Message égaré

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Les vacances d’été s’infiltraient dans la chaleur de la campagne. Lina, quinze ans, chez ses grands-parents. Entourée des champs dorés et des vieilles pierres. Les journées défilaient, rythmées par les oiseaux et les feuilles au vent. Elle pourchassait les oies avec Sacha et Mia. Sacha, toujours à plaisanter. Mia, éthérée, l'esprit vagabond. Un banc près de l’école, abandonné, vibrait sous le tapement de leurs pieds. Ils se défiaient à cache-cache parmi les bottes de foin, leurs fous rires étouffés. Mia grimpait à un arbre, tandis que Sacha cherchait des lézards, tout près des poules, indifférentes. Lina se laissait bercer par la scène.

Parfois, ils s’aventuraient dans la maison d'à côté. Un podcasteur charismatique racontait. Sa voix s’élevait, flottait dans l’air. Des récits de campagne. Des légendes du village. « Les histoires d'hier façonnent nos peurs d'aujourd'hui. » Des fantômes, des liens invisibles. Des leçons à retenir et des avertissements : les dangers des chemins oubliés. C’était captivant. Tout s’effaçait autour d’eux. L’ambiance du podcast les enveloppait, éclipsant leurs jeux. Une part d’elle restait en retrait, observant comme un flashback déjà présent en elle.

Les émotions de Lina fluctuaient. Des gouttes d'eau glissant sur une surface tranquille. Le soir, sur le balcon, elle regardait les étoiles s’allumer comme des lucioles figées. Le vent complice diffusait le parfum des fleurs nocturnes. Elle revoyait les moments avec Sacha et Mia. Les échanges, les blagues. Mais cet été-là, quelque chose la troublait. Un pressentiment. Une ombre.

Une nuit, son téléphone émet un bip. Une notification. Un message vocal du podcasteur.

— Lina, écoute, l’arbre, la voiture…

Les mots se brouillent. Pourquoi l’appelle-il à cette heure ? Elle se redresse, le souffle court, inquiète, mais le sommeil la rattrape.

Le lendemain, la lumière passe à travers les rideaux. Émergeant des brumes, elle se souvient. Elle vérifie son portable. Pas de notification, pas d'appel vocal. Illusion ? Au petit déjeuner, elle évoque l'épisode avec sa grand-mère.

— J’ai rêvé. C'était étrange. L’animateur me laissait un message, des mots hachés, comme s'il avait eu un accident.

Sa grand-mère lève les yeux, perplexe.

— C’était juste un cauchemar, ma chérie.

Pourtant, Lina ne peut s'en défaire. Sacha et Mia résonnent autour d'elle. Leurs sons se perdent dans le brouhaha. Sa tête tourbillonne autour des mots "écoute, l'arbre, la voiture" du podcasteur. Elle scrute l'horizon, espérant un signe. Vide. Le vent ne répond pas. L’angoisse.

La nuit suivante, la fatigue la prend progressivement. Les étoiles brillent, leur éclat est différent. Un dernier coup d'œil au ciel. Elle se couche, son corps en désordre. Une  lourdeur.

Et plus tard vient le bruit. Un fracas lointain. Assez pour la faire sortir du lit. Brutalement. Une sirène déchire le silence de l'aube. Son rythme cardiaque s’accélère. Lina se fige. Ce rêve de la veille devient un avertissement. Quand le rêve s'efface, la vérité frappe, glaciale.

Sa poitrine serrée. Son téléphone, pas de message. Le podcasteur, ce fil de voix, pris au piège d’un monde qu’elle n’a pas saisi.

Quelques heures plus tard, les nouvelles se répandent sur les réseaux sociaux. L’animateur a été retrouvé, sa voiture écrasée contre un arbre. Lina réalise. La frontière entre rêve et réalité s’effondre.

Elle retourne sur le banc près de l’école. Il ne vibre plus. L'immobilité est pesante, comme un écho distant. Les mots du podcasteur planent autour d'elle, mais cette fois, ils ne l’atteignent plus. Le vent disperse les souvenirs d’un été qui aurait dû rester léger.

 


Publié le 21/12/2025 / 42 lectures
Commentaires
Publié le 21/12/2025
Une très belle participation qui nous plonge immédiatement dans une ambiance où les frontières cohabitent avec pesanteur comme peut l’être la chaleur de l’été. Je ne sais si ce récit est réel ou imaginé mais je trouve que la radio est un outil à travers les ondes, propices aux messages de toutes sortes, de toutes personnes ou entités, de tous lieux (jusque parfois des signaux prélevés de l’espace). L’humain a toujours voulu dépasser les frontières et repousser les limites, croire en autre chose qu’une fin inutile. Ton texte rempli haut la main les exigences de l’atelier, merci pour cette lecture Allegoria.
Publié le 31/12/2025
Léo, ta réflexion sur la chaleur de l’été, qui s’infiltre dans l’atmosphère du récit, fait vraiment partie de mon projet. J’ai voulu que cette ambiance estivale soit un cadre vivant qui accompagne les émotions de Lina et contribue à l’immersion dans son monde. Ta réflexion sur la cohabitation des frontières entre le réel et l’imaginaire, ainsi que sur le pouvoir des ondes, résonne profondément avec l’intention que j’avais en écrivant. J’ai voulu créer une atmosphère où les messages, qu’ils soient réels ou perçus, peuvent influencer notre perception de la réalité. Merci Léo :)
Publié le 21/12/2025
Merci Allegoria J’ai lu ce texte comme on traverse un rêve : avec des images fortes, une ambiance très présente, mais aussi des zones de flou qui m’ont accompagné jusqu’à la fin. Ce flou m’a laissé un sentiment un peu ouvert, comme une vibration plus qu’un récit fermé, et c’est une sensation intéressante à éprouver en lecture. Merci beaucoup pour ton texte Mich
Publié le 31/12/2025
Mich, j’apprécie ta description de la lecture comme une traversée onirique. Le flou que tu mentionnes était un choix délibéré, visant à laisser place au personnage. J’ai passé beaucoup de temps à gommer l’auteur/narrateur pour permettre à Lina, du haut de ses 15 ans, de ressentir sans vraiment comprendre ce qu’elle éprouve. Je suis ravie que cela ait créé une expérience intéressante pour toi. Merci beaucoup pour cet atelier, où tu as beaucoup donné. Au plaisir de te lire :)
Publié le 29/12/2025
Une juste création littéraire où l'ambiguïté du réel laisse un suspense sur un virtuel ou pas, c'est à Allégorie de poursuivre cette création...
Publié le 31/12/2025
Nahuell, ton commentaire sur la création littéraire souligne l’essence même de ce travail d’écriture. J’ai voulu jouer avec l’ambiguïté du réel. C’était mon souhait que le lecteur se questionne sur ce qui est virtuel et ce qui ne l’est pas, et je te remercie. Des commentaires comme le tien font beaucoup de bien :)
Publié le 31/12/2025
Je tiens à vous remercier sincèrement pour vos commentaires touchants et perspicaces. Chacun de vous a su percevoir des aspects que j’ai voulu transmettre, et cela m’encourage énormément. Bises à vous, et beau réveillon à tous ! <3
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