Je suis un téléphone.
Un simple objet du quotidien. On me glisse dans une poche, on me pose sur une table de nuit, on me cherche quand on ne se souvient plus où on m’a posé. Je suis là au réveil, avant même que les yeux soient complètement ouverts, et souvent encore là lorsque la nuit devient trop silencieuse pour laisser dormir.
Je me souviens du jour où elle m’a choisi. Elle m’a pris dans ses mains, a allumé mon écran et a souri. À ce moment-là, elle ne pouvait pas savoir que j’allais devenir le témoin de tant de morceaux de sa vie.
J’ai enregistré ses premières photos, ses messages, ses appels, ses recherches faites à deux heures du matin parce qu’une question lui traversait l’esprit et qu’elle refusait d’attendre le lendemain.
J’ai aussi connu ses silences, ceux où elle me tenait dans sa main sans rien faire, ceux où mon écran restait noir pendant de longues minutes parce qu’elle n’avait personne à appeler.
Mais le souvenir qui reste le plus profondément gravé dans ma mémoire est celui d’une nuit. Il était tard. La maison était silencieuse. Elle était allongée dans son lit, les yeux ouverts, incapable de dormir. J’ai senti ses doigts me saisir.
Mon écran s’est allumé.
Elle a ouvert une conversation et a commencé à écrire.
« Je vais bien. »
Elle s’est arrêtée, puis elle a effacé.
Pour réécrire :
« Ça va aller. »
Elle a encore effacé.
Ses doigts tremblaient légèrement, finalement, elle n’a rien envoyé. Une larme est tombée sur mon écran. Je me souviens de cette larme comme si elle était encore là aujourd’hui.
Elle a posé son téléphone contre sa poitrine et a fermé les yeux. J’aurais voulu pouvoir lui dire que je savais. Que j’avais vu tous les messages qu’elle n’avait jamais envoyés. Toutes les phrases commencées puis effacées. Tous les « ça va » qui voulaient en réalité dire « aide-moi ».
Mais je ne suis qu’un téléphone. Alors je suis resté là, silencieux, à ses côtés.
Quelques minutes plus tard, mon écran s’est illuminé. Une notification, un message d’une personne qu’elle aimait.
Trois petits mots.
« Je pense à toi. »
Elle les a lus une fois, puis une deuxième, et soudain, elle s’est mise à pleurer, mais cette fois, ce n’était pas seulement de la tristesse. C’étaient des larmes de soulagement.
Elle a répondu :
« Merci. J’en avais besoin. »
Puis elle a souri à travers ses larmes.
Ce soir-là, j’ai compris quelque chose. Je pensais être seulement un objet qui servait à communiquer. Je croyais que ma mémoire était faite de photos, de vidéos et de conversations. Mais ma vraie mémoire, ce sont les émotions, je me souviens de son rire lorsque quelqu’un lui envoyait une blague, je me souviens de ses mains tremblantes lorsqu’elle attendait une nouvelle importante. Je me souviens de ses « je t’aime » écrits du bout des doigts, je me souviens aussi des messages jamais envoyés, des photos qu’elle garde précieusement, des souvenirs qu’elle regarde parfois avec un sourire triste, et surtout, je me souviens de cette nuit où elle croyait être seule, elle ne le saura probablement jamais, mais moi, j’étais là. Je n'est pas pu parler, je n’ai pas pu essuyer ses larmes, je n’ai pas pu la serrer dans mes bras, mais j’ai gardé sa peine en mémoire, parce que finalement, c’est peut-être ça, mon rôle, être le gardien silencieux de tout ce qu’elle n’arrive pas toujours à dire.
Et tant que mon écran continuera de s’allumer entre ses mains, je continuerai de me souvenir, de tout, même de ce qu’elle voudrait parfois oublier.