Vêtue d’un peignoir coquin, jambes croisées, la jeune femme sourit, dévoilant la blancheur de ses dents. L’arrogante rousseur de sa chevelure aimanta immédiatement mon regard – j’en avais pourtant l’habitude.
La porte de son petit appartement n’était jamais fermée à clef. Le quartier était sûr. J’étais entré après avoir miaulé sur le palier. Le mot de passe. Gros matou sur le point de croquer une souris. Les voisins s’en amusaient. Je les entendais ricaner. Leurs femmes les avoinaient, menaçant de divorcer. La vraie vie. La créature, au crâne auréolé de flammes, attendait probablement un autre pompier. Mais j’étais le seul qui annonçait son arrivée en faisant hurler la sirène.
« Toi ? Mais tu es insatiable, dis-moi. Tu veux un abonnement ? Je peux te faire un prix… »
J’ai joué le jeu.
« Non, non. Tu te méprends. Je t’ai rapportée le doudou que tu m’as prêté pour ma fille. »
« Mon Dieu ! J’avais oublié. Je travaille trop. Et dans mon métier, on a intérêt à avoir la mémoire courte. Alors, il lui plaît ? »
Je me suis déharnaché de mon sac à dos et je l’ai vidé sur le lit. Le T-Rex a rebondi sur la couette.
« J’en déduis qu’elle n’en veut pas… »
« Elle a peur qu’il la morde pendant qu’elle dort. »
« C’est dommage. Je le lui aurais donné de bon cœur. »
« Je sais. »
J’ai récupéré le terrible prédateur et l’ai délocalisé sur la table de nuit, avec les autres doudous, cadeaux de ses innombrables amants.
« Merci, mais… tu ne restes pas un peu ? Tu commençais à me manquer. »
« Nous nous sommes vus, hier. »
« Je sais, mais bon, j’aime bien parler avec toi. Ça me change de tous ces hommes pressés. »
« Pressés de retrouver bobonne ? »
Son rire cristallin a résonné dans la chambre. Il m’arrivait de l’entendre, chez moi, après que j’avais pris ma douche. Je fixais la poignée de porte, et comme celle-ci s’abstenait de tourner, je me mettais à pleurer. Envie de vivre avec une femme qui…
De partager le pommeau et sa mitraille avec un « huit » de chair et d’os.
Ado, je voulais jouer du violoncelle parce que maman avait une taille de guêpe et des formes avantageuses, ailleurs, dont papa vantait la douceur. Il gloussait en me clignant de l’œil, l’air de dire que j’avais de la chance d’avoir une maman roulée comme une grande sœur. Se doutait-il seulement qu’elle devait être convoitée ? Qu’il avait, lui aussi, de la chance de la serrer dans ses bras quand le besoin s’en faisait sentir ?
« Miranda, c’est toi ? »
J’avais cru que…
De la buée sur le miroir de la salle de bains. Et ces pas dans l’escalier qui m’étaient miraculeusement parvenus alors que je me rasais pour faire bonne figure au boulot. Le silence ajoutait une strate au millefeuille de ma frustration.
Miranda, c’était une amie, rien d’autre. Notre complicité tel un océan déserté par les tempêtes. Je ne la fréquentais que la nuit. Je ne l’avais jamais vue en plein jour. Pas question de l’imaginer sans son maquillage. Tellement peur d’être déçu.
Bref.
Marie-Christine, ma fille, avait refusé le doudou parce qu’il avait de grandes dents.
« Mais… c’est toi qui m’as demandé un animal bizarre que personne ne te volera à cause de sa laideur. Je ne vois pas qui pourrait entrer chez nous, par effraction, le dérober et s’en aller. Peut-être pour le revendre à l’occasion d’un vide-greniers. Certainement pas pour s’enrichir. De toute façon, personne ne risquerait la prison pour un doudou du crétacé. »
Elle m’avait regardé comme si j’étais un étranger. J’ai compris qu’elle n’avait capté aucun mot de ma longue tirade. Elle n’avait que quatre ans, après tout.
