Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais marionnettiste. Pas compris pourquoi. C’était d’un réalisme troublant. La sensation d’avoir franchi une porte spatiotemporelle en allant pisser. Avais-je changé de monde en traversant le palier ? Etais-je passé de l’autre côté du miroir ? J’étais revenu dans ma chambre dans la peau de mon double. J’ai pris mon pouls pour savoir si mon cœur était bien à droite, oubliant négligemment que j’avais deux poignets.

Je n’ai jamais fantasmé sur les artistes qui se servent de leurs mains, même ceux qui doublonnent en étant ventriloques. Je préfère les imitateurs ; avec un bon texte, ils parviennent à ressusciter des acteurs, des hommes politiques, des chanteurs. De quoi combler la nostalgie de nos jeunes années. J’ai souvent imaginé des femmes manipulant les hommes en tirant sur des ficelles. J’en avais connu, mais je les voyais venir de loin. J’avais joué avec elles en leur laissant entendre que j’étais leur esclave. Et, rétroactivement, je me demande si…

Ces coquines sont des virtuoses, chacune jouant de son corps comme d’un instrument. Des violoncellistes. Je raffolais de cette musique.

 

L’année de mon entrée à l’école élémentaire, en plein été, pour me déstresser, ma mère m’avait amené à un spectacle de Guignol. Je m’y étais ennuyé. Ennuyé au point de compter les étoiles en plein jour.

« Maman… on s’en va ? Ça me saoule. Ils passent leur temps à se donner des coups sur la tête. J’ai mal pour eux. »

Des aficionados en culottes courtes avaient essayé de me museler.

« Chut ! »

« Chuuuuttttt ! »

« Chuuuuuuuuuuutttttttttt ! »

Maman avait tenu compte de l’ambiance qui devenait houleuse.

« Je croyais te faire plaisir. » murmura-t-elle à mon oreille.

« Je préfère les pantins qu’on fait danser avec des fils. »

« Comme les baladins, au Moyen Age ? »

« C’est quoi, un baladin, maman ? »

« Allez, viens, je vais t’expliquer ! »

Nous avons déserté le parc dans un silence inattendu. J’aurais tant voulu être applaudi.

 

J’en avais touché deux mots à Mandibule, mon compagnon imaginaire.

« Toi, au moins, tu ne peux pas te plaindre que je te traite comme une marionnette. »

« Ça, c’est parce que tu me crains. Ton père t’a dit que je mange les créatures qui cherchent à me… »

Je m’étais rappelé notre discussion, avec papa.

Le dimanche matin, pendant que ma mère allait à la messe, il m’emmenait sur les chemins caillouteux de l’arrière-pays. Lorsque nous traversions une forêt, il aimait par-dessus tout mettre un nom sur les insectes, les oiseaux.

« Tu entends ? Ça, c’est un pinson des arbres. »

Il y avait toujours un coucou pour me permettre de rivaliser, de lui prouver que, moi aussi, j’avais des connaissances en ornithologie.

« Tu triches ! Il annonce la couleur quand il chante. »

Je m’apprêtais à protester lorsqu’il me montra une brindille verte qui se déplaçait entre deux cailloux, au cœur des ronces.

« C’est une sauterelle ? »

« Non. Une mante religieuse. »

« Et, à cette heure, elle n’est pas à la messe, comme maman ? »

J’avais été si fier de faire rire mon père.

J’avais été fasciné par l’aspect de cette « brindille sur pattes ». C’était la première fois que j’en voyais une. L’autre jour, papa m’avait montré un phasme. Lui, c’était un bout de bois vivant. Je l’avais trouvé moche. La mante religieuse avait quelque chose en plus. Pas ses grandes pattes, non. Ni ses antennes, ni sa tête d’extraterrestre. La couleur, peut-être.

« Elles sont toutes vertes ? »

« Vertes ou marron. Celle-là, c’est une fille. Le mâle est différent. Il est beaucoup plus petit. Et il y a un détail d’importance, un détail qui, après l’accouplement, fait de lui une victime. »

« Je ne comprends pas, papa. »

« Après l’accouplement, elle le mange. »

Il y a eu un silence. Les oiseaux semblèrent s’être donné le mot. Papa rama sans faire de vagues avec sa pagaie.

