, un peu avant même et je vais guetter. Comme ça, tu seras fixée. Mais je ne pourrai pas le faire tous les jours, même pas tous les vendredis !

- Merci. Tu es un bon fils !

C’est vrai que c’est un bon fils, Paul. Mais pourquoi est-ce que je lui dis ça, comme ça ? J’ai bien fait parce qu’il me prend la main et il la caresse doucement. Ma vieille petite main toute ridée et toute tâchée dans ses grosses mains musclées et toutes chaudes.

- Ma petite maman…

 

Il se fait un deuxième café. C’est le signe qu’il va bientôt partir. C’est comme ça chaque fois qu’il vient me voir. Un deuxième café avant de partir. Il vient souvent. Une fois par semaine. Enfin, je crois… Parfois moins. Avant de partir, il s’assoit près de moi et il me parle de tout et de rien. J’aime bien ce moment.

- Bon. Je vais y aller.

- Déjà ?

- Tu me dis ça à chaque fois, maman…

- Pardon, pardon ! Et tu reviens quand ?

- Ben demain, maman, demain. Tu sais bien…

- Ah oui bien sûr, demain.

- Comme ça, tu seras rassurée.

- Mais je ne suis pas inquiète, tu sais. Je voudrais juste être sûre…

Il m’embrasse sur le front. Il ne faisait pas ça avant. Mais il m’a dit qu’à cause des microbes, des épidémies, de mon âge… c’est plus prudent. Cette fois, il insiste peu, il me tient par les épaules.

- J’aimerais bien que tu me dises, maman…

- Que je te dise quoi ?

- Ce que tu as derrière la tête. Cette personne qui sonne chez toi. Tu as une idée ? Dis-moi…

- Ça fait un moment que j’y réfléchis… Le vendredi soir à 17 heures, c’est la sortie des écoles, des collèges, tout ça… Alors…

- Alors quoi ?

- …

- Dis-moi donc, maman.

- Tu sais, je crois que c’est Anaïs qui vient sonner à ma porte.

 

Dans l’ascenseur, je n’ai pas pu retenir mes larmes. J’ai pleuré comme un gamin.

Anaïs, c’est ma nièce, la fille de mon frère Julien. Et Julien, c’est un peu le vilain petit canard de la famille. C’est compliqué Julien… Ça a presque toujours été compliqué. On ne le voit plus beaucoup. Encore moins depuis la mort de papa. Anaïs a l’âge de mes enfants, à un an ou deux près. Peut-être douze ou treize ans. La dernière fois qu’on l’a vue c’était pour l’enterrement de papa. Elle ressemble à ses cousines, un peu réservée. Mais elle a l’air aussi très énergique et très vivante.

Ils habitent à l’autre bout de la France, alors…

Ma pauvre petite maman.

 

 

 

 


Publié le 12/03/2026 / 7 lectures
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