J’ai encore dans les yeux des rêves qui s’accrochent. Il me faut aller vite.
Nous allons à l’église du village pour la messe du dimanche. Mes mains encore engourdies tentent de glisser les boutons dans la boutonnière. Je penche la tête, ma lèvre inférieure forme un boudin. Sans voir, je cherche le premier bouton. Il a filé sous mon index, il m’a échappé. Je serre les lèvres, mes yeux se froissent, je le tiens fermement, il ne m’échappera pas cette fois. Enfin, le premier bouton est entré dans cette foutue fente. J’en attrape un autre, puis un autre. Ça y est. Je me souris à moi-même.
Maman crie, vite, il ne faut pas arriver en retard. Elle habille mon petit frère pendant que je me dépêche. Je tire sur mon col, j’insère le nœud papillon. J’enfile le pantalon, la fermeture-éclair coince, je la redescends puis la remonte. Maintenant, j’entre mes bras un à un, dans le veston bleu. Je mets un peu d’eau sur le peigne, le passe dans mes cheveux, dessine un coq. Je remonte les épaules. Me tiens droit. Enfin prêt.
Dehors, le soleil brille. Aveuglant.
J’ouvre la portière arrière, je m’installe sur le siège de la voiture. Son tissu est frais, il colle à mon pantalon de Fortrel gris. J’essaie de glisser mais ma fesse s’accroche. Mon pantalon roule et me serre. Je relève un peu mon derrière, retombe. Le moelleux sous mes fesses.
La vieille Chevrolet ronronne, tousse, reprend son souffle. On part enfin.
Je place ma main sur l’accoudoir de la porte, le plastique est huileux. J’aime ce que ça fait sentir, j’effleure du bout des doigts puis je me mets à tapoter.
Il y a une musique dans ma tête, celle que j’ai écoutée chez grand-maman hier, à la radio avec mon oncle René. C’est en anglais. Je ne comprends rien mais j’aime le rythme.
« I wanna be quelque chose… »
C’est une chanson d’un groupe anglais… ils ont les cheveux un peu longs.
Les Bit… Beat… les Beatles.
La route serpente entre les maisons en lattes de bois rouge, verte, turquoise, et les granges grises aux portes coulissantes pour sortir les tracteurs.
L’auto vire à gauche. La courbe est raide. Je retiens le mouvement, mon corps se penche, se renverse un peu à droite. Elle pénètre les terres, des vaches paradent en bouffant du foin, elles me fixent. Muettes.
Ça sent la merde de cochon, maman me dit que c’est du purin. Mon Dieu que ça pue. Ça coupe le souffle. Là, une clôture en fer rouillé et les gros cochons qui se roulent dans la bouette. Tout nus, rose puis brun… De gros nez qui grognent.
Et là une rangée d’arbres qui défile dans la vitre. Petits soldats verts plantés au garde à vous.
Mon ventre gargouille, j’ai faim.
Plus loin, il y a la butte, sur laquelle se dresse un édifice aux pierres grises avec plusieurs fenêtres. Il surplombe le village. Celui-là, je n’aime pas le regarder. Un frisson me parcourt le dos. Mes poils se dressent. C’est l’école d’agriculture. Papa est allé à l’école là. Je ne la regarde pas, je ne l’aime pas. Elle cache quelque chose de plus vieux encore.
On arrive… l’auto se stationne près de l’église. En ouvrant la porte, j’entends les oiseaux chanter dans les branches de l’arbre tout près. Un gros corbeau se promène dans l’herbe. Il se dandine comme un canard. Il croasse, vient vers moi. Mes doigts se plantent dans les paumes. Je bouge mon bras, d’un coup sec. Il ouvre les ailes, pousse sur ses pattes. Il a du mal à se dégager du sol. Trop lourd. Il rase le sol… puis s’envole.
Une fine brise court sur ma nuque. Devant moi, une grande étendue d’herbe, des fleurs de toutes les couleurs : des pensées, des dahlias et des papillons qui les survolent. C’est là que, l’hiver, on installe la grande patinoire, devant l’église, en biais avec le bâtiment que je ne regarde pas.
De l’autre côté, les maisons du village, pas très nombreuses, se cachent un peu derrière les arbres feuillus. Timides. Certaines ont de grandes galeries sur lesquelles des pots de fleurs suspendus se balancent lentement au vent.
Du côté de mon épaule droite, il y a un autre édifice, plus long cette fois, avec des bardeaux blancs au pied du lac. Une grande étendue d’eau entourée de sapins, d’épinettes et de bouleaux aux écorces blanches. Je renifle une odeur de soupe au poulet qui s’en dégage, et plein de salive dans ma bouche.
Certains jours à l’automne, un brouillard se lève sur le lac, comme si une main de fantômes s’y dépose. Avant, les autochtones appelaient le lac : Spirit Lake, le lac aux Esprits. Nous, on l’appelle le lac Beauchamp.
Plein d’hommes habillés en soutane noire, comme M. le curé, traversent pour se rendre au sanctuaire, le long édifice où plusieurs vivent. Ils y ont une chapelle juste pour eux.