« Ne répète pas à maman que je t’ai dit ça, d’accord ? »

« Tu as peur qu’elle te mange ? »

Il a gloussé. J’étais très en forme, ce jour-là.

De retour à la maison, j’ai ébauché le portrait de la dévoreuse sur une feuille de papier soutirée à la chemise où je rangeais mes œuvres. J’ai remis ce « dossier » à sa place, dans le tiroir de la table de chevet. J’avais prévu de montrer mon dessin à papa, et uniquement à lui.

Maintenant, le plus dur serait de surveiller maman qui avait tendance à fouiller un peu partout, dans ma chambre. Manquerait plus que mon coup de crayon éveillât, en elle, un instinct cannibale.

 

Mon compagnon imaginaire, à l’époque un chaton tigré roux aux yeux verts, a disparu après que j’ai décidé de le remplacer par une mante religieuse que j’ai baptisée Mandibule.

Je crois bien qu’il m’a accusé de mal vieillir. S’il avait pu me griffer, il l’aurait fait.

 

*

 

Ce matin, j’avais la bouche pâteuse et je voyais trouble. J’ai titubé jusqu’à la porte de ma chambre. Une gueule bois qui avait bourgeonné sans que je l’aie arrosée. Il était temps que je boive un café, peut-être deux, histoire de remettre la machine en marche. Elle avait été ébranlée par ce voyage au cœur de mon lointain passé. Elle avait cahoté comme si nous roulions sur des pavés. La première fois que je me retrouvais en culottes courtes après m’être allongé sur ce lit qui, chaque matin, au réveil, me rappelait que l’âge de nos artères imite les étoiles filantes. Je m’étais juré de lutter contre la nostalgie en provoquant une amnésie volontaire, un déni d’autrefois, apparemment en vain.

Je voyais un psy, depuis peu. Il m’avait conseillé, si je voulais avancer sans être freiné par un vent contraire, de zapper tout ce qui touchait à mon enfance. Mon sommeil m’avait trahi, le salaud.

Je suivais un traitement à base de statines. J’avais du cholestérol.

« Un comprimé, le soir, pendant le repas. La molécule agit surtout la nuit. Vous risquez de faire des cauchemars. C’est l’une des nombreuses contre-indications. Quand vous serez guéri, on arrêtera le traitement, et vous recommencerez à dormir sans que votre esprit fasse son cinéma. »

Je n’avais rien dit au psy. Pas plus que je n’avais révélé à mon médecin traitant que j’en consultais un.

« Il faut vous délester de ce poids. Vous êtes dans une montgolfière, il faut vous alléger, parce que plus elle montera, se rapprochant du soleil, plus vous vous laisserez manipuler par les souvenirs. La lumière vous éloigne de la mort, mais c’est contre nature. Par comparaison, celle que l’on voit au bout du tunnel, lors d’un coma profond, par exemple, n’est qu’un néon qui clignote. Vous n’avez plus le corps d’un enfant, ni le cerveau, vous ne pouvez pas vous comporter comme si la vie ne vous avait pas encore usé. Servez-vous de votre expérience, vous cesserez de marcher à reculons. »

Il s’efforçait de parler simplement, mais c’était perdu d’avance.

 

C’est lors de mon entrée au collège que j’ai rompu avec mon compagnon imaginaire – une compagne, en l’occurrence. J’étais un grand garçon, maintenant. Les filles de ma classe ne supporteraient pas que je me réfugie dans un coin du préau, à la récré, pour papoter avec mon ombre.

« Regardez, les filles ! Franck, il discute avec son ombre. Il vous délaisse, le mufle. Il doit être homo. Ou trop timide. »

Il y en avait une – Miranda – qui me défendait systématiquement. Une jolie rousse aux yeux verts. J’ai forcément fait le rapprochement avec le physique de mon premier compagnon imaginaire. La coïncidence m’avait tourneboulé, le jour de la rentrée. Certains camarades de classe trouvaient qu’elle avait un physique de poupée. J’avais quelque raison de ne point être d’accord avec eux. Mais ils ne pouvaient pas savoir qu’à quatre ans, j’avais porté mon dévolu sur un chat pareillement envoûtant. Je l’avais vu passer sur le mur du jardin et j’avais été captivé. Etait-ce un signe, comme d’autres font des rêves prémonitoires ?