Miranda ignorait que j’étais divorcé. Elle semblait ne pas vouloir savoir si j’étais marié, ou pas. Et comment je m’étais débrouillé pour me retrouver avec une gamine dans les pattes.
« Dis-moi, Miranda… le doudou, il est à toi ? »
Elle haussa les épaules.
« Evidemment. »
Son sourire comme un masque sur son visage tout taché de rousseur.
« Tu ne me cacherais pas l’existence de… »
Une sonnerie a retenti, me boutant hors du sommeil.
« Sauvée par le gong. » ai-je pensé, les yeux grands ouverts.
*
La première fois que je rêvais de Miranda pendant la sieste. Je me suis dit que c’était mauvais signe. Je me suis levé d’un bond et j’ai saisi mon portable qui se tut.
J’ai rappelé.
« Je n’ai été absent qu’une petite minute et… » mentis-je.
« Franck ? »
« Oui. Qui êtes-vous ? »
« Tu ne reconnais pas ma voix ? »
Je suis devenu livide.
« Miranda ? »
Des sanglots…
Puis le silence.
Je me suis levé, mes jambes tremblaient. La sensation d’être ivre. Je venais d’entendre, sur mon portable, la voix d’une créature qui peuplait mes rêves. Un fantasme que la nuit m’offrait parce que j’avais décidé de faire un break avec les femmes, dans cette réalité que je fuyais. Je l’avais souvent utilisée pour exister plus intensément sous son toit qu’au soleil. Je baignais en plein paradoxe et j’en étais heureux, parfois comblé. La lune et les étoiles étaient devenues mes amies, et je leur parlais sans honte, même à jeun. Je risquais juste de passer pour un poivrot qui bavarde avec un vieux parent décédé.
« Mon oncle était pilote de ligne. Tous les soirs, j’attends que son avion survole la maison. Pour patienter, je bois des coups. Ça vous gêne ? »
« Pas du tout. »
« Vous voulez peut-être savoir de quoi il est mort ? »
« Pas vraiment. »
« Une hydrocution après s’être baigné trop tôt après le repas. Vous ne croyez pas aux fantômes ? »
« Je ne crois même pas en Dieu. »
Je me suis ébroué, histoire de revenir dans le présent. J’ai un peu tangué avant de me stabiliser dans l’espace et le temps.
J’ai posé délicatement mon portable sur la table basse et je l’ai regardé comme si j’attendais un second appel de Miranda Prince. Cette femme m’obsédait au point de changer de trottoir lorsque je m’apprêtais à en croiser une autre, celle-là bien vivante, et dont je ne serais pas le seul à admirer l’éclatante rousseur. Baisser la tête m’eût fait passer pour un timide ou un coupable.
La nuit avait compris que mon équilibre psychique dépendait de cette double vie. Mon ingratitude l’amusait.
« Hé quoi, madame la nuit ! Tu crois que je vais me suicider si tu ne me sauves pas la vie, chaque soir ! Et si je deviens insomniaque, tu feras comment pour m’aider ? Tu me prescriras des somnifères ? Je ne suis pas certain que Miranda… »
« Que Miranda reste ton amie si tu as la bouche pâteuse ? »
Je regrettais aussitôt ma colère. Je faisais les demandes et les réponses. Le plus souvent sous la douche. Car je devais me faire beau avant de me coucher.
Une femme m’avait trahi et j’en avais voulu à toutes les autres. Un choc. Comme lorsque vous avez fait deux heures de queue pour vous payer une soirée au théâtre, et la guichetière vous dit, en prenant un air narquois, qu’il n’y a plus de place. Vous vous retournez et vous constatez qu’il n’y a personne derrière vous. Vous luttez contre l’envie de tordre le cou à celle qui vous prive d’un moment d’évasion auquel vous aspirez légitimement.