Leurs vêtements sentent l’encens et les boules à mite. Un chapelet aux grains noirs sort d’une poche de leur robe. Sans jupon. Je retiens mon rire
Certains portent de drôles de lunettes rondes. Comme en fil noir. Des lunettes d’aviateur, pour aller au paradis ?
Mais là, ils rasent le sol.
Ils ne sourient pas. On dirait qu’ils sont dans leur tête. Mon oncle René est habillé comme ça.
Trois d’entre eux passent rapidement avec leurs missels dans la main. Eux, ils viennent à l’église. On dirait qu’ils marchent comme le corbeau…
Je ris dans ma tête.
Je me contente de leur sourire.
Mon pantalon me gratte. Je ne peux pas me toucher, pas devant eux. J’attends qu’ils passent. L’un d’eux me regarde. Son visage s’illumine. Sa bouche se plisse. Un sourire.
Ma vue se brouille.
Le sourire de l’homme en soutane, le corbeau,
un voile se ferme devant mes yeux.
Ça vibre dans mon oreille droite.
De plus en plus fort.
Un autre voile s’ouvre.
Et là, le récit de mon oncle.
Il est là.
Les maisons s’évanouissent.
À leur place :
De longues baraques grises, comme des granges, les remplacent.
Des gardiens surveillent.
Des gens passent. Épaules voûtées. Regards au sol.
Là-bas, un chemin de fer. Le train siffle.
D’autres hommes avec leurs femmes débarquent. Maigres.
Les femmes portent un foulard sur la tête, un tablier ceinturé devant leur robe.
Des enfants aux yeux figés.
Les adultes parlent, une langue étrange. Ce n’est pas de l’anglais… ça ressemble aux films allemands… non, russes. Je ne sais pas.
Des églises qui ressemblent à des bulbes de tulipes.
À l’intérieur, la Vierge Marie me regarde. Je marche.
Son regard me suit.
Je m’approche.
Un rayon de soleil vibre sur sa lèvre, illumine la dorure autour de sa tunique bleue.
Elle est faite de petits carrés de couleurs. Ils brillent quand le rayon glisse en biais.
Ces gens portent des vêtements brodés de magnifiques fils de couleur. Ils dansent les bras croisés, plient les genoux, puis d’un coup, sautent genoux repliés de côté. D’autres fois, ils sautent jambes écartées.
Les enfants, eux, peignent les œufs au pinceau, avec des motifs de couleurs vives pour Pâques.
Mais ceux que je vois ont des larmes au bord des yeux.
Au champ, ils déchirent la terre avec des bœufs à l’aide d’un outil qui entre dans le sol et le fissure.
D’autres abattent des arbres à coups de hache, empilent le bois près des baraques.
D’autres creusent des fossés à la pelle. Font des routes.
L’un d’eux s’arrête, dépose le pied sur le rebord de la pelle, essuie son front. Se tape le bras. Un moustique.
Des hommes armés, en longs manteaux gris et bottes noires, les surveillent. Casquettes de capitaine, resserrées au front. Des yeux qui ne clignent pas.
L’un d’eux, sur la passerelle de bois.
En haut.
Son fusil suit les gens.
Deux hommes surgissent avec un brancard.
Ils courent vers le bâtiment, près de la voie ferrée.
Sur le brancard, un homme.
Le visage rougi.
Il tousse.
Sans arrêt.
Un nuage épais passe devant le soleil. Le vent souffle fort.
Les couleurs s’affadissent. Disparaissent.
Tout devient gris.
Même les visages.
Des feuilles tombent en rafale. Une tempête de neige.
Ils sont tous en rang dans une grande cafétéria. Une écuelle en fer blanc entre les mains. Les doigts bleuis. Ils grelottent.
De longues tables. Des bancs. Pas de chaises.
Un vieil homme s’avance. Ses doigts peinent à retenir l’écuelle. Les ongles pleins de terre.
Il tousse. Crache au sol. Rouge.
La seule couleur qui résiste encore.
Il lui manque des dents. Certaines pourries.
Les femmes tiennent leurs jeunes enfants par la main. D’autres les enveloppent dans leurs bras, ballotés contre un sein couvert.
Là-bas, une longue table. On leur sert : du pain noir, des marmites odorantes, la soupe rouge de betterave. Une autre marmite. Du ragoût. Ça sent le paprika. Des haricots blancs. Du chou cuit, coupé en lamelles, avec quelque chose de noir dedans. Pas vraiment noir. Bleu-noir. Ça ressemble au clou de girofle. Ça ne sent pas bon quand ça cuit.
Avec un peu de saucisses de porc. Eux aussi ont de la saucisse, mais elle n’est pas pareille à la nôtre.
Maman me tire la manche :
« Viens, on va être en retard. Sors de la lune. Tu rêves encore ? »
Je ne réponds pas.
Mes oreilles rougissent.
Je monte l’escalier.
Les yeux des gens du village m’observent. Roger, un gars de l’école, me fait une grimace et se met à rire.
On entre dans l’église. Je m’assois sur le banc. Il est usé, le vernis est parti.