« Il n’y a pas d’ombre. Le soleil est masqué par les nuages. Il va bientôt pleuvoir. »

Je l’avais trouvée agressive… mais puisqu’elle prenait mon parti…

Elle était venue me parler tandis que les premières gouttes crépitaient sur le toit de tôle ondulée. C’était rare que les autres élèves retournent en classe avant l’heure. Ils ne s’en privèrent point.

Et c’est nous deux qui avons subi l’ire injuste de monsieur Jolivet, l’instituteur.

 

Nos propos me hantent encore.

Miranda avait été loquace, à deux doigts d’avouer qu’elle m’aimait bien.

« J’essaie de me débarrasser de mon compagnon imaginaire. Il est collant. »

« C’est quoi ? Le mien, il est parti de lui-même. Il était arrivé au bout de la chaîne. »

« Au bout de la chaîne ? »

« La plus petite des poupées gigognes. Elle était si minuscule que j’avais du mal à la voir. J’avais demandé à mes parents de m’acheter une loupe. Mon père s’est cru malin en me conseillant de consulter un ophtalmo. Il manque d’imagination. Elle s’est incrustée longtemps. Mais j’ai su trouver les mots. Alors… ton compagnon imaginaire, c’est quoi ? »

« Tu ne vas pas me croire. »

« Dis toujours. »

« Une mante religieuse. »

Etonnamment, elle n’a pas paru surprise.

« Je sais comment opérer pour qu’elle te largue. »

« Décidément, tu es mon ange gardien. »

« Joli compliment. »

« Je fais avec les moyens du bord. » dis-je, intimidé.

« Trouve-toi une fiancée ! Les mantes religieuses ne sont pas jalouses. Si elle sait qu’un jour ou l’autre, elle ne pourra pas te dévorer, elle abdiquera, et partira d’elle-même. Elle cherchera un autre pigeon. Elles ont toujours faim d’amour. »

Son sourire carnassier m’avait troublé.

La sonnerie de reprise des cours nous a ramenés sur terre. L’instituteur nous a regardés bizarrement.

« Mais non, monsieur Jolivet, nous n’étions pas en train de… »

Je m’étais attendu à ce qu’il m’invitât à dessiner une mante religieuse… mâle.

 

*

 

Ce soir-là, j’ai réclamé la présence de Mandibule. Elle a obéi sans le moindre enthousiasme. D’habitude, elle faisait semblant d’être occupée. Avec qui ? Avec quoi ? De prenait-elle pour une diva ? Je lui avais montré mon dessin, et elle avait apprécié. Elle était fébrile.

« C’est gentil d’avoir fait mon portrait. Tu as du talent. Dois-je me sentir flattée ? »

J’ai caché la vérité. J’aurais pu lui avouer que c’était une autre mante religieuse… une vraie… une qui avait un corps… pas une image née de mon cerveau. J’ai préféré mentir parce qu’elle commençait à me filer la trouille. Ce qui se confirma au bout de la nuit, lorsque j’ai constaté qu’elle s’était absentée sans me demander la permission.

J’avais fait un joli rêve et j’étais de bonne humeur. Je voulais qu’elle participe à mon bonheur, aussi bref fût-il. Mon appel muet était resté sans réponse.

Je suis parti pour l’école, inquiet.

J’avais raison de l’être. Pas de Miranda en classe. Monsieur Jolivet nous avait mis au parfum. Elle n’était pas malade, non. Elle avait été kidnappée.

J’ai culpabilisé. C’est d’elle que j’avais rêvé.

Ce fut comme si je m’étais échoué sur une île peuplée de fantômes. Et cette coïncidence… Mes deux soutiens moraux… disparus au cours d’une même nuit.

A l’heure de la récré, je me suis retrouvé seul, sous le préau. Sans mon ange gardien, les autres garçons se sont acharnés sur moi. Je suis devenu leur cible, et leurs mots devinrent des flèches qu’il m’était impossible d’esquiver même en me protégeant d’un bouclier.

« Et alors… tu ne parles plus à ton ombre ? Elle est partie avec ta copine aux cheveux rouges ? »

« Tu la ramènes moins, maintenant que tu n’as plus d’avocate pour plaider ta cause ! »

« C’est toi qui l’a enlevée, pas vrai ? Tu vas demander une rançon à ses parents ? Tu crois qu’elle vaut la peine ? »

L’un d’eux s’est approché et m’a tiré par la manche alors que je feignais de regarder ailleurs. Je l’ai giflé à la volée. Manque de pot, monsieur Jolivet avait tout vu. Il était penché à la fenêtre de notre classe et, comme d’habitude, jouait le rôle de la sentinelle.