L’île déserte où je m’étais exilé regorgeait d’hologrammes.
C’est là que la nuit me récupérait à l’heure où les autres hommes font l’amour à leurs maîtresses ou regardent la télé avec leurs femmes.
Je m’allongeais sur mon lit, sapé en mode beau gosse, et j’attendais que mes yeux veuillent bien s’ouvrir sur un autre monde. Celui où Miranda…
Là, j’étais père de famille. J’avais obtenu la garde de ma fille, Marie-Christine. Un divorce. Ma femme avait fauté avec mon meilleur ami. Je m’étais retrouvé seul. Avec, dans la tête, l’idée de me donner la mort si la garde de la petite m’était refusée.
Mon avocat, un as du barreau, avait été efficace. Je le connaissais depuis l’enfance, tout comme l’amant de ma femme.
Ce soir-là, j’ai miaulé devant la porte de Miranda alors que son voisin de gauche sortait de chez lui.
« Vous voulez que je vous arrose ? Il paraît que les chats détestent l’eau. Je vais pouvoir vérifier si c’est vrai. »
« Essayez l’huile bouillante ! »
Je n’ignorais point que rien ne pouvait m’arriver de fâcheux. La nuit veillait sur moi. Elle était incapable de me porter conseil, alors elle compensait.
La porte était fermée.
Quelque chose clochait.
J’ai toqué. Trois coups brefs.
Une jeune femme blonde apparut. Elle m’a invité à entrer dans un geste accueillant qui découvrit sa généreuse poitrine. Elle était vêtue d’une nuisette transparente qui ne masquait rien de sa beauté. Elle apostropha le fâcheux.
« Il ne faut pas lui en vouloir, il est content de me voir. Il n’a pas votre chance, il ne me croise pas tous les jours. »
J’avais été à deux doigts d’ajouter : « Toutes les nuits, pas tous les jours ! »
Il avait haussé les épaules et j’avais refermé moi-même la porte du petit appartement de la reine de mes nuits.
« Ne paniquez pas ! Je suis la colocataire de Miranda. Je m’appelle Natacha. Elle est partie en voyage. Elle n’a pas daigné me dire où elle se rendait. Probablement à l’étranger. »
« Mais… elle m’aurait averti. »
« Elle était pressée. Elle a juste eu le temps de me demander de vous recevoir et d’être gentille avec vous. »
« C’est elle que je voulais… »
« Je sais, je sais. Elle m’a tout raconté de vos rapports. Elle a bien de la chance. Vous miaulez comme un chat de gouttière. »
« Vous pensez qu’elle va revenir bientôt ? »
J’ai pensé au coup de téléphone. Pas question d’en parler à cette inconnue.
Quelqu’un est entré sans frapper.
« Monsieur joue les prolongations ? »
« Non, non. Il s’apprêtait à partir. »
Elle m’a reconduit jusqu’à la porte en murmurant à mon oreille de rester calme. J’ai déserté les lieux sans faire de vagues. Je me suis retrouvé dans la rue où je me suis immédiatement senti observé par les passants.
La paranoïa me gagnait.
*
Je me suis lassé de rappeler ce numéro d’où la voix de Miranda m’avait appelé. Elle n’existait pas dans ce monde. Avais-je été victime d’une hallucination auditive ? Cette hypothèse était bancale. Forcément, puisque ce 06 avait été enregistré par mon portable. J’ai cherché sur Internet, en vain.
Il ne me restait plus qu’à retourner chez Miranda, et discuter avec Natacha. Entre deux clients, c’était peut-être jouable.
Le soir venu, j’ai eu sommeil avant l’heure. Je venais à peine de finir mon repas. J’avais mangé léger afin de descendre le plus profond possible. La chaîne de mon ancre serait assez longue.
Mon père disait que si on voulait s’endormir alors que la nuit dressait son chapiteau, il fallait se coucher le ventre vide.