Le repose-genou, pire encore : le bois est légèrement creusé. Ça fait mal.
Tellement poli qu’on voit les marques brunes des genoux.
Le curé arrive. Pas de salut. Pas de sourire. Il porte une chasuble verte, des symboles brodés au fil d’or. De vieilles chaussures d’un noir terne, presque gris, dépassent sous sa soutane.
Quand il se déplace, les lattes du plancher craquent. Il lève les mains au ciel. Il baragouine des mots que je ne comprends pas. Personne ne répond.
J’aime mieux quand il monte là-bas, dans le coin, au jubé. Au moins, on comprend quelque chose. Ses yeux restent au-dessus de nous. Vers un horizon que personne ne voit.
Deux jeunes, plus vieux que moi, l’assistent. L’un d’eux bâille.
Elle est là, avec son foulard noué sous le cou. Elle devrait s’acheter un autre chapeau, avec une voilette. Papa a enlevé le sien. Il est accroché au crochet. Mon petit frère dort.
Le curé balance quelque chose de doré. Il en sort de la boucane. De l’encens.
Moi, ça me coupe la respiration.
C’est plus intéressant dans ma tête. J’y retourne. J’y glisse. Je ne sens plus le banc. J’y suis. Le curé disparait.
Il y a des soldats avec des mitraillettes, un long couteau au bout, pointé vers le ciel. Ils paradent entre les baraques des gens emprisonnés. Ils me font peur. Ils parlent en anglais.
Tout autour, de longues clôtures qui piquent. Des barbes… euh. Barbes à papa. Non, pas ça. Des barbés. Des barbes… lés. Barbelés.
Elles ressemblent à celles que j’ai vues, en fil de fer rouillé. Les piquants sont plus gros, plus serrés. Mais c’était pour les bêtes.
Elles vont jusqu’au lac. Remontent de l’autre côté. Encerclent les baraques des prisonniers et les bâtiments d’où sortent les soldats.
Et là-bas, jusqu’au monticule. Un bâtiment aux fenêtres sombres.
Comme des yeux qui guettent.
Là où, dans l’autre monde, se dresse l’école d’agriculture.
Deux soldats arrivent.
Un homme pend entre eux.
Ses pieds traînent.
Ils l’emmènent.
À la baraque-prison.
L’homme crie : « Slava Ukraini. »
Un enfant pleure. Il est tombé. Son père le ramasse.
Le soldat crie.
Dans les bras de son père, il regarde le soldat. On dirait qu’il a le hoquet.
Il ne pleure plus.
Il me regarde. Il serre fort le cou de son papa.
Le papa caresse son dos doucement et dit :
« Не плач, Любий … Я тут. »
(Nè platch, lioubyi… Ya tout.)
Ne pleure pas, mon chéri… Je suis là.
Je commence à tousser. Ça brûle dans ma poitrine.
Le petit garçon me regarde encore.
Les yeux bleus.
Tout le reste est gris.
Il tend sa main. Puis disparaît.
J’ai senti ses petits doigts sur mon bras.
Je sursaute.
C’est mon petit frère qui vient de se réveiller. Il me parle fort.
Maman le regarde, les sourcils plissés, et pose un doigt sur ses lèvres.
Chut !
Le curé vient de dire : « In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti ».
Il lève une grosse hostie blanche à bout de bras. La coupe en deux. Disparaît dans sa bouche.
Il prend le calice doré, le lève au-dessus de sa tête, l’embrasse, boit…
Les gens commencent à faire la file. Ils s’agenouillent sur le long repose-pied.
Le jeune garçon leur met quelque chose de doré sous le cou. Une écuelle dorée ?
Et là, je revois la Vierge. Les petits carrés dorés, qui brillent.
Puis l’écuelle en fer blanc du vieil homme.
Tremblant. Maigre.
Je retiens mon souffle.
Les yeux me piquent. Des larmes coulent sur mes joues.
La messe est finie. Les gens se tassent vers la sortie.
La porte s’ouvre. De l’air.
Mes bronches font mal. Mais ma respiration ne siffle plus.
En sortant, je vois d’autres hommes en soutanes.
Derrière eux, des soldats gris. En noir et blanc.
Les gens du village retournent chez eux.
Les autres.
Toujours là.
Noir et blanc.
Transparents.
J’essuie une larme.
« Там, де я впав. »
(Tam, dè ya vpav.)
Là où je suis tombé.
Mon village.
Leur camp.
Texte non-libre de droits
Pour des informations concernant le village de La Ferme - camp de Spirit Lake:
The Camps - Season 2 - Episode 16 of 16 - Spirit Lake
https://www.youtube.com/watch?v=_WBjhLsajA8&forced
Il y a 100 ans, les premiers prisonniers arrivaient au camp d'internement de Spirit Lake en Abitibi
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/701890/camp-spirit-lake-100-ans-amos-abitibi
Image créée par montage par MarioB à partir d’une image libre de droits
d’un œil de Michael Morse disponible sur Pexels et d’une image
du camp de Spirit Lake – Archives Canada.