Il a convoqué mes parents qui se sont pointés en croyant qu’il était question d’une mauvaise note. J’avais simulé l’ignorance.

Quand papa a appris la vérité, il a évoqué Miranda. Je ne m’y attendais point.

« Il est perturbé. Miranda, la fillette qui a été kidnappée, c’était sa copine. »

Maman est intervenue, en colère.

« Quoi ? Notre fils fréquente, à son âge ? »

« Mais non ! Mais non ! Veuillez lui pardonner,  monsieur Jolivet. Nous sommes inquiets. D’autres enfants peuvent être… »

« Tais-toi ! » lança maman.

Mon instituteur s’est contenté d’un avertissement verbal. J’avais de bonnes notes.

J’étais persuadé que ma mère, grande comédienne, avait interprétait l’oreille pendant qu’une bouche s’exprimait.

Le lendemain, nous apprenions le retour de Miranda.

C’était une blague. Elle avait déclaré qu’une mante religieuse l’avait enlevée, qu’elle avait profité d’un moment d’inattention de sa ravisseuse pour s’échapper.

Elle a été accusée de mentir et a été exclue une semaine. Ses parents se sont vexés et l’ont inscrite ailleurs.

Moi, je savais qu’elle disait la vérité. J’ai été lâche, je me suis tu. Je ne voulais pas passer, moi aussi, pour un mythomane. Apparemment, beaucoup de monde était au courant que Miranda et moi… étions copains.

Un soir, j’ai entendu que mes parents se disputaient. Ils se sont réconciliés après que je suis allé leur demander de se calmer.

« Tu as raison, mon fils. »

« Merci, papa. »

Ma mère m’a embrassé et nous avons été, tous les trois, réunis par un même désir : continuer de nous aimer.

J’ai poussé un cri.

Mandibule venait de m’apparaître, de retour au mauvais moment. L’avait-elle fait exprès ?

« Qu’est-ce que tu as, fils ? » s’inquiéta papa.

« J’ai vu passer une ombre, dehors. »

Il s’est précipité à la fenêtre.

« Je ne vois rien. »

Mandibule a ricané dans ma tête.

« J’ai relâché ta fiancée. Elle passera pour une mytho, si elle raconte tout. Et toi aussi. »

« Je m’en fous, elle a changé d’école. »

« Menteur ! »

 

Une heure plus tard, dans ma chambre, je lui demandais comment c’était possible qu’elle agisse physiquement avec une autre personne.

« Tu m’as tellement bien dessiné que je suis devenu réelle. Je me montre à qui je veux, quand je veux, et où je veux. »

« Tu dis n’importe quoi. »

« Tu paries ? Je vais aller voir tes parents. Je n’ai que le palier à traverser. »

« Ils sont partis. »

« Erreur. Seulement ton père. »

J’ai haussé les épaules.

« Tu l’auras voulu. »

Maman a hurlé.

Elle avait aperçu l’ombre qui passait dehors... mais elle était dedans.

Papa a monté les marches de l’escalier en courant. J’ai craint qu’il n’accuse maman de perdre la tête. Ils recommenceraient à se disputer.

 

Il ne s’est rien passé. J’ai juste capté que maman disait à papa qu’elle avait probablement vu la même ombre que moi.

« C’est un grand oiseau. Un goéland, peut-être. La mer n’est pas loin. J’ai peur parce que j’ai cru qu’il cherchait à rentrer. »

« Une chauve-souris ? »

« En plein jour ? »

« Oui, c’est vrai. Franck a donc vu la même chose. »

J’ai été rassuré. Pas de dispute.

Mandibule est revenue. J’ai sursauté.

« Tu vois ? Je ne suis pas méchante. Je lui ai laissé la vie sauve. »

Et elle s’est diluée dans le néant de mes pensées.

Je venais de visualiser le compagnon imaginaire auquel elle avait succédé.

Elle avait cru voir Miranda réincarnée en chatte. Sa rousseur, ses yeux verts, la gracieuseté de son geste lorsqu’elle montrait la lune.