« Une fois que les artistes sont sur la piste, avec les cris du public, il devient difficile de fermer les écoutilles. »
« Mais papa, j’ai faim, moi, le soir. »
« A ton âge, on peut attendre que les clowns aient fini leur numéro. »
« Papa, je ne comprends rien à ce que tu dis. »
Alors il m’attirait sur ses genoux et m’expliquait ce qu’était une métaphore.
Je suis allé me coucher, la tête pleine d’une conversation qui n’avait pas encore eu lieu.
Natacha était ravissante, mais elle semblait peu encline à perdre son temps avec un client de sa camarade de travail. Cette pensée m’amusa et je fermai les yeux.
A peine avais-je jeté l’ancre que…
Que j’ai été bouté hors du sommeil par un bruit provenant de chez le voisin.
Pas vraiment le moment d’être dérangé. J’ai regardé le réveille-matin : 21 h 15.
D’ordinaire, monsieur Buttin était silencieux, mais là, c’était l’exception qui confirme la règle. On eût dit qu’il déménageait un piano. Je me suis levé et j’ai entrebâillé les volets après avoir ouvert la fenêtre. Je me suis penché. Il n’y avait personne dans la rue.
Je suis retourné me coucher. Pas moyen de me rendormir. Ma main s’est faufilée dans le tiroir de la table de chevet et en a ramené ma boîte de somnifères. Je ne la maitrisais plus. J’en ai avalé un cul sec. J’avais triché, mais peu importait, l’essentiel étant de plonger dans ce lagon où même les sirènes roupillaient.
Je n’ai guère tardé à nager avec les poissons, au-dessus de coraux aux couleurs de l’arc-en-ciel. Je suis sorti de l’eau puis me suis assis en tailleur sur le sable brûlant.
« Je parie que tu as la bouche pâteuse. »
Une voix tombée du ciel.
« Qui êtes-vous ? Je ne vous vois pas. »
« Vous regardez vers le haut, et je suis là, sur cette plage, avec vous. »
« Mais il n’y a personne. »
« Laissez le temps à votre cerveau de s’adapter à cette réalité. Vous avez pris un somnifère, n’est-ce pas ? »
« Comment le savez-vous ? »
Une femme se matérialisa, nue, et, le bras tendu, me montra quelque chose qui brillait dans le sable.
« C’est quoi ? »
« La clef des songes. »
« Et vous êtes qui ? »
« La reine de vos nuits. »
« Vous mentez ! »
« Je sais. »
Le sol a tremblé, je suis tombé en arrière, dans des algues que la mer avait abandonnées comme un vieux chien sur le bord d’une route. Elles n’étaient point là, tout à l’heure, à mon arrivée sur ce monde.
Des coups sourds, soudain.
Je me suis réveillé.
Encore ce satané voisin…
Cinq minutes plus tard, après m’être habillé à la hâte, je toquais chez lui. La porte était ouverte, je suis entré. La maison sonnait creux. Je me trouvais dans une coquille vide, mais je n’entendais pas la mer. Dans la cuisine, mystérieusement épargnée par les déménageurs, j’ai ouvert un tiroir. Je voulais me piquer avec un couteau, pour vérifier si je dormais…
Même pas mal.
J’ai vite compris que le somnifère avait tout chamboulé dans ma tête. J’ai regagné mes pénates. Je suis entré dans ma chambre d’un pas alerte… et je me suis vu, là, ronronnant tel un gros chat, allongé sur le lit, les bras en croix.
Je me suis précipité dans la salle de bains où j’ai pris une douche.
Froid… Chaud… Froid… Chaud… Froid…
Les frissons m’ont secoué comme dans un ascenseur sur le point de tomber en panne. Ma grande carcasse, un shaker.
Levant les yeux au ciel, j’ai siffloté un air improvisé. Moi qui n’avais pas l’oreille musicale.
« Qui est là ? »
J’ai lâché le pommeau. Il s’était transformé en cobra.
C’était ma voix.
*
J’étais pensif, ce matin-là, humant le café dont les volutes distrayaient mes narines. La nuit m’avait marqué au fer rouge. Ma peau grésillait au cœur de mon imaginaire, sollicité dans mon rêve à tiroirs. Mes doigts se crispaient sur tout ce que je touchais. J’avais tartiné de beurre puis de miel une biscotte en faisant très attention à ne pas imiter Michel Serrault dans La cage aux folles.
J’avais un urgent besoin de changer d’air.
Je détestais conduire, j’ai porté mon dévolu sur le jardin public, à cinq cents mètres, en amont, sur le trottoir d’en face. Etudiant, je m’y rendais pour réviser, malgré les cris d’enfants, et les pigeons qui vous harcelaient pour quelques miettes de pain.
Je suis passé devant le magasin de jouets où tous les gamins du monde s’arrêtaient pour admirer les nounours, les trains électriques. Certains, parmi les papas qui les accompagnaient, y avaient précédé leurs petits, une trentaine d’années plus tôt, le nez collé à la vitrine. Le mien jouait au blasé. Mais je devinais qu’il fouillait dans sa mémoire afin de ramener à la surface les sensations d’autrefois. L’effort mouillait ses yeux. J’en concluais qu’il avait échoué.
Là, il y avait un garçon dont le regard s’était fixé sur une peluche qui…
Je me suis approché. Il a deviné ma présence, par-dessus son épaule. Il s’est retourné.
« Vous avez vu ? Là, au fond… »
Il me montrait un doudou dont les grandes dents ne l’effrayaient point, au contraire.
« Tu es seul ? Ton papa a peur de son passé ? »
« Je suis orphelin. Tu aimes les dinosaures ? »
J’ai blêmi.
« Oui, beaucoup. »
« C’est un T-Rex, n’est-ce pas ? »
Je ne lui ai pas répondu, j’ai détalé.
Avant d’arriver au jardin public, j’ai eu le temps de maudire le hasard.
« Pas de panique, ce n’est qu’une coïncidence. »
murmura une voix.
« De ton temps, c’était rare, un tel animal dans une vitrine… mais, aujourd’hui, ils sont légion les dinos. S’ils existaient encore, ils auraient remplacé les chiens depuis longtemps. »
« Mais, le T-Rex est méchant. »
« Pas avec des yeux de biche. T’as pas remarqué leurs cils de gonzesse ? »
Un quidam ma tapé sur l’épaule.
« Quelque chose ne va pas, monsieur ? Vous parlez tout seul et vous ne me paraissez pas ivre. »
« Tout va bien… Tout va bien… »
Il me suivait, il était bien placé pour voir que je marchais droit. Peut-être avait-il cru que je causais à un fantôme, ou à mon ombre.
Il m’a doublé, comme pour me montrer que son dépassement était prévu parce que mes pas avaient ralenti.
Je me suis dit que s’il faisait volte-face, il aurait droit à un doigt d’honneur. Il a filé.
La grille du jardin public grinça lorsque je la poussai. Le gardien me salua. Je me retins de lui conseiller qu’avec un peu d’huile…
J’avais récemment appris que c’était le fils de celui que j’avais connu, lorsque je courais après les feuilles mortes, en culottes courtes, sur les chemins de terre. Mon père se régalait de m’expliquer pourquoi elles attendaient la fin de l’été pour apprendre à voler.
J’ai posé mes fesses sur le banc qui faisait face à un massif de pétunias. Il avait été repeint. Jadis, il était vert. C’était celui où ma mère lisait des magazines féminins pendant que je nourrissais les pigeons – les autres enfants faisaient du toboggan.
Alors que je cherchais à comprendre pourquoi le somnifère m’avait piégé, il y a eu un attroupement au pied d’un toboggan. Un gamin s’était mal reçu et une fillette lui faisait du bouche-à-bouche. Les adultes qui assistaient à la scène, se mirent à rire, relativisant la gravité de l’accident. Le gardien se pointa en courant. Il a fendu la foule. Rarement vu autant de monde au pied d’un toboggan.
Je suis arrivé sur les lieux. La maman de la fillette avait récupéré son enfant. Elle hésita entre éclater de rire et la gronder. Le gamin s’était relevé, miraculeusement guéri de son bobo au derrière.
Marie-Christine, ma fille, était là, devant moi, s’essuyant la bouche, et me regardait froidement.
« Ta fille… ta fille… Ne rêve pas… enfin si… Dans tes rêves, c’est ta fille, mais tu es dans la réalité, ici. »
Je suis retourné m’asseoir sur le banc, bouleversé. Un pigeon est venu picorer des cailloux, à mes pieds. Je n’ai même pas eu la force de le chasser d’une ruade.
« Je crois que le mieux, c’est que tu t’en ailles et que tu oublies tout. Au moins jusqu’à ce soir. La nuit s’occupera de ton équilibre psychique. »
J’ai obéi à la voix qui n’en avait pas fini avec moi.
« Et surtout ne te saoule pas la gueule ! Tu as vu l’effet qu’a produit le somnifère… ce serait pire. »
Au retour, j’ai regardé tout autour de moi, persuadé que des ombres me faisaient des gestes obscènes. C’était juste le feuillage des platanes. Le vent s’était levé, et j’étais déjà pressé de me coucher.
– EPILOGUE –
J’ai dormi d’un trait, vierge de tout souvenir. J’ai bu mon premier café alors que le soleil était déjà haut, dans le ciel. Dix heures de sommeil sans rien ramener de mon lointain voyage.
« Pas si lointain que ça. Les deux mondes se sont télescopés, et j’ignore pourquoi et comment. Ça a commencé bien avant que tu n’avales cette saloperie… »
Le téléphone a sonné.
« Monsieur Breitner ? »
« Oui. »
« Je suis votre agent immobilier, monsieur Pinatel. Je viens d’apprendre que votre voisin allait déménager. Il vous l’a peut-être déjà dit. »
« Non, non. Je ne suis pas au courant. C’est bizarre ça. »
« Quoi donc ? »
« Que vous m’avertissiez de son départ. »
« Et ce n’est pas tout. Vous allez avoir une nouvelle voisine. »
« Très impoli de ne pas venir me dire au revoir. J’espère que cette brave femme viendra me dire bonjour. »
Il y eut un silence inattendu.
« Allô ! Allô ! »
Monsieur Pinatel avait raccroché. Très impoli également. Décidément…
J’ai mangé ma biscotte quotidienne. J’avais juste oublié de la tartiner de miel. J’avais la tête ailleurs.
Les déménageurs ont fait beaucoup de bruit. Cela n’a guère duré. Je me suis refusé de lorgner le branle-bas, perché à la fenêtre, dans le but de voir si ma future voisine était jolie, ou pas.
J’ai décidé d’attendre qu’elle vienne se présenter.
Elle l’a fait. Trois jours plus tard.
Elle n’a pas utilisé la sonnette comme la plupart des femmes. Les coups sur la porte ont résonné étrangement dans la maison. J’ai ouvert.
« Toi ? »
« Pardon ? »
C’était la mère de Marie-Christine.
J’avais égaré mon rêve, et c’est lui qui m’avait retrouvé.
« On se connaît ? » ajouta-t-elle.
Je suis parti en courant vomir dans les chiottes.
« Ça commence mal. » dit-elle dans un grand sourire.
Je me suis juré de rappeler monsieur Pinatel.
Le lendemain, je l’appelais.
Son 06 n’existait pas.
Je me suis précipité chez la voisine, dont j’ignorais le nom, après être allé acheter des fleurs. De quoi me faire pardonner.