Cette vision m’avait été imposée par une idée tombée du ciel.

J’avais atteint l’âge où même les soldats de plomb sont inutiles. Ils font peur aux filles.

 

*

 

Mon médecin traitant m’a reçu à son cabinet. Je m’y suis pointé, mon bilan sanguin à la main. J’avais failli oublier le rendez-vous. Un bout de papier, où j’avais noté le jour et l’heure, qui traînait sur la table basse et s’était envolé, déplacé par un courant d’air.

Il n’a pas du tout apprécié le résultat.

« Nous allons devoir passer à la vitesse supérieure. Les statines ont flemmardé. Ou alors, c’est vous. C’est vous, n’est-ce pas ? Vous ne m’avez pas écouté quand je vous ai conseillé de manger moins de viande rouge, de mettre la pédale douce sur le sel, et d’arrêter définitivement l’alcool. »

J’ai bafouillé.

« Je dors mal, et je cauchemarde. Ça me stresse… et quand je stresse, je mange. »

« Vous ne faites pas que manger. »

J’ai baissé les yeux, tel un gamin pris sur le fait.

« Nous allons augmenter la dose de statines. De toute façon, si vous mettez fin à votre traitement, votre cœur va faire la gueule. A votre âge, on pense avant tout à se prolonger la vie. Il faut être sérieux avec le cholestérol. Vous avez la chance que votre tension artérielle soit raisonnable. C’est un miracle. Votre ange gardien fait du zèle. Vous savez, mon cher Franck, les statines vont agir sur votre état de santé comme un marionnettiste sur son public. S’il se fatigue à vous faire vivre, vous vous immobilisez, et le public… vous m’avez compris. »

Je n’ai pas apprécié sa moue parce qu’elle n’avait jamais déserté son visage tandis qu’il me donnait une bonne leçon. Limite métaphorique.

« C’est toi, le marionnettiste ! »

Je n’avais fait que le penser.

 

Ses propos alarmistes m’avaient pris à la gorge. La sensation qu’un boa se prenait pour une cravate. J’avais un faible pour les cols roulés.

J’ai décidé de me vautrer dans la nostalgie.

Plus envie de la fuir, au contraire.

J’en avais marre d’obéir à ceux qui prétendaient, sans me guérir, améliorer ou prolonger ma modeste vie. C’est ma mémoire que je devais remotiver. Quel endroit s’imposait plus que le grenier pour se replonger dans le passé d’une maisonnée ?

Je suis allé faire un tour sous les combles. C’était l’atelier de mon grand-père bien avant qu’il n’invitât mes parents à s’installer chez lui, afin d’économiser un loyer.

 

Mon grand-père était peintre animalier.

« Ça saute une génération. » déplorait papa en mimant la tristesse.

« C’est le père de ta maman. Il est décédé juste avant qu’elle ne tombe enceinte de toi. Voir son ventre s’arrondir lui a remonté le moral. Elle s’est mise à croire en Dieu. Ça ne me dérangeait pas pourvu qu’elle ne m’impose rien. Elle n’avait jamais déclaré qu’il lui avait sauvé la vie. Elle n’avait peut-être pas osé. Tu n’étais pas prévu, mais tu tombais bien. Un jour, nous irons fleurir la tombe de papy ensemble. Maman prétend que c’est trop tôt. Que ça risque de te traumatiser. »

« Et ton papa à toi ? »

« Je ne l’ai pas connu. Il a déserté le domicile conjugal le jour où il a appris que ma mère allait donner la vie. »

Cette fois, il n’a pas mimé la tristesse. La première fois que je le voyais pleurer. J’ai feint de ne point m’en rendre compte.

J’ai fouillé dans une malle en osier et j’y ai trouvé ses toiles. Il les avait regroupées par familles d’animaux. J’ai machinalement commencé par les insectes. Il y avait une mante religieuse et elle ressemblait étrangement à Mandibule.

J’ai cru la voir bouger. Qu’elle s’apprêtait à me dévorer. Mais j’étais enveloppé, et tellement plus gros qu’elle.

« Tu veux que je t’aide à guérir ? »

 

J’ai quitté le grenier avec la ferme intention de prendre rendez-vous avec le psy.


Publié le 17/09/2026 / 1 lecture